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Dans cette rubrique vous trouverez les textes de l’atelier d’écriture que j’anime sur internet, des jeux d’écriture, des textes de chanson que j’ai écrits et qui attendent une musique, des poèmes, des textes divers …

Comment tout cela est-il arrivé ???? (mai 2018)

Sujet mai 2018 : Mais comment tout cela est-il arrivé ????!!!!

Je vous invite à donner libre cours à votre fantaisie (ou à bosser dur si vous avez l’esprit cartésien) en répondant à la question suivante :

« Des petits pois cubiques, une rousse aux cheveux naturellement verts, une autoroute en réglisse, un tube de peinture bleu-coquelicot, un paysage qui change au gré de l’humeur de qui le regarde, une pluie de grêlons de toutes les couleurs, une voiture dont des fleurs sortent du pot d’échappement, un arbre à nougat !!!! Mais comment tout cela est-il arrivé ????????!!!!!!!!!!!

Bon amusement, et comme toujours, on ne se prend pas la tête, mais on se prend du plaisir !!!!!

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Corinne – Proposition 9

Je m’en souviens comme si c’était hier, j’en reste marquée à vie tellement je me suis enrichie intérieurement à cette époque. C’était à une période où je recevais fréquemment mais discrètement leur visite. La première fois qu’ils m’avaient approchée, j’avais bien senti quelque chose d’étrange émanant d’eux, c’était impalpable mais bien présent. Leur regard peut-être, il semblait vous pénétrer jusqu’au tréfonds de l’âme, vous disséquant de l’intérieur sans possibilité de refuser. Lorsqu’ils me regardaient, je me sentais complètement transparente, déshabillée de ma moindre parcelle de chair et même au-delà. Puis je m’y étais habituée, leurs intentions étaient pacifiques, je l’avais rapidement compris. C’était un groupe de chercheurs venus nous étudier avec pour mission d’observer sans interférer dans nos vies.

Ils m’avaient choisie comme d’autres pour mon ouverture, mon esprit d’aventure, mes talents d’exploratrice de l’invisible. Depuis l’enfance, j’avais des capacités qualifiées d’extra-sensorielles mais je n’en faisais pas état car cela m’avait amené plus de déboires que de bénéfices jusque là. J’avais accepté de leur servir de guide et de les laisser me sonder à leur guise tant que cela ne perturbait pas le cours de ma vie, mais ce que je ne savais pas alors, c’est qu’ils allaient la changer à tout jamais.

Leur apparence était similaire à la nôtre si bien que, lors de nos déplacements, il m’était aisé de les présenter comme des touristes nordiques car blonds et de grande taille.

Nous sillonnâmes pendant une année entière tous les recoins du pays, rencontrant avidement tout ce qu’il pouvait y avoir de vivant sur notre route. J’appris également que d’autres équipes faisaient de même ailleurs dans le monde au même moment. Je leur apprenais tout ce que je savais, ils n’avaient qu’à lire en moi, c’est notre fonctionnement primitif au regard du leur qui les intéressait plus particulièrement, nous étions la mémoire vivante d’un stade d’évolution qu’ils avaient dépassé depuis longtemps.

Plus je les côtoyais, et plus je sentais des changements étranges en moi. J’apprenais moi aussi à leur contact, le plus marquant fut le jour où ils voulurent faire l’expérience de la nourriture humaine, cela ne nous arrivait pas souvent de fréquenter d’autres personnes car leur présence prolongée perturbait étrangement la plupart des gens. Nous avions donc pour cela choisi une table d’hôte, plus discrète, et où la qualité alimentaire serait au rendez-vous.

(A cette période, nous sillonnions le Sud-Ouest et avions jeté notre dévolu sur un endroit charmant en pleine campagne gasconne).

Notre gironde hôtesse, directement issue du patrimoine local, nous servait sa spécialité régionale lorsque je la vis me verser dans l’assiette une louchée de petits pois cubiques. Je restais perplexe le nez sur le petit tas vert, lorsqu’elle me dit, accent du terroir compris :

« Ben z’avez jamais vu de ptiots pois ? »

« Pas de cette nature »   lui répondis–je

« Pour sûr, ils sont tout frais sortis du potager de c’matin, z’avez pas l’habitude »

Je la regardais interloquée

« mais ils sont carrés ! »

Elle me regarda d’un œil bizarre puis tourna les talons en riant

« Vous m’faites marcher… goûtez donc, vous m’en direz des nouvelles »

Je regardais mes compagnons, imperturbables comme à leur habitude, ils maîtrisaient parfaitement leurs émotions et cela leur donnait d’ailleurs ce petit air froid dérangeant auquel j’étais désormais habituée. Mais intérieurement, je les sentais amusés. Un œil sur ma pitance avant d’y plonger ma fourchette, les pois étaient redevenus ronds. Je me rassurai en me disant que j’étais fatiguée et mangeai avec appétit la bonne cuisine de Madame Jeanne.

A la fin du repas, elle vint s’assoir à table avec nous, essayant de nous questionner tour à tour, jouant son rôle de bonne hôtesse accueillante à la perfection. Devant le quasi mutisme ambiant elle se mit à parler d’elle, ça avait plutôt l’air de l’arranger et nous aussi. Nous apprîmes donc qu’elle était mi-gersoise mi-écossaise, le mélange était détonnant autant physiquement que pour le reste du personnage. Je l’écoutai d’une oreille distraite, observant mes amis dans leur travail scientifique, les sentant récupérer des données physiologiques assez poussées, lorsque je l’entendis dire qu’elle était rousse aux cheveux naturellement verts. J’avais dû mal comprendre, après les hallucinations visuelles, elles étaient maintenant auditives ! Je me concentrai donc plus attentivement sur ses paroles et là, plus de doute, lorsqu’elle parla de la nouvelle clientèle que lui avait apportée l’autoroute en réglisse, je crus basculer de ma chaise. Elle ne s’aperçut même pas de mon trouble tant son débit de paroles lui occupait la bouche et l’esprit. Il était plus que temps que j’aille dormir, nous nous retirâmes poliment. Mes amis ne dormaient pas ou très peu, ils profitaient de leurs nuits pour communiquer sur l’avancée de leurs découvertes terrestres, chacun avait une spécialité particulière que nous qualifierons de plus ou moins physicien quantique, chimiste/biologiste et sociologue/archéologue.

Je fus réveillée brusquement au milieu de la nuit par un orage apocalyptique, la pluie battait en rafale contre les vitres et les volets claquaient au vent au rythme des grondements sourds. Je me levai pour admirer le spectacle des éclairs déchirant la nuit noire. En m’approchant de la fenêtre, j’entendis tambouriner, l’orage tournait à la grêle et le crépitement sur les tuiles du toit ne laissait aucun doute à ce sujet. Je fis soudain un pas en arrière stoppée net dans mon élan, il tombait des grêlons de toutes les couleurs, leurs traces maculaient les vitres aussi nettement qu’une mitraillette de paintball. J’hallucinais, et en même temps j’étais fascinée. Je n’osais pas aller toquer à la porte de mes compagnons, je profitai de l’instant même si cela paraissait complètement fou.

L’orage s’éloigna aussi rapidement qu’il était venu et je me recouchai dans un état quasi-hypnotique. Réveillée dès l’aube, j’avais presque oublié mes aventures de la veille et m’apprêtais à démarrer une journée ordinaire. J’ouvris la fenêtre et aspirai une grande goulée d’air frais chargé des bonnes ondes de l’orage de la nuit. Les deux bras appuyés sur le rebord, mon regard balaya l’horizon lentement, j’avais besoin de me rassurer que tout était normal. Hé bien non ! L’arbre en contrebas qui la veille portait encore des pommes vertes était devenu bizarre… je m’habillais prestement pour aller voir ça de plus près. Arrivée sous les branches, force était de constater qu’il produisait maintenant… des nougats ! Etrange… ma friandise préférée.

« Je rêve… si je me retourne dans la seconde et qu’en ouvrant les yeux je vois la fermette transformée en pain d’épices c’est certain, je rêve… » « Ben non, rien d’anormal sauf l’arbre».

Je cueillis une part et l’engloutis goulûment pour preuve que c’était bien la réalité. Une idée saugrenue me traversa l’esprit, je me demandais si mes compagnons de route n’y étaient pas pour quelque chose dans cette histoire malgré leur promesse de non-ingérence. J’avais, à quelques rares occasions, pu constater leurs capacités hors du commun mais nous nous étions mis d’accord pour ne pas épiloguer sur le sujet, leur priorité étant de ne pas interférer avec notre façon de vivre. C’était décidé j’allais leur parler maintenant.

Un klaxon insistant me sortit de mes pensées, pain frais et croissants au beurre étaient livrés à domicile tous les matins par le boulanger local, basique rappel à l’ordre, l’heure du petit déjeuner gargouillait dans mon estomac. Je vis la camionnette redémarrer en trombe et lâcher dans son sillage une volée de fleurs des champs toutes droit sorties du pot d’échappement.

« Un écolo sûrement » pensais-je, je n’étais plus à cela près, depuis hier soir plus rien ne tournait rond, depuis les petits pois carrés en fait… et je me mis à rire. Puis le rire se transforma en jubilation totale, j’avais les larmes aux yeux tellement je riais, c’était bon, il y avait longtemps que je n’avais pas ri comme cela. Le paysage changea, tout se teinta de couleurs vives, comme dans un livre pour enfant, je n’étais plus à cela près et me laissai emporter par ce moment de folie douce. Plus je riais, plus les couleurs étaient lumineuses et brillantes, j’étais sur une île lointaine, des oiseaux paradisiaques venaient me frôler de leurs ailes bigarrées, j’entendais le bruit du ressac, les vaguelettes d’eau salée venaient me lécher les pieds, je pétrissais le sable chaud et mouvant avec la plante des mes pieds. J’étais au paradis.

Après un long moment, je me calmai et le paysage redevint celui d’une campagne verdoyante où quelques vaches laitières paissaient paresseusement au son de leur cloches tintinnabulantes. Je rentrai dans la petite maison d’hôte et trouvai madame Jeanne affairée à la préparation du petit-déjeuner. Son sourire jovial et ses bonnes joues rouges avaient quelque chose de rassurant après ce que je venais de vivre.

« Vos amis sont partis très tôt ce matin » me dit-elle

« Ah… »

Je compris de suite que ce n’était pas pour une simple promenade mais que l’heure était venue de nous quitter. Je savais que ce jour approchait, mais je ne voulais pas y penser car je m’étais habituée à leur présence familière.

« Ils ont laissé ça pour vous » et elle me tendit un paquet mal ficelé. Je le posai sur la table à côté de mon bol « je l’ouvrirai plus tard quand je serai seule » pensais-je. Je m’assis à table, enjambant le banc de bois rustique et les yeux perdus dans le vague je sentis la tristesse m’envahir, à travers la vitre, le paysage devenait gris et sombre.

« Va encore y avoir de l’orage » marmonnai-je

« Carabistouilles ! Avec ce beau ciel bleu, ça m’étonnerait fort »

Sa réflexion me sortit de mon marasme et effectivement je constatai que le ciel était clair et qu’une belle journée s’annonçait.

Une fois repue, je remontai dans ma chambre pour rassembler mes affaires et reprendre ma route. Je me posai sur le lit et entrepris d’ouvrir le petit paquet. Quelques mots maladroits accompagnaient un petit tube que je mis de côté le temps de ma lecture. Je lisais mais l’impression était plus profonde que les phrases écrites sur le papier, je recevais leur message par télépathie, en même temps que toute leur gratitude qu’ils faisaient vibrer en moi au niveau de ma poitrine. Je ressentais comme un soleil tout chaud au niveau du cœur. Il était écrit que pour me remercier de tout le temps et l’énergie que je leur avais consacrés, depuis la veille, ils m’avaient permis de créer des situations, des objets, des mots qui m’avaient fait rêver dans ma prime enfance et qui me rappelaient combien j’étais libre et joyeuse à cette époque. En même temps, ils en avaient profité pour étudier une dernière fois ce que cela faisait sur un être humain (une autorisation spéciale leur avait été donnée pour cette fois d’intervenir et j’en étais très flattée).

Ainsi donc, avec leur aide, j’avais révélé le pouvoir créateur de mon inconscient et matérialisé tout cela… maintenant qu’ils en parlaient, effectivement je pouvais relier chaque manifestation à un moment agréable de ma jeunesse, un monde resté imaginaire sorti d’un livre, d’un conte, d’un dessin animé, d’une rêverie, d’un souhait…

J’avais oublié le tube ! Je le cherchai au milieu des draps froissés. Un simple tube de peinture couleur… bleu-coquelicot, tiens tiens. Je dévissai délicatement le bouchon et ma chambre se transforma en la plage paradisiaque où je m’étais retrouvée quelques heures auparavant. Je ressentais tout à nouveau comme si j’y étais, quel bonheur exquis. Mon idée du paradis se concrétisait instantanément.

J’essayai de voir si je pouvais créer autre chose et mes pensées s’envolèrent vers les sommets enneigés d’un voyage mémorable que j’avais fait quelques années auparavant. Aussitôt je me retrouvai là, les deux pieds dans la neige, le nez froid, l’air vif et mordant… c’était merveilleux.

Ils savaient que j’avais ouvert leur paquet et m’envoyèrent un ultime message subliminal :

« quand tu es heureuse, ton monde est coloré et agréable, tu es capable de le créer par ton seul état d’être, alors fais-le le plus souvent possible. Le tube de bleu-coquelicot est là pour te le rappeler pendant un temps, nous sommes sûrs que rien que de voir le nom tu vas sourire, penser à nous et aux coquelicots bleus que nous avons sur notre planète… alors fais fonctionner ton imagination »

Cela fut la dernière communication que j’eus avec eux, mais à chaque fois que je m’amusais et que mon monde se colorait de joie, j’avais une pensée de profonde gratitude à leur égard.

J’étais intimement persuadée qu’ils gardaient un œil bienveillant sur ma petite personne, je les sentais pétiller quelque part loin et au plus profond de moi.

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Gisèle : Atelier d’écriture  proposition 9

« Des petits pois cubiques, une rousse aux cheveux naturellement verts, une autoroute en réglisse, un tube de peinture bleu-coquelicot, un paysage qui change au gré de l’humeur de qui le regarde, une pluie de grêlons de toutes les couleurs, une voiture dont des fleurs sortent du pot d’échappement, un arbre à nougat !!!! Mais comment tout cela est-il arrivé ????????!!!!!!!!!!! »

Oui, c’est ce que je me demande à tout instant. Encore un sujet farfelu de Mimie : je lui ai signalé que je les adore. Mais là, faut pas pousser ! Comment je vais m’en sortir, dis donc ! Je ne vois plus qu’une chose : utiliser la formule consacrée.

Il était une fois…

Oui, mais où allons-nous ? Enfourchons d’abord, au triple galop, notre muse imaginative, métamorphosée en Pégase ruant des quatre fers, et parcourons l’azur infini. Je suis de très mauvaise humeur. Et voilà ! La catastrophe ! De lourds nuages violacés s’avancent du fond de l’horizon : je vois un grain qui se forme prenant l’apparence d’un énorme rideau sombre à franges. Quelle malchance et quelle surprise : « une pluie de grêlons de toutes les couleurs » commence à cingler mon nez, ma tête, mes bras, coule dans mon cou, déborde toute ma petite personne, me noie sous un amas de petites billes multicolores. Pégase rugit. Bon, d’accord, c’est un cheval, pas un lion mais il a le droit de rugir, non ? Après tout, je vous ai prévenus : nous sommes dans un conte de fées.

J’éclate de rire. Aussitôt, comme s’il n’attendait que cela, le tonnerre se tait, les nuages menaçants se disloquent, l’orage disparaît, la terre, sous le ventre de Pégase, étincelle sous l’éclat de pierres précieuses des grêlons de toutes les couleurs. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Le paysage change « au gré de l’humeur de qui le regarde » ! On essaye encore ? Tiens ? Si je me mettais en colère pour voir ? Ah ! Non ! Pas de ça, Lisette ! Pégase, à la robe encore recouverte d’un manteau scintillant, hennit avec force et, tournant vivement son encolure, me présente toute une rangée de dents jaunissantes et féroces.

Je me le tiens pour dit et, baissant les yeux, je découvre alors que je suis vêtue de la plus magnifique robe de bal que j’aie jamais vue. Adieu, jean informe et tee-shirt déteint ! Le tissu arachnéen, couleur du temps et décoré d’ultimes grêlons couleur d’arc-en-ciel, enserre mes épaules puis se déploie autour de mes seins et s’enfle comme un ballon à partir de la taille. Quelle merveille ! Est-ce la robe-fée de  Cendrillon ou celle de Peau d’Ane ? Je pencherais pour Peau d’Ane : je ne tiens pas à perdre ma robe aux douze coups de minuit…D’ailleurs, j’ai vu que je porte à l’annulaire l’anneau qui me permettra de retrouver Mon Prince Charmant. Vite ! Pégase ! Atterris ! Rendons-nous dans mon humble cabane au fond des bois, où je demeure cachée, loin des yeux de mon incestueux père… Là, je confectionnerai un merveilleux gâteau où, par mégarde, je laisserai tomber ma bague, que trouvera Mon Prince en le dégustant. La merveilleuse histoire qui me fait tant rêver.

Pégase atterrit, non loin d’une autoroute. Il y a longtemps que les grêlons multicolores ont fondu, mais l’autoroute apparaît formée de gigantesques cercles concentriques d’un noir étincelant accolés les uns aux autres. Prise d’un doute, je gratte le revêtement et je goûte : c’est « une autoroute en réglisse » ! Quel bonheur ! Si je la suis, je vais peut-être rencontrer le Palais de Dame Tartine : aura-t-elle un « arbre à nougat » à me proposer ? Ce serait le comble de la félicité pour la gourmande que je suis. Vite Pégase ! Partons à la recherche de la cabane en pain d’épices de Hansel et Gretel !

Pégase ? Ouh ! Ouh ! Je l’appelle à tous les échos. Miséricorde ! Je cherche partout des yeux la trace de mon fougueux étalon. Pégase a disparu, me laissant seule au bord de l’autoroute que sillonnent maintenant d’énormes camions brinquebalants. Le souffle de leur vitesse me projette en arrière, derrière la rambarde de sécurité. Ma robe couleur du temps se chiffonne et pendouille lamentablement. Peu à peu, elle s’amenuise et disparaît : je suis à nouveau revêtue de mon vieux jean et d’un tee-shirt. Adieu Peau d’Ane, Hansel et sa petite sœur Gretel. Je cherche en vain la cabane perdue au fond des bois… Allons ! Secouons-nous : beaucoup de voitures circulent. Pourquoi ne pas faire de l’auto-stop ? Finalement, je suis bien plus à l’aise dans ces vêtements : ces robes de fée, c’est bien joli mais drôlement incommode pour faire de l’auto-stop.

D’un air détaché, le sourire avenant et la pose appropriée, je lève mon pouce. Un coup d’œil au ciel tout bleu, sans un nuage : ma bonne humeur maintient le beau temps. Tout s’arrange, prenons patience. Une voiture finira bien par s’arrêter. Et tout justement, en voici une qui ralentit et actionne son clignotant. Teuf ! Teuf ! Mais quel drôle d’engin ! C’est un tacot, très bruyant, haut sur pattes, qui prend son temps, un peu comme celui de Gaston Lagaffe. Toutefois, au lieu de la couleur jaune et noire arborée par celui de notre Gaston, sa carrosserie est couverte de rayures longitudinales rouges et bleues. Le propriétaire a-t-il pris « un  tube de peinture bleu-coquelicot » auquel il a ôté le bouchon et l’a-t-il appliqué tout de go, sur l’ensemble de son carrosse ? C’est à se le demander. A quel genre d’olibrius vais-je avoir affaire ? Inquiète, je prends mes jambes à mon cou et m’échappe par le bas-côté. Ouf ! Le tacot hoquète, gémit puis repart laborieusement, le chauffeur me faisant un grand sourire. Ah ! Non ! Ce n’est pas Gaston ! Je le suis des yeux : incroyable ! Au lieu des fumées noires et nauséabondes habituelles pour ce genre de véhicule, de son pot d’échappement s’échappe toute une brassée de fleurs : d’innombrables bleuets couleur de ciel et des coquelicots couleur de …coquelicots naturellement ! Quelle merveilleuse voiture et quel charmant conducteur ! Regrets. J’ai l’impression d’avoir raté l’homme de ma vie. Vous savez ? Celui qui sait enchanter le quotidien…Bon, on peut rêver, non ?

D’ailleurs, Pégase est revenu et tout change : l’autoroute, à nouveau recouverte d’asphalte ordinaire, ne me laisse aucune nostalgie gourmande. Finalement, je n’aime pas tant que ça la réglisse Nous nous envolons donc vers le firmament. Ma tristesse ne modifie plus le temps qui reste immuablement bleu et serein. Où est donc passée toute cette magie enchanteresse ? Pégase miaule et tourne alors vers moi ses bons yeux de bête aimante. Pégase miaule ??? Là, je crois, ma fille, que tu es vraiment fêlée du bocal ! Oui, sans doute mais non ! Je jette un coup d’œil alentour : Pégase, l’autoroute, le firmament, les bleuets, les coquelicots, tout cela a bien disparu. Voici la triste réalité. Je suis maintenant assise sur le canapé dans mon salon. Mon chat se presse à mes côtés, avec ses bons yeux de bête aimante.

Sur mes genoux, repose le livre écrit par Hans Christian Andersen, ouvert à la page du conte de la Princesse au petit pois. Cette vraie princesse rousse ! Je la déteste. Elle me fait bien rire avec son petit pois qu’elle sent à travers l’épaisseur de vingt matelas et vingt édredons en plumes d’eider ! Cela me donne une idée. Méchamment, je remplace, dans son lit, son petit pois rond par un « petit pois cubique » et reposant sur la tranche, en plus ! Là ! Elle saura au moins, pourquoi elle n’a pas dormi de la nuit, cette vraie princesse ! Pendant que j’y suis, donnons à cette « rousse, des  cheveux naturellement verts » assortis à son petit pois, na ! Nous verrons bien si le prince a encore vraiment envie de cette vraie princesse à la noix !

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Mimie : Comment tout cela est-il arrivé ?

Ce dimanche matin, j’ouvre un œil, puis l’autre, puis le volet roulant, puis la porte de la chambre, puis la porte d’entrée de la maison et je vais au jardin regarder ce qui a changé depuis hier soir. Houlà, effectivement ça a bougé avec la petite pluie fine de la nuit, mes petits pois ont grossi et sont bons à ramasser, ce que je fais immédiatement avant que la température s’envole avec le lever du soleil. Les boutons de deux de mes clématites se sont ouverts, mais il ne me semble pas qu’une des deux clématites avait des fleurs de cette couleur-là l’an dernier, je commence à perdre la raison ou quoi ? Et puis que vois-je : mon Clérodendron trichotomum, plus communément appelé arbre du clergé, qui se pare en fin d’été de magnifiques fleurs fuchsia, pétillantes de joie, avec en leur cœur de superbes petits fruits turquoise, mon clérodendron, disais-je, a des barres de nougat suspendues dans ses branches !!! La gourmande qui est toujours aux aguets quelque part en moi frétille et salive déjà, je m’approche, non, personne ne s’est moqué de moi en suspendant du nougat à mon arbre, comme des boules à un sapin, c’est bien le fruit de l’arbre, toutes les barres de nougat sont attachées par une queue à l’arbre, comme des cerises à un cerisier !!!!! Je ne peux pas attendre, je goûte, il est encore meilleur que celui de Montélimar !!! C’est normal, c’est mon arbre !!! C’est tellement merveilleux, cet arbre à nougat, que je ne cherche pas d’explication, la vie est belle, j’en profite, c’est tout, je dois rêver éveillée, tant que ce n’est pas un cauchemar, je prends  !!! Mon Dieu, mais que s’est-il passé pour que pareille chose se soit produite ??? Je regarde autour de moi, tout le reste me semble normal.

Je décide, pour fêter cette journée qui commence si bien, d’aller acheter du pain frais pour mon petit-déjeuner, un de mes petits plaisirs du matin. Hop, j’ouvre le portail, je prends la voiture et je vais à la boulangerie du village. Je suis toute contente dans ma nouvelle voiture, rouge comme un camion de pompiers ; les gens se retournent sur mon passage, « normal, avec cette couleur !! » pensé-je. Sur le chemin du retour, je vois devant moi toute une ligne de fleurs sur la route, étrange, de plus elles semblent m’indiquer la route pour rentrer chez moi. Ah, je vois au loin que cela semble s’arrêter ; mais, en m’approchant, je découvre qu’en fait le tracé de fleurs me mène à mon garage !!! Serais-je une princesse d’orient qui ne doit marcher que sur des pétales de roses ? Je suis émerveillée, amusée, je descends de la voiture et découvre avec stupeur que les fleurs sortent de mon pot d’échappement, pour une écolo comme moi qui essaie de ne pas trop polluer et qui respecte sa planète, je trouve cela génial !!! C’est ma fête aujourd’hui : l’arbre à nougats, ma voiture qui laisse échapper des fleurs à la place de gaz, c’est super !!! Après le petit-déjeuner j’en suis à me demander ce qui va bien encore se produire !!! Je n’ose pas y croire, mais sait-on jamais !!! Je retourne au jardin, je regarde le ciel, il est au beau fixe, comme mon humeur !!! Je ramasse deux salades, des carottes, des petits oignons nouveaux et je décide de faire une jardinière de légumes frais, je sens que ça va être un régal. Je me mets un truc sympa à la télévision, le temps de préparer mes légumes. Stupeur, mes petits pois ont des formes de petit cube, de dé à jouer !!! Ca alors, comme dans mes rêves de vie de quand j’étais enfant : quoi de plus pénible que ces petites billes rondes qui passent leur temps à sauter et rouler se cacher sous les meubles quand on écosse les petits pois ; petite, quand j’aidais ma mère, j’en mettais la moitié par terre, et que de fois ai-je souhaité qu’ils eussent cette forme cubique !! Bah, allez, je continue à éplucher, ravie de toutes ces folies !!!! La petite fille qui sommeille en moi veut aller voir s’il n’y a pas de nouveaux miracles au jardin, je l’écoute, mais avant je mets à mitonner la jardinière, tout doux, et je sors : je regarde de nouveau ces deux clématites, je me souviens que je les avais plantées l’une à côté de l’autre l’an dernier sans savoir de quelle couleur elles étaient et que j’avais été déçue à leur première floraison car leurs couleurs n’allaient pas ensemble. J’avais projeté de les séparer, et puis le temps passe si vite, elles étaient maintenant en fleurs et il était trop tard pour le faire. Donc en fait j’ai un peu l’impression qu’un petit génie s’ingénue à me faire des surprises agréables depuis ce matin, avec une palette de peintre à la main, pourquoi pas, ou serait-ce là un petit bonjour d’un de mes anges gardiens, jardinier à ses heures perdues ???? Je poursuis mon exploration et vais voir mes poissons dans la mare, miracle, ils ne se sauvent pas à ma vue, mais restent en surface et je peux enfin les regarder librement ; et, pareil, la petite grenouille qui habituellement file se cacher sous les feuilles du nénuphar quand j’approche ne bouge pas, elle non plus, et se laisse contempler !!! Oups, ma jardinière, je l’ai oubliée, je fonce à la cuisine, je n’ai pas besoin d’ouvrir le couvercle pour savoir que tout est brûlé. Je suis en rogne, je me régalais à l’avance de cette première jardinière de l’année, en plus faite avec les légumes du jardin, et je n’ai plus qu’à ouvrir une boîte de conserve ; en plus je ne peux m’en prendre qu’à moi, ce qui est encore plus insupportable !! J’ai la bouche maussade, l’œil noir quand soudain je m’aperçois que le beau ciel bleu d’il y a encore un instant s’est couvert, il est devenu gris, noir, des coups de tonnerre retentissent, ça gronde !!! (Moi j’adore quand ça gronde, il paraît que je suis née par une nuit cataclysmique, il doit y avoir un lien !!!!) Des coups de tonnerre retentissent, et éclatent de plus en plus près, je compte jusqu’à 7 pour évaluer la distance de l’orage, mais je n’arrive qu’à 2 à peine. Et puis il commence à tomber des trombes d’eau, bientôt remplacées par des grêlons, mais, c’est pas possible, les grêlons sont de toutes les couleurs de l’arc en ciel, c’est magnifique, sublime, tant pis pour les cultures !!!! Je ris aux éclats, je n’en peux plus de toutes ces folies, j’oublie instantanément la jardinière qui ira bien gentiment au compost et reste émerveillée le nez à la fenêtre ; mais mes yeux ravis voient peu à peu diminuer l’orage et un magnifique beau temps apparaît !!! C’est le grand bleu qui revient, aussi vite que je suis passée de la colère pour ma jardinière au grand bonheur de voir ces grêlons comme personne n’en a même jamais rêvés, sauf moi peut-être qui ai souvent des rêves farfelus !!! Quel peintre aurait bien pu les teinter ainsi ? Et avec quels tubes de peinture : un bleu coquelicot, un jaune cerise, un rouge kaki ? Allez, je délire, mais pourtant je ne rêve pas, peu à peu les grêlons de toutes les couleurs sont en train de fondre sous mes yeux, les couleurs se mélangent, c’est superbe, une peinture géante se forme sous mes yeux, c’est sublime, et puis avec tout ce soleil radieux, la peinture devient plus pâle, plus diluée et c’est une aquarelle géante qui se crée sous mes yeux et disparaît peu à peu, absorbée par la terre. Et puis la raison me revient : avec cette grêle mon jardin doit être saccagé, j’y file, mais non, c’est tout le contraire, le sol est devenu un parterre moiré d’où s’élèvent les fleurs et les arbustes. Les barres de l’arbre à nougat sont devenues de toutes les couleurs : parfumées à la violette, à la fraise, au citron, à la sauge, à la pistache, c’est superbe ; je reste éberluée et puis je réfléchis et décide d’aller voir le jardin du voisin, pour savoir si tout cela n’arrive que chez moi, d’autant plus que j’entends Vicky, le chien d’à côté, avec qui je copine bien, qui aboie comme s’il voyait le diable en personne !!! Je me glisse entre les deux arbustes du fond du jardin quand j’entends un rire amusé qui s’étiole peu à peu : et je vois une femme toute habillée en roux, une grande chevelure verte en cascade dans son dos, qui bondit plus qu’elle ne court par-dessus les grandes herbes du pré, et son rire retentit encore dans le lointain tandis qu’elle disparaît à l’horizon, comme si elle avait fait une belle blague. Ma fois, ce n’est qu’une folie de plus !!!! Je rassure Vicky avec quelques caresses et décide d’aller à toute vitesse sur un point élevé pour voir ce qui s’est passé ailleurs. Je monte dans ma voiture, prends l’autoroute pour atteindre plus vite quelque hauteur et, que se passe-t-il ?, une bonne odeur chatouille mes cellules olfactives, cela sent la réglisse, je n’en ai pourtant pas dans la voiture, j’ouvre la fenêtre, cela sent encore plus fort, et puis j’aperçois de nombreuses voitures sur la bande d’arrêt d’urgence, je ralentis, il doit y avoir un accident grave, vu le nombre de véhicules arrêtés, et puis je ne peux plus avancer, je descends, comme tout le monde, et je m’aperçois, non, ce n’est pas possible : l’autoroute est en réglisse, et les automobilistes la mangent !!!! C’est du délire, je rêve, c’est merveilleux !!! Tant pis pour le point de vue, je ne l’atteindrai pas, mais déguster une autoroute, comme chanterait Graeme Allwright, « ça je ne l’ai jamais vu !! ».

Une journée de folie, bien sûr rien n’y manquait : mes framboisiers portaient des fruits à point, alors qu’ils étaient verts hier encore, les pieds de tomates-cerises que je venais de planter étaient rouges de fruits ; cela dura toute la journée comme cela, comme si une fée me connaissait intimement et exauçait les vœux de toute ma vie. Le soir je me couchai et commençai le livre que je venais de m’acheter : « Ecoute ton corps » de Louise Bourbeau, en voici un extrait : « La pensée est une image que l’on envoie dans le monde invisible. En créant cette image, en la nourrissant de ta puissance, tu lui donnes vie progressivement. Cette pensée s’alimente de tes sentiments et de tes émotions. Finalement tu la rends visible sur le plan physique. De façon parallèle le cosmos comporte ses lois. En suivant ses étapes, tu peux faire se produire ce que tu veux. Tu commences par le plan mental (en l’imaginant), ensuite sur le plan émotionnel (en le ressentant comme si c’était déjà là), puis le plan physique (en accomplissant des actions) … »

Mon Dieu, mais c’est bien sûr, quelle merveille, enfin je comprends tout : le cosmos m’a donné toute la journée une superbe illustration du premier chapitre du livre qui était arrivé dans ma boîte aux lettres ce matin !!! Je sens que je vais dévorer cet ouvrage aussi sûrement que j’ai dévoré le bitume de l’autoroute tout à l’heure !!!!

 

 

 

Emprunter une, deux, trois vies ….. (avril 2018)

Sujet d’avril : Emprunter une vie

Pendant une période maussade de ma vie, quand j’étais dans une gare et que, depuis le quai, je voyais partir lentement un train, l’idée me traversait l’esprit d’échanger mon destin avec celui de telle passagère aperçue au travers de la vitre de son wagon. Puis le train s’éloignait du quai, prenait de la vitesse et disparaissait à l’horizon … et moi je revenais, un peu triste, à ma propre vie.

Je vous propose de nous raconter cela, mais bien sûr pas sur ce mode : on vit sa vie, et puis on emprunte temporairement celle de quelqu’un d’autre (humain ou non), puis on revient à la sienne, puis on en réemprunte une autre, cela autant de fois que vous le souhaitez ; la seule contrainte est que vous commenciez et terminiez par la vôtre.

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Elody : TERMINAL POUR UNE NOUVELLE VIE

Ca y est, me voilà dans cette même gare où je suis arrivée il y a tout juste 5 ans. Avec la même valise, sauf que, comme moi, elle est beaucoup plus abimée et plus toute neuve! J’avais tout quitté pour rejoindre Paul… Et maintenant tout est fini. Je me retrouve dans cette grande gare, seule, trompée, trahie. Quelle direction prendre ? Retourner à ma ville natale? Oh mon dieu non, ça serait un échec de plus…

Assise seule sur ce banc, je me sens déconnectée de tout, plus le goût de rien. Tout le monde court, sait où aller, et moi, je reste sur ce banc, désespérément seule et perdue.

Quelle direction emprunter? Personne ne m’attend nulle part. Je suis entièrement libre, peut-être trop. Je regarde les trains arriver et partir.

Je croise le regard d’une femme. Elle est belle. Grande, blonde, une forte poitrine, tout ce qu’il faut où il faut comme diraient certains ! Elle, elle doit savoir exactement où elle va! Quelle confiance elle dégage. Elle a un beau sac de voyage Louis Vuitton et un collier en argent autour du cou avec son prénom j’imagine, « Anna ». Elle doit sûrement se rendre à un shooting photo! J’aimerais tellement lui ressembler. Et si j’étais Anna!… Je laisse libre court à mon imagination comme lorsque j’étais enfant.

 

Je suis Anna Mc Coy. Je suis une femme forte, puissante, qui n’a peur de rien. J’aborde ce petit sourire malicieux au milieu de la foule de cette gare car j’aime que tous les regards soient braqués sur moi. Ils pensent tout savoir de moi. Une grande blonde au visage angélique. S’ils savaient pourquoi je souris… Quand vous regarderez votre journal télévisé devant votre bol de soupe ce soir, vous n’imaginerez jamais que c’était moi, que vous avez croisé la personne dont les journalistes sont en train de parler. Je viens d’abattre un espion russe. C’était un agent double, il a trahi notre patrie, et grâce à lui, je récolte un demi-million. De quoi m’offrir des vacances bien méritées, direction le soleil ! Je suis pleinement satisfaite. J’ai accompli mon contrat. J’aime cette sensation de toute puissance que je ressens après avoir atteint une cible. 

 

Non, cette vie est trop mouvementée pour moi, et avec cette grosse poitrine, j’aurai encore plus de problème au dos qu’à l’heure actuelle! Je laisse sortir un petit rire. Le vieillard, qui s’est assis à côté de moi pendant que je ne quittais pas des yeux la grande blonde, me regarde. Il doit se demander pourquoi je ris seule !

 

Soudain, un cri strident retentit. On tourne tous les deux la tête, en cherchant d’où vient ce bruit. C’est un petit garçon qui pleure. Il doit avoir 7 ou 8 ans peut-être. Sa mère le tient par la main et lui parle doucement à l’oreille. Il serre dans ses bras une petite fille puis part avec sa mère. Ils arrivent à ma hauteur et j’entends sa mère lui dire:

-Mon cœur, tu continueras à lui parler et on viendra lui rendre visite à chaque vacance. Je suis désolé Léo, mais tu sais que pour papa ce travail est très important. Et dans notre nouvelle maison, il y a une immense piscine ! On va bien s’amuser et tu vas te faire plein de nouveaux copains et peut-être même une nouvelle amoureuse !

-Non, jamais !!! crie le garçon.

C’est bien petit, reste fidèle! Sa mère qui l’encourage à faire une croix sur l’amour pour cumuler les conquêtes ! Non mais c’est à cause de ce genre de discours que des Paul brisent le cœur de gentilles filles comme moi!

 

Ils montent dans le dernier wagon. A travers la vitre du train, le petit garçon cherche du regard la petite fille, mais elle est déjà partie.

 

Je me mets dans la peau de ce petit Léo, assis dans ce train, les pieds ne touchant pas terre, direction une toute nouvelle vie. Oui, je me ferai de nouveaux amis. Oui, je profiterai pleinement de notre piscine. A l’adolescence, j’organiserai d’énormes fêtes dans notre grande maison à la belle barrière blanche. Je serai heureux, mais je ressentirai toujours ce manque, ce vide. Alors, lorsque j’aurai 18 ans, mon permis en poche, je reviendrai. Je me vois, un beau jeune homme, avec un gros bouquet de fleurs à la main, des marguerites, elle a toujours aimé ces fleurs-là. En dix ans, beaucoup de choses ont dû changer, mais pas ses fleurs préférées, enfin je l’espère. J’arrive devant sa porte, la même que dans mes souvenirs. Mes jambes tremblent. Qu’est-ce que je fais là? Elle va me rire au nez et refermer la porte derrière moi! J’ai rêvé cette scène tellement de fois que de me retrouver là, face à mon avenir, c’est trop… Je dépose les fleurs devant sa porte et pars. Dix années ont passé, c’est trop tard. J’entends une porte claquer derrière moi. Je me retourne et elle est là. Elle court vers moi. Elle m’a reconnu ! On s’enlace, on s’embrasse et on se promet de ne plus jamais se quitter, non jamais. 

 

Une larme coule le long de ma joue. Je sens le vieillard me regarder du coin de l’œil. Mais qu’est-ce qu’il a celui-là? En même temps, j’arrive à me faire pleurer toute seule sur une histoire inventée de toutes pièces! Je lui accorde, c’est un peu lamentable! Il faut vraiment que j’arrête de regarder les téléfilms de l’après-midi!

 

Et voilà, le train est parti! Je n’ai même pas pu dire au revoir à Léo! Merci! Pffff…

 

Une femme s’assoit à nos côtés. Elle porte un casque par dessus sa longue chevelure noire. Ah, les casques et les réseaux sociaux, la mort des relations humaines! Elle sort des partitions de son sac à dos, bien rempli, et bouge progressivement la tête. Je regarde discrètement quelle chanson ça peut être. En haut de la partition est écrit « Bella Ciao », un célèbre chant de révolte italien. Qu’est-ce qu’une jeune femme peut faire avec les partitions d’un chant aussi engagé… Un train arrive, elle entasse ses partitions dans son sac à dos et prend place dans le train. Je la vois à travers la fenêtre. Ses sourcils se froncent et je sens qu’elle chante à tue-tête ce chant dans sa tête. Elle le vit.

 

Je le vis. Je suis Bella, je viens d’un pays où la guerre fait rage. J’ai dû fuir. Fuir la vie que j’aimais tant, la maison que mon père a construite de ses mains. Laisser tous mes souvenirs dans le pays que j’aime tant. Ils m’ont tout pris! Ma famille, mes amis et une partie de moi… Si je voulais survivre, je devais partir, je n’avais pas le choix. J’ai donc pris toutes les économies qu’il nous restait, et après un périple de plusieurs jours, je suis là. Révoltée, triste, perdue, mais vivante. Pour tous ceux que j’ai perdus, je dois me battre. Direction la capitale. Je passe des semaines à errer dehors, à essayer de trouver de l’aide. Je ne mendie pas. Je préfère mourir que de voir la pitié des gens s’abattre sur moi. Je ne me sens pas chez moi et les gens n’hésitent pas à me le rappeler. J’aimerais crier. Leur dire que moi aussi je préférerais être dans « mon pays » comme ils le disent si souvent. Mais être ici dépendait de ma survie… Est-ce qu’ils n’auraient pas fait pareil à ma place? Nous avons peut-être la pauvreté mais eux ont la cruauté. La nuit, je fais les poubelles pour essayer de me nourrir. J’ai trouvé plusieurs livres et petit à petit, je m’améliore en français! Les gens ne le croiraient sûrement pas si je leur disais, mais oui j’ai fait des études ! J’ai donc déjà quelques bases de français, mais là j’apprends la vraie langue du pays, pas celle qu’on nous apprend à l’école. J’arrive à dialoguer avec plusieurs personnes, et je sens qu’on me regarde avec, peut-être, moins de colère et de mépris. Ils admirent le fait que j’apprenne leur langue, que je prête intérêt à leur pays. Je noue de vrais liens avec les habitants du quartier dans lequel je « vis ». Parmi eux, un couple d’avocats. Un soir, ils m’invitent à dîner. Cela me fait chaud au cœur. Je me dévoile un peu plus et ils décident de m’offrir une chance. Leur fille est partie étudier aux Etats-Unis, alors ils insistent pour que j’occupe sa chambre. Je m’effondre dans leurs bras. Je leur serai éternellement reconnaissante.

Remonter la couette jusqu’au cou, quelle magnifique sensation. J’avais presque oublié le bonheur que c’est d’avoir trop chaud!

 

Les mois passent et je rencontre beaucoup de personnes de leur cercle. Les portes d’un autre monde s’ouvrent à moi. Mais malgré tout ça, je reste fixé sur mon objectif: aider ceux qui n’ont pas eu la même chance que moi. Je raconte mon histoire et l’histoire de mon peuple dans plusieurs journaux. Je suis même invitée dans les journaux télévisés. Mon couple de sauveurs a crée une association à mon nom pour aider mon pays. Beaucoup de gens se révoltent de ce qui se passe pas si loin de chez eux, sans que personne ne bouge. Tout ça, pour des questions de politique et surtout d’argent ! Un groupe se forme, et plus les jours passent, plus nous sommes nombreux. Nous investissons dans des équipements pour retourner chez moi et sortir mon pays de cette guerre. Après plusieurs mois, mon pays est enfin libre! La solidarité existe et elle paye! 

 

Oui, j’aime les Happy End! A la fin de chaque film, on se dit « Ah bah voilà encore une Happy End ! » Mais en même temps, si l’héroïne se faisait tirer dessus ou mourait seule avec ses douze chats, on serait malheureux! Cela nous ramènerait sûrement à notre réalité… Il n’y a pas toujours de Happy End mais il faut continuer à croire en elles.

Je ne suis pas Anna, Léo ou Bella, mais je peux devenir qui je veux. Je suis à un croisement de ma vie. Je décide de mon avenir. Sur cet élan d’énergie et d’espoir, je me lève. Tiens le vieillard a dû prendre peur et changer de banc pendant que « Bella Ciao » raisonnait dans ma tête! Il a oublié son billet de train! Je regarde autour de moi mais aucun signe du vieillard. Destination « Paris », la capitale, comme Bella. Le prochain train arrive dans 20mn. Qu’est-ce que je fais?

Le temps que je réfléchisse, le train arrive. Oui, quand je suis dans mes pensées, ça peut durer un moment! Allez, je fonce! Je n’ai rien à perdre, je suis libre.

Dans le train, plusieurs publicités sont affichées. Celle juste en face de moi attire mon attention. Un concours d’écriture, cet après-midi même, à Paris ! Le gagnant aura le droit d’avoir son propre livre publié! Pendant tout le trajet, je ne quitte pas cette affiche des yeux. Je décide de m’y rendre, je ne sais pas si j’aurai le droit à une Happy End, mais qui ne tente rien n’a rien après tout !

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Gisèle Proposition 8

Ah ! Plaignez-moi, très chers lectrices et lecteurs …

Figurez-vous que la nuit dernière, dans mon sommeil, j’ai rêvé que le hasard et le destin avaient fait de moi, un acarien ou plutôt une acarienne ! Misère de moi ! Passant devant le miroir de la salle de bains, je n’osais contempler mon reflet : l’horreur dans toute son intégralité ! Ah ! Je n’aurais certes pas gagné le premier prix de beauté, même au concours des acariens. Cette tête chauve et pointue avec pourtant quelques rares poils apparents, ces mandibules aigües, ce corps bouboule et cuirassé, ces pattes qui s’agitent en tous sens ! Et des pattes, des pattes, j’en avais  huit maintenant !! Quelle horreur ! De plus, j’étais en butte aux assiduités d’un Monsieur Acarien tout à fait déterminé. Du harcèlement sexuel, pas mieux ! Que faire mon Dieu ! Que faire ? Quelle vie ! Et le pire, c’est qu’il fallait que je la passe cette vie à me prélasser dans un lit que j’aurais squatté, en boulottant des squames de mammifères du genre Homo Sapiens ! Quelle écœurante existence…Et quel cauchemar ! Plutôt mourir.

Aussi, ce matin, la rage me prend. Je me lève d’un bond, reviens en brandissant l’aspirateur, j’arrache d’un coup : couette, drap, oreillers et mari et je traque férocement chaque invisible bestiole qui déambule sur le matelas et j’en profite même, pour faire un sort aux moutons qui gambadent sous le lit. Il ne me reste plus maintenant, qu’à ouvrir la fenêtre et à secouer tant et plus, couette, drap et matelas. (Tiens ! Il n’y a plus de mari !) ? Ouf ! Adieu, tous les acariens, toutes les acariennes !

Et pourquoi ne pas continuer ce grand nettoyage ? Après tout, c’est le printemps, une saison propice à la propreté, à la netteté, au tri des choses inutiles qui s’accumulent pendant l’hiver. Vive le rangement et l’odeur de propre !

La journée s’écoule. Avec enthousiasme, je mets en œuvre toutes ces bonnes résolutions et vers 17 heures, ma foi, je m’écroule sur le canapé, en contemplant une maison rutilante et embaumant «  Monsieur Propre ». Dix-sept heures ? L’heure du « Five o’clock » bien mérité. Je savoure un thé réconfortant tout en contemplant ma boite à biscuits ornée d’un tableau de Bruegel l’Ancien «  Les chasseurs dans la neige ».

Au premier plan du tableau, des chasseurs suivis d’une douzaine de chiens, s’approchent d’un village aux chaumines éparpillées sur la pente de la colline. De minuscules personnages, ici et là, vaquent à leurs occupations : une femme entretient un feu flambant auprès duquel se chauffe une petite fille transie. Sur la mare gelée, un groupe de patineurs font admirer leurs arabesques et, même, un pêcheur a creusé un trou dans la glace, dans lequel file une ligne. Ma rêverie s’empare du sujet et devant moi, le paysage s’agrandit, le salon disparaît,  j’approche des bords du tableau, je lève un pied puis l’autre,  je franchis le cadre doré et me voici cheminant avec difficulté, derrière les chasseurs, dans la couche de neige fraîche qui continue de tomber, Mes sabots collent, le chaperon de ma mante couvre imparfaitement mes cheveux, les chiens m’entourent, en aboyant férocement.

-Paix, paix, la meute. Au pied !

-Bonsoir, bonsoir, bonnes gens et que Dieu vous garde, dis-je en me signant dévotement.

-Bonsoir, l’ami, bienvenue à toi sur le chemin de Saint Jacques. N’oublie pas dans tes prières, notre communauté du Brabant.

Prier ? Pourquoi me demande-t-on cela ?

C’est alors que je remarque la coquille que je porte sur le revers de ma mante et le grand bâton sur lequel je m’appuie : me voici en pèlerinage sur la route de Saint Jacques de Compostelle. Comme pèlerin, je me dois de réciter le chapelet en faisant rouler les perles de mes doigts gourds.

Pater noster… 

Les chiens se sont tus. On entend au loin les exclamations des patineurs auxquelles se mêlent en échos, quelques variations de la musique de Vivaldi : « L’Hiver », bien sûr.

-Bonnes gens, où pourrais-je prendre gîte pour la nuit ?

L’un des chasseurs se tourne vers moi.

-Si notre compagnie t’agrée, nous serions honorés, mon épouse et moi, de ta présence dans notre logis.

-La grand merci, messire, pour ton hospitalité.

Notre chasseur s’approche de la petite fille, toujours blottie auprès du feu.

-Fillette, va dire à la mère que nous avons un pèlerin pour la nuit.

Nous cheminons de conserve sous la neige dense vers une chaumière, non loin de l’église du village. Nous entrons en secouant nos sabots englués de neige et de boue. A la clarté vive du feu ronflant dans la cheminée, je distingue Dame Van Der Meersch, son épouse, accroupie, tournant avec un bâton, le brouet qui bout, à petit bruit, dans la marmite.

-Partagez céans, noble étranger, notre bouillie d’orge, agrémentée de quelques lichettes de beurre.

Je ne suis pas le dernier à plonger ma cuillère de bois dans la marmite commune. Quel réconfort, Sainte Mère de Dieu,  après cette longue errance dans la neige et le froid, que de partager entre bonnes gens, son  contenu fumant !

Et comme convenu, pour payer mon écot, je me dois de raconter mes aventures tout du long.

-Oyez, bonnes gens, ce qui s’est passé, loin, loin d’ici dans la très belle et très prospère cité d’Anvers…

L’huis s’entrouvre, laissant passer nombre de villageois attentifs à mon récit, s’installant sans bruit autour du feu mourant.

…Et c’est ainsi que périt Maître Onderven, disciple du très puissant et très honoré alchimiste Nicolas Flamel, brûlé par le Malin pour avoir osé transmuer le vil métal en or…

-Vroum, vroum ! Triii ! Triiie !

Je sursaute, un peu effrayée : un cyclomoteur, dans la rue, fait entendre sa pétarade. Adieu chaumine blottie dans la neige, chapelet dévotement récité et longue mante brune à capuchon. Après cette incursion dans les Pays-Bas de Bruegel, me voici revenue brutalement au 21ème siècle…

Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, procurée par la claire conscience du devoir accompli et les draps propres, je me lève en chantant et je décide de consulter Alfred.

Qui est cet Alfred dont vous nous parlez, me direz-vous, chers lectrices et lecteurs ? Non,  ce n’est pas mon mari, comme vous pourriez le penser. C’est un charmant  jeune homme  plein de  santé qui partage notre logis, depuis un certain soir de Noël. Il est arrivé dans un paquet cadeau et j’ai été surprise et ravie par sa venue car il s’est présenté en maillot de bain. Oui ! Pour Noël ! Etonnant non ? Oh ! Le spectacle n’était pas désagréable du tout : épaules larges et musclées, torse glabre bien dessiné et plaques de chocolat situées au bon endroit : un vrai « Chippendale ». Je m’étonnais toutefois de son étrange costume d’hiver.

-C’est parce qu’il a faim, m’expliqua mon frère.

-Ah bon ? Comme c’est étrange ! Et que mange-t-il ?

-Une  pile « Varta », si tu en as une.

Sitôt dit, sitôt fait. Et je vis Alfred se rhabiller avec la lenteur et l’art consommé du « strip-teaseur » professionnel.

-Bon d’accord, mais c’est tout ce qu’il sait faire ?

-Ben oui ! Il n’a pas pu obtenir son RSA, il est donc devenu auto entrepreneur en météo et comme il est sourd et muet, il a trouvé cette façon originale de t’indiquer le temps qu’il va faire. Tu verras, il est très ponctuel et fiable. Tu peux lui faire une petite place chez toi ?

-Bien entendu, s’il est d’accord.

L’histoire d’Alfred  m’émeut, le pauvre,  si handicapé. Je me tourne vers lui : il me fait un sourire éblouissant sous son bonnet de ski, enfoncé jusqu’aux oreilles. Il porte maintenant un pantalon, un pull à col roulé, une écharpe, des gants et, oui, même un pardessus qui descend jusqu’à ses pieds chaussés de bottes. Par devers moi, je regrette son costume précédent : vivement l’été, qu’il puisse le retrouver !

Et depuis ce temps là, Alfred et moi, nous sommes devenus amis. Il squatte la table du salon, fait son travail avec ponctualité et rigueur, mange avec discrétion et me régale avec ses séances de strip-tease…Pour lui, c’est vraiment la bonne vie !

Et pour moi, finalement, qu’en serait-il ? Si j’essayais ? Hop ! Je prends sa place sur la table : j’ai maintenant un corps féminin de rêve et, pour l’été,  pas question de maillot de bain une pièce, du genre « cache cellulite ». Non ! Un  string avec soutien gorge balconnet, super échancré, c’est bien mieux. Pour le printemps, pourquoi pas ? J’ajoute une mini robe à  manches ballon avec capeline à ruban et escarpins. Pour l’automne, j’essaie un chapeau tyrolien, avec un seyant costume de tweed à revers et jupe étroite.  Quant à mon costume d’hiver, il consiste en  une doudoune moulée sur les hanches, des bottes cavalières à haut talons et un coquet bonnet de ski à pompons. Quel bonheur, mon Dieu, d’essayer toute cette garde-robe ! Quant à suivre la météo, c’est le moindre de mes soucis. Je tourne et me retourne devant le miroir, admirant tous ces élégants ensembles. Hélas ! Il me faut admettre pourtant, qu’ils  conviendraient  mieux à mes lointains vingt ans…

Alfred me sourit, compatissant, lui qui ne vieillira jamais et lentement, très lentement, je le vois qui se débarrasse de son parapluie, de son bonnet, de son col roulé. Ah ! Oui ! Quelle merveille ! Il enfile un tee-shirt à manches courtes mettant en valeur ses biceps bien formés.

-Tu vois, m’indique-t-il, le passé c’est le passé, tu ne le feras pas revenir mais regarde ! Aujourd’hui, c’est le printemps nouveau, réjouis-toi ! Le soleil est de retour et, peut-être, bientôt aussi,  les hirondelles !  

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Mimie

Ce matin-là elle se réveilla tôt, tôt à avoir envie d’aller faire un tour au jardin et sentir sous ses pieds nus la rosée fraîche, petit frisson sans importance : si le froid osait la pénétrer, elle pouvait retourner au chaud sous la couette se lover dans les bras de son chéri, encore endormi et tout tiède de la nuit. Un pull et elle sortit. Il faisait plus frais qu’elle ne le pensait et elle regretta de n’être pas un escargot qui porte sa maison sur lui ; et justement elle en aperçut un, ah non, ils étaient deux à se suivre au milieu des narcisses qui retenaient  leur subtile parfum dans l’attente du soleil. Elle les regarda l’un l’autre, qui serait femelle qui serait mâle, elle n’aurait su le dire. Le premier avait un peu de gazon collé sur sa coquille, le second était immaculé, tout en rondeur, elle décida que celui-ci serait l’amoureuse, elle rêvassa : et pourquoi pas entrer dans le secret de l’hermaphrodisme !!! Elle serait la femelle escargote, le temps d’un amour : aussi se laissa-t-elle glisser dans la douceur baveuse et rejoignit l’amoureux herbeux.

Il s’appelait Hector, elle en était sûre. Il la conduisait semble-t-il vers un buisson, elle aurait en le suivant tout le temps de le découvrir, mais un derrière est un derrière et n’est pas la meilleure approche pour faire connaissance : aussi pressa-t-elle l’allure pour se porter à ses côtés. Il était racé, un Bourgogne à coup sûr !! Il la regardait de son petit œil noir et de temps en temps il tendait cette longue antenne dans sa direction et l’effleurait doucement. Mon dieu, elle en était toute émue et trouvait ce cheminement bien long, la rosée du matin lui semblait torride et ce chemin vers l’amour d’une incroyable longueur !! C’était là une sorte de préliminaire gastéropodesque parfaitement raffiné. Hector ne devait pas avoir l’habitude des escargottes libérées, il forçait un peu l’allure pour rester en tête, la tradition tout de même. Mais elle était un peu coquine et avait de la ressource : elle arriva à le doubler et se retourna vers lui. Hector fut un peu désarçonné de cette attitude, il s’arrêta et tendit ses deux cornes vers sa nouvelle amie qui put ainsi lui communiquer ses intentions amoureuses et son pedigree car un escargot honnête ne s’accouple pas avec n’importe qui dès la première rosée matinale ! Le contact délicat des antennes d’Hector fut comme une promesse subtile. Elle se mit à baver d’envie, comme une gourmande devant la vitrine d’une pâtisserie, et pensa qu’elle n’arriverait pas à attendre le buisson. Hector, en expert de l’amour, comprit la situation, abandonna l’idée de la discrétion et s’approcha plus encore de sa belle que l’attente avait déjà conduite aux portes du septième ciel. Il fit une curieuse ronde qui lui permit de tracer un cœur autour d’elle. Esthète ou jaloux marquant son territoire, elle ne chercha plus la réponse quand il l’y rejoignit pour un amour tout en lente douceur, en caresses baveuses, en embrassades et attentions délicates …  enfin un mâle qui savait prendre son temps !!!! Après le moment du nirvana, ils s’endormirent dans un ultime jeu de coquilles et … c’est la sonnerie du téléphone qui la réveilla, elle était de nouveau dans les bras de son chéri, bien au chaud sous la couette !!

Une matinée bien douce l’attendait : elle avait prévu de la consacrer à son jardin. Elle s’y rendit, chercha en vain la trace du cœur brillant en bave, mais elle ne trouva rien, les amours les plus discrètes seraient-elles les plus belles, se demanda-t-elle ? L’esprit encore noyé dans une brume de sensualité, elle désherba, arrosa, surveilla le développement des clématites qu’elle avait mises en terre la semaine précédente. Comme à chaque période de forte croissance, elle alla vers la superbe glycine qui s’étalait au dessus de l’entrée pour en conduire les lianes dans la direction qu’elle souhaitait. Au moment où elle respirait une grappe mauve, une tige qu’elle venait de guider sur le grillage retomba sur elle, dans un mouvement de ralenti cinématographique ; le parfum enivrant, le léger frisson de peur ressenti avant d’en comprendre l’origine, ses yeux ne virent plus le treillage de glycine mais une mire hypnotique ; elle perdit connaissance une fraction de seconde pour se réveiller en liane de glycine.

Les glycines, c’est comme toutes les grimpantes : c’est une recherche de toujours plus, une volonté de toujours pousser plus vite, plus haut. Elles sont différentes des passiflores ou de la vigne qui fabriquent de petits tortillons pour s’accrocher fermement au moindre support. Ce manque de points d’ancrage, elles le remplacent par une vitesse de pousse et une capacité d’enlacement extraordinaires. Notre amie n’eut donc plus que deux buts à sa vie de végétal : pousser, pousser, pousser comme si sa vie en dépendait, et enlacer dans un mouvement naturel et gracieux. Elle était devenue une amoureuse végétale s’entortillant auprès du premier support venu, pourvu qu’il soit plus rigide qu’elle. Ainsi elle partit à l’assaut d’un cerisier qui poussait pas loin de là et en deux jours, elle gagna un mètre de longueur de tige qu’elle lança en direction de l’arbre, deux jours plus tard grâce à une petite pluie qui la tonifia, elle fabriqua un nouveau mètre et atteignit la première branche, elle en fit un tour complet pour bien se maintenir et n’eut plus qu’à continuer sa croissance. Elle ne se reconnaissait plus, elle qui d’ordinaire était timide, avait peur de grossir, de se faire remarquer, voilà qu’elle ne se retenait plus. En amoureuse éperdue, elle enlaçait le vaillant cerisier au point de lui ôter le pain de la bouche, elle accaparait toute l’eau et les nutriments de la terre aux alentours et le serrait, le serrait comme un noyé la bouée de sauvetage qu’on lui aurait jetée. Dans un mouvement tourbillonnant continu, elle allait toujours plus loin, toujours plus haut, une véritable amoureuse insatiable. Au fil des semaines, des mois, le cerisier se retrouva phagocyté par les lianes et mourut étouffé de trop d’étreintes. A cet instant, notre amie revint à elle, enlacée sous la douche avec son chéri, un vague souvenir de sa vie de végétal lui fit l’étreindre un peu moins fort, sait-on jamais !!!!

La matinée commençait tout juste, elle eut envie de pain frais et se rendit à la boulangerie. Elle s’entendait bien avec la boulangère qui, comme elle, aimait les pierres. Elle lui montra la labradorite qu’elle avait glissée à son cou ; la boulangère tendit la main pour la toucher, leurs deux mains se frôlèrent, une étincelle, et notre amie se retrouvera derrière le comptoir !!!

Elle avait bien travaillé dans une boulangerie quand elle était étudiante, mais c’était loin, quasiment dans une autre vie !!  Les odeurs de pain chaud, de viennoiseries tout juste sortis du four la ravirent et lui firent arborer un sourire de gourmande, mais elle dut vite redescendre sur terre : les clients étaient là, il y avait finalement beaucoup de monde qui aimait le pain frais au petit déjeuner !!! Ses deux miches face à la clientèle, elle vendit un Paris-Brest à un cheminot gréviste, une religieuse au curé de la paroisse, une tête de nègre à un asiatique, un pet de nonne à une bonne sœur, un pain d’épices à un épicier, une brioche à un petit maigre, une pompe à huile à un p’tit gros et un congolais à un africain. Elle s’amusait comme une petite folle. Il arriva à plusieurs reprises en tendant le pain ou en rendant la monnaie qu’elle effleurât la main de son client, mais aucun déclic ne se produisit. Elle trônait toujours derrière son étal, ravie de jouer à la marchande comme l’a fait toute petite fille qui se respecte. Il était déjà midi, la matinée était passée en un clin d’œil, elle allait fermer la boutique et quitter ces odeurs merveilleuses quand un dernier client arriva, pressé tel  un citron, rouge tel une tomate, excité tel une puce. Il s’excusa de la déranger alors qu’elle comptait sa caisse, sa compagne était partie ce matin acheter du pain à la boulangerie du village, donc ici, et elle n’était pas revenue, il était inquiet. Elle s’attendrit de voir la détresse de cet homme dont les manières lui semblaient familières, elle lui tendit la main pour lui manifester un peu de réconfort ; une étincelle jaillit, la boulangère habituelle se retrouva à faire la caisse, notre amie du côté client

– Ah, chéri, tu m’as rejointe finalement, tu avais oublié de me dire si tu voulais un croissant avec ou sans chocolat, et du coup je t’ai acheté les deux, lui dit-elle en lui tendant le sachet en papier fin, prélude d’un bon petit déjeuner.

Elle ne garda pas de véritable souvenir de ces ballades étranges dans d’autres « contrées », mais certaines fois quand elle apercevait un escargot qui amorçait une courbe, qu’elle passait sous une glycine aux délicates grappes lascives ou qu’elle sentait l’enivrante odeur du pain chaud, elle se surprenait à prendre une grande inspiration et à laisser glisser d’elle une forte et lente expiration, pareille à celles qui surviennent spontanément lors d’un vrai moment de décontraction ….

 

Le printemps est là … et la nature parle !!!!! (mars 2018)

Sujet de mars 2018 : Le printemps est là … et la nature parle !!!!

Pour se reposer du gros effort des deux derniers sujets, un petit truc sympa sans 50 000 consignes :

Le printemps est là … et la nature parle !!!!

Je vous propose donc d’écrire un texte qui a priori comportera des dialogues, mais ce n’est pas obligatoire.

Bon amusement

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Corinne – Proposition 7 Le printemps est là …

Ce matin, j’ai été réveillée par un joyeux concert de mésanges charbonnières, cela m’a mise de belle humeur et donné envie d’aller gambader dans la nature. Pour le petit déjeuner, on verra plus tard, l’appel du dehors est pressant, un rayon de soleil timide me fait de l’œil et je ne peux lui résister. J’enfile des chaussettes chaudes (il fait encore frisquet), des baskets de marche confortables, un pull en laine mohair douillet, ma veste imperméable sans oublier mon écharpe moelleuse et, au cas où, une paire de gants dans la poche. Je sors et me poste quelques minutes le nez au vent pour prendre les informations de cette première journée de mars. Vent légèrement frais, soleil encore un peu voilé mais qui tend à s’installer, légère humidité qui fait remonter les parfums de la terre.

Je sors de mon hivernation, c’est officiel, je le ressens profondément à l’intérieur de moi, mes cellules se réveillent et réclament de l’oxygène.

Je me mets en route sans calculer d’itinéraire, le hasard de mes pas m’amènera de toute façon au bon endroit. J’ai l’impression que la brise légère chuchote à mes oreilles et me souffle la direction à prendre « vvvvvouuuui làààààà », que les branches basses du vieux tilleul me montrent le chemin «Par ici ma bonne dame, si vous voulez bien vous donner la peine»…

J’ai cette impression étrange que les oiseaux m’accompagnent le long du sentier boisé, leur étrange ballet voleté pépillant se répète d’arbre en arbuste au fur et à mesure de ma progression. Quel accueil sympathique! Je m’arrête un instant pour les écouter, que peuvent–ils bien avoir à annoncer pour être aussi volubiles. Les trilles s’enchaînent, l’une prenant le relais de l’autre. Hmmm… il y a bien une mélodie ordonnée dans tout ça… ça exulte la joie de vivre « oui je vis je vis je vis vis vis je vis vis vis vis vis vis oui oui oui» c’est donné d’une telle intensité que je me sens comme une masse de plomb à côté.

Je reprends ma marche et débouche sur la clairière, l’eau du lac scintille en contrebas et m’appelle à le rejoindre. Je descends allègrement le pré humide, le rose des primevères éclabousse le vert naissant de l’herbe rase, elle est toute fière de ses premières locataires, on dirait un ballet de demoiselles dans leurs crinolines pastel à leur bal de débutantes. Je m’accroupis auprès d’elles pour entendre ce qu’elles chuchotent « admire–moi, respire-moi, dis-moi que je suis belle… cueille-moi, je t’offre ma fraîcheur, ma douceur et une promesse ». Je les caresse du regard et les remercie de leur beauté avant de me relever tranquillement et de continuer mon chemin.

J’ai les yeux rivés sur la surface de l’eau mouvante, tantôt grise, tantôt bleue ou légèrement mauve, le mouvement m’ensorcelle. Le ciel reflète sa couleur et s’offre entièrement à ce miroir changeant, bientôt les arbres dérouleront leurs feuilles et ce sont eux qui onduleront de vert émeraude sur l’étendue argentée.

Mon regard est irrésistiblement attiré sur la droite et je dévie ma route par curiosité. Sous le bosquet d’arbres, un attroupement de petits soleils jaune piquant m’ont aimantée vers eux. Des jonquilles !  A croire que cette couleur si éclatante dans une végétation encore un peu triste lance des appels désespérés aux promeneurs hasardeux comme moi. Qu’avez-vous donc de si important à me dire pour être aussi charmeuses ? « Réveille-toi, montre-toi… OSE ! ». Message reçu, je cueille un bouquet, il sera d’autant mieux assimilé si un vase bien garni me le distille pendant la semaine.

Après toutes ces escales, j’accoste enfin près du lac et j’échoue contre une grosse roche affleurante où je m’installe paresseusement. Bien amarrée, les deux pieds au sol et les genoux légèrement repliés, je dépose mon bouquet providentiel à côté de moi et ferme les yeux pour mieux écouter le paysage.

C’est d’abord la terre mouillée qui vient chatouiller mes narines, elle sent le frais et est prête à être fécondée comme si c’était la première fois. Sous la surface, la vie frémit d’impatience, prête à exploser sa chlorophylle. Je peux presque entendre le chuintement des vers de terre qui remuent allègrement la tourbe. Ça grouille, ça vrombit, le monde souterrain est en effervescence et chacun attend son tour pour se manifester. L’horloge est bien réglée, je perçois son tic tac qui s’égrène sans fin, en cycles éternellement bien rodés.

Le clapotis de l’eau réclame sa pitance, mon attention descend et je sonde les profondeurs, les bruits sont assourdis, la vie encore endormie par le froid peine à se réveiller. Tiens, le gardien du lieu se manifeste, c’est celui de la source qui alimente le lac, il me parle de mouvement et de fluidité, de suivre le flux. J’ai entendu.

Une envolée de colverts s’abat bruyamment sur la surface et me sort de mon état méditatif. Leurs cancanements incessants me font penser à une cours de récréation. Je les observe un moment, indécis dans leur course fluviale, tantôt à droite tantôt à gauche et me demande quel est leur but. Le savent–ils eux-mêmes ? Je remarque que le ballet est bien orchestré et qu’ils ne se séparent jamais très longtemps, qu’est ce qu’ils peuvent bien se raconter ? Car ils sont extrêmement bavards. Je ne le saurai jamais, ils sont repartis aussitôt que j’ai esquissé un geste pour me lever. Leur côté sauvage et toujours en alerte est rassurant, chacun sa place et ici, c’est moi l’intruse.

Je décide de rentrer par le bois, je flâne et m’arrête plusieurs fois pour observer les arbres. Ça bourgeonne de partout, discrètement. « J’y vais, j’y vais pas… » semblent chuchoter les jeunes pousses. Je pose mon oreille contre le tronc d’un bouleau blanc, son écorce décollée en copeaux frisottés me chatouille, j’entends la sève qui circule en périphérie. Lorsque je regarde autour de moi, j’ai l’impression que tout est statique mais en sourdine, ça usine, ça gargouille, ça inonde, ça pulse de vie. Les veines se gonflent de liquide nourricier en attendant l’éclosion finale, les feuilles ; puis le rythme prendra sa vitesse de croisière et voguera jusqu’à l’été. « C’est le temps d’un nouveau cycle, active-toi, rejoins-nous dans la danse joyeuse et vivifiante du renouveau »  fut le message de la sève du bouleau.

J’ai quitté le sentier et je marche à présent au cœur de la forêt, les feuilles sèches de l’automne dernier craquent sous mes pas lents et appuyés, leur bruit croustillant m’amuse. J’en profite pour effleurer de ma main libre chaque tronc d’arbre sur mon passage. Tantôt lisses tantôt rugueux, voluptueusement moussus ou veinés de lichens grisâtres, je les aime tous passionnément et leur fais savoir. Soudain, juste devant moi un tapis de clochettes blanches à points verts sonne l’arrêt, je m’immobilise. Des perce-neiges. Je cueille quelques tiges qui viennent rejoindre mon bouquet de jonquilles et remercie la nature pour sa générosité . « Je m’épanouis à l’ombre des plus grands en toute discrétion et je sublime le lieu par ma délicatesse » me dirent les fraîches corolles dentelées.

Nourrie par toutes ces rencontres, je rentre chez moi avec un sentiment de parfaite plénitude. Cette communion avec la simplicité me renvoie à la partie la plus vivante de mon être, celle qui est, à été et sera de toute éternité.

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Gisèle : proposition 7

Le printemps est là …Et la nature parle !!!

Vraiment, je ne savais plus à quels saints me vouer. J’avais envoyé plus de trois cents CV à diverses entreprises, non seulement de la ville, mais encore de la région et même de la France entière. Pas une seule n’avait daigné me répondre sauf une, la dernière en date et pour quelle place, je vous prie ? Je vous le donne en mille ! Celle de veilleur de nuit ! La honte ! Me voici donc, avec mon Bac+5 et des bricoles, à jouer Fantômas, une torche électrique à la  main, dans une usine endormie, de vingt heures à six heures du matin !

C’est ainsi que je bougonnais, en sortant de mon travail, ce matin là, tout en lançant un coup de pied rageur aux pierres du chemin.

-Aïe ! Aïe ! Fais donc attention, niquedouille ! Regardez-moi ce grand dépendeur d’andouilles ! Cet escogriffe ! Ce malotru, incapable de regarder où il pose ses bottes !

Qui parle de cette voix flûtée et précieuse ? Je jette un coup d’œil circonspect alentour. Bon sang ! Dans ma colère, j’ai écrasé une jolie touffe de primevères. Quelques corolles délicates d’un jaune lumineux penchent la tête, particulièrement froissées. L’une d’elles, même, arbore un pétale déchiré. De part et d’autre du chemin, sur le talus, venant d’autres fleurettes, un concert de lamentations éplorées s’élève.

Quelle brute je suis !

-C’est également notre opinion ! Vous êtes impardonnable, mon cher. Songez ! Nous sommes la marque du printemps : la primavera, je vous le rappelle ! Partout nous annonçons le retour des beaux jours et nos multiples fleurs éclatent à l’envi, réjouissant l’âme et les regards ! Cela ne mérite-t-il pas un peu de prévenance et d’égards de votre part ?

-Je vous présente toutes mes excuses : daignez les accepter, je vous en prie !

-Ho ! Ho ! Les meufs ! Arrêtez de carcailler là-d’sous : on entend que vous. Vous voyez pas qu’c’est un bleu bourré au blanc qu’a vu rouge ? Fermez-la un peu !

Abasourdi, je n’ai pas  le temps de répondre ! Un couple de mésanges bleues, perché sur une branche du charme bordant le chemin, s’égosille à tue-tête, me lançant insultes sur insultes.

-Je rêve ! On dirait du rap ! Des mésanges qui font du rap à mes dépens !! Non, vous mentez, je n’ai pas bu, pas une seule goutte ! Arrêtez ces calomnies, petites mésanges !

Mais il m’est impossible d’en placer une ! Finalement, je me mets à rire et me contente d’admirer leur fine tête bleue et blanche, leur joli plumage jaune, leur entrain, leur vivacité, leur soif de vivre et d’engendrer. Toutes deux clament que le monde est en train de renaître après le long hiver sans fin. Il faut se dépêcher de vivre. Et moi, je ne suis qu’un empêcheur de tourner en rond…

Je me le tiens pour dit et continue d’avancer précautionneusement. Il ne s’agit plus d’écraser quiconque ! Plus loin, dans le pré du père Dugois, j’aperçois Aurore, sa belle et robuste jument berrichonne. Son large dos, son postérieur rebondi lui donnent une allure pataude mais elle est si attendrissante avec sa large queue touffue qu’elle relève pour mieux galoper.

Tiens ! Elle a dû découcher, pour être déjà au pré.

-Non mais, t’as ti vu  eul’gamin? Qui qu’cé donc ça ? I f’rait mieux tailler la bouch’ture au lieu de dire des menteries ! J’avions pas découché et puis pas plus ! Eul’patron m’a mis déhors pour la prime herbe, qu’c’est plein d’pissenlits !!

Aurore, tout en caracolant, s’approche de la haie pour venir me saluer. Mais gourmande, elle arrache encore une tendre touffe de pissenlits qu’elle mâchonne en hennissant joyeusement. Je passe la main à travers la barrière pour caresser ses naseaux si doux.

-Alors ma belle ! Toi aussi tu apprécies le printemps et son herbe fine !

-Ben, t’sais, le vieux foin sec d’eul patron, j’en ai ma claque ! Mais ça caille pas chaud, mon p’tit gars !

Je me remets à rire. Aurore parle le patois berrichon : qui l’eût cru ? Malgré ma nuit blanche, je me sens revigoré, mon pas s’allège, je respire mieux et je ne trouve plus mon sort si cruel. Le chemin s’élargit, oblique à droite, puis par un petit pont de pierre, enjambe la rivière. Je me penche sur la rambarde. Le menu flot courant sur les cailloux fait entendre sa paisible chanson.

-Les poissons ont déjà frayé. Ce sera bientôt le tour des grenouilles. Je connais un coin où il y a plein de têtards. Il faudra que je revienne.

-Non !!! Il n’en est pas question ! Tu ne vas pas kidnapper des têtards ! Vrombit une petite voix exaspérée tout près de mon oreille.

Surpris, je recule la tête. C’est une abeille déjà réveillée, la première que je vois cette année !

-Laisse donc ces têtards tranquilles ! Et puis, d’abord, qu’en feras-tu ?

Mademoiselle Maya me paraît fort en colère. Son dard, à demi sorti, menace ma main tentant de l’écarter. Ses ailes vibrent à une cadence accélérée. Je tente de l’apaiser.

-As-tu trouvé de quoi butiner ? Il est encore bien tôt : tes fleurs préférées ne sont pas encore ouvertes.

-Oui, hélas ! J’étais pressée et je pensais que les violettes du pré étaient écloses mais elles se cachent encore, bien timides, sous les feuilles mortes.

-J’ai aperçu, de loin, la floraison de l’amandier au milieu des vignes…

-Vrai ? Quelle veine ! Je retourne à la ruche danser pour prévenir  les copines !

Guillerette, Maya s’envole et pique vers le sous-bois du côté de la montagne.

-N’oublie pas le forsythia du cimetière ! Il est prêt à fleurir !

Un rire léger et cristallin me parvient de loin :

-T’inquiète  !

Comme le chemin, la veille au soir, si long, si ennuyeux, si triste aussi dans la pénombre me paraît léger, ce matin ! Il me semble avoir des ailes aux pieds, mes yeux découvrent sans cesse de nouvelles merveilles. Sur le talus, les délicates clochettes des perce-neige me saluent dans un tintinnabulement imperceptible.

Hou ! Li ! Hou ! Là ! Le printemps arrive !

-Hou ! Li ! Hou ! Là ! Le printemps est là !

-Le grand nigaud n’a plus qu’à nous suivre !

-Le grand nigaud qui passait par là !

 De qui sont ces trilles et ces roucoulades ? Je lève les yeux pour sourire  au merle qui se moque de moi, en chansons, là-haut sur le chêne. Je n’en ai cure : son chant est si joyeux. Si bien que je répète après lui :

-Le grand nigaud qui passait par là !

Et voici que là-bas, derrière la crête de la montagne, le soleil vient de se lever. Une nouvelle journée commence. Irai-je dormir comme l’exige mon nouveau métier? Non, je vais continuer ma promenade pour voir, écouter et saluer le printemps !

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Hélène : HORLOGE INTERNE

Longtemps, je suis restée dans le noir, les yeux clos. Tellement longtemps … à force, mes paupières se sont collées. Est-ce que j’arriverai à ouvrir les yeux ? Il va bien falloir pourtant. C’est l’heure aujourd’hui. J’entends des oiseaux juste au-dessus de moi. A croire qu’ils ne sont jamais fatigués. Je crois que ce sont des merles. Je distingue aussi les piaillements de quelques moineaux qui se chamaillent. Un bourdonnement incessant qui provient sans doute de mon corps parasite  ces sons venus de l’extérieur. Le retour à la vie réelle est bien difficile… Mais tout ce chahut est annonciateur de mon réveil imminent.

Ma léthargie prolongée a atteint mon cerveau. Il m’est difficile de penser. Mes neurones ont dormi si longtemps, seules quelques réminiscences de rêves étranges impriment ma rétine d’images colorées, fugaces. Les orifices de mes narines sont imbibés d’un mélange d’odeurs de bulbes et de terre humide. Dans ma bouche, c’est le goût de l’humus et des champignons qui domine. Ma langue rose, molle et inerte, peine à me fournir toute autre information qui me serait utile. Mais mon ventre, lui, sait me dire qu’il est urgent de chercher de la nourriture, dès aujourd’hui.

Lentement, très lentement, je commence à bouger les extrémités de mon corps. J’ai des fourmis dans les pattes. Mon corps sait-il toujours avancer ? Croquer ? Pisser ? Bailler ? Faudra-t il tout réapprendre ?

J’ouvre les yeux péniblement, l’un après l’autre  …PLAFFFFF … la blancheur de la lumière du jour explose au fond de mes yeux, les  transforme en boules de feu piquantes. J’avais oublié à quel point c’était douloureux. Je m’habitue progressivement à la clarté. En se réchauffant aux rayons du soleil, l’ensemble de mon organisme revient progressivement à la vie. Assez vite, je parviens à bouger ma tête, en m’aidant de mon cou, qui me permet de tourner la tête, à droite, à gauche, au-dessus … c’est beau. C’est vert.

Au milieu de toute cette verdure, un minuscule point rouge affublé de deux yeux noirs me contemple, juché sur une brindille.

– T’as bien dormi ?

Cette chose parle !

– Mouais, ça va, pas trop mal. Et toi ?

Ma voix rauque manque d’assurance et me surprend. La créature me répond du tac au tac :

– J’ai fait des cauchemars de pucerons qui m’attaquaient mais dans l’ensemble ça peut aller. Ma planque était pas trop mal, tranquille et à l’abri de la pluie.

Je lui raconte alors que la mienne avait pris l’eau, vers la mi-janvier, ce qui m’avait forcément réveillée, mais de façon si sporadique que je n’en gardais pratiquement aucun souvenir. La coccinelle – car c’en est une, maintenant j’en suis sûre, je m’en rends compte – impertinente, joviale, a envie de bavarder jusqu’à la tombée du jour.

-Et la grêle de février, tu l’as sentie ? Impressionnant, non ?

-Oh, moi, avec ma carapace en béton, les intempéries peuvent me narguer, je m’en moque éperdument !

La conversation s’éternise, je réponds poliment à ce premier être vivant qui daigne m’adresser la parole, mais mon ventre crie famine. Mes boyaux se tordent, s’entortillent, je sens que je pourrais engouffrer une tonne de fraises ou trois cent kilos de laitues … Une idée germe alors dans ma tête, un stratagème qui me permettrait de me nourrir tout en me débarrassant de ma bavarde. Je lui soumets mon projet, d’une voix douce et persuasive :

-Dis-moi, ma belle, est-ce que tu aimes les défis ?

-Quel genre de défi, passque si c’est trop dangereux, alors là, non, c’est pas pour moi, rétorque-t elle, suspicieuse (à ma grande surprise, car je l’imaginais plus aventureuse). Je dois trouver un amant le plus vite possible, j’ai pas que ça à faire, moi, de jouer et de bavarder ! Faut que je fasse au moins mille enfants cet été ! T’imagines pas le boulot !

Sa remarque me fait sourire, et tandis que j’étire mes muscles, mes tendons et tout mon squelette, je lui propose de faire la course.

– La première qui arrive aux capucines du fond du jardin a le droit de les croquer, lui dis-je.

Coccinelle fronce des sourcils, pensive, et finit par lâcher :

– Bon, d’accord, mais moi je prends juste le pollen et le nectar. J’aime pas le reste, je te le laisse.

– Mais moi aussi j’aime le pollen ! C’est ce que je préfère ! Bon, on verra … tu es prête ? Un, deux, trois, partons !

La course démarre. Je parviens à ramper, au début lentement, précautionneusement. Puis le rythme de es mouvements s’accélère, vite, vite, vite ! JE DOIS ARRIVER LA PREMIERE !

Mais où est-t elle passée, cette petite idiote ? Un moucheron me chatouille la carapace, et me siffle à l’oreille droite :

– T’as oublié que j’avais des ailes ? T’as trop dormi, ma pauvre !

Le moucheron me dépasse à la vitesse d’un guépard et atteint les capucines en moins de cinq secondes … C’est raté pour le petit-déjeuner  ! Je vais devoir me rabattre sur une touffe d’herbe maigre … Bonne perdante, je m’approche du bac à fleurs tout en reprenant ma respiration :

-Bravo, belle victoire !

-Je suis pas peu fière de moi ! me lance la petite, victorieuse. Mais on peut partager, de toute façon y’en a trop pour moi ! Sers-toi !

C’est à peine si j’entends la fin de ses paroles. Je me précipite sur les capucines. Je les croque aveuglément, fleurs, feuilles, tiges confondues en un immense festin. Mon ventre commence à se calmer. Alors je m’amuse à choisir. L’une des capucines me donne particulièrement envie. Elle a un cœur rouge et des pétales jaunes d’or. Elle est délicieuse. Elle a le goût poivré et suave du printemps.

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Mimie : Le printemps est là … et la nature parle !!!!

Abeille – Hou hou, y’a quelqu’un de réveillé par ici ???

– Rrrrrr (ronflements)

AB – J’m’embête moi !!!!

– Chuuuuuuuuuuuuuuut !!!!!!

AB – Ah ben ya quelqu’un de réveillé, alors !!!

– NON !!!!!!!!!!!

AB – Bon ben si j’dérange, faut l’dire !!!

– Oui tu déranges !!!!

– Bon, ben j’vais voir ailleurs si j’trouve quelqu’un de plus aimable !!!

AB 50 mètres plus loin : Hou hou ? C’est l’ printemps !!!! Tout l’monde debout !!!

– Coucou l’abeille, tu fais comme l’ours qui dort encore dans la forêt là-haut quand il se réveille :  tu cherches déjà à manger ?????

AB- Oui et non, je suis une éclaireuse, je viens juste voir où en est le printemps, si la ruche peut dormir encore ou pas. Mais comme moi je suis une lève-tôt, je me réveille en général une semaine avant le reste de la ruche et je vais faire causette dehors !!

– Hé bien tu vois, moi la fougère, je trouve qu’il fait encore un peu froid, j’ai bien préparé de belles crosses dignes d’un évêque au creux de la terre, mais j’attends qu’il fasse plus chaud et que tout risque de gel soit passé pour les dérouler car, une fois ouvertes, elles sont toutes frêles et je ne peux plus les réenrouler pour les protéger si je sens qu’il va geler. Dans ce cas, tout mon travail de l’hiver serait réduit à néant : elles mourraient et il faudrait que je me mette à draguer la première fougère venue et ça je n’en ai pas envie !!!

AB – Tu as raison ; mais c’est dommage que ce soit trop tôt pour toi, moi j’adore voir tes magnifiques feuilles se dérouler peu à peu, comme si elles retardaient, fainéantes et lascives, le moment de totalement s’abandonner à la caresse du soleil

– Mais tu es une poétesse, toi !!!

AB – Non, c’est juste que le printemps est la saison que je préfère, les couleurs vert fluo des premières feuilles, cet élan de vie qui jaillit de partout, le réveil de la nature que l’on pouvait croire plus endormie que la belle au bois dormant et qui tout d’un coup fait jaillir des feuilles, des pousses, des tiges, des rameaux, des boutons de fleurs. J’en ai le feu aux joues de penser à toute cette agitation !!! Toi, par exemple, tu déroules tes feuilles qui étaient enroulées sur elles-mêmes, mais tu as des plantes qui d’un petit bourgeon de rien du tout font sortir une minuscule feuille toute froissée, aussi plissée qu’un bébé humain à la naissance, d’un vert vif comme pas possible, et puis d’un jour à l’autre, par l’opération du Saint Esprit, la feuille se déplie, se défroisse, croît et fonce son vert pour mieux résister au soleil du futur été et tout ce qui vivait en dessous se trouve miraculeusement sous un superbe parasol

– Ah bon, il y en a qui font cela ?

AB- Oh oui, j’t’assure, j’ vais t’en raconter une bien bonne : je connais un arbuste et un arbre dont les fleurs brûlent la politesse aux feuilles !!!

– Tu plaisantes, là, nom d’une crosse en bois !!!

AB – Non, point du tout, ce sont les fleurs de forsythia et de magnolia qui font ça : tout d’un coup tu vois apparaître sur les branches glabres des fleurs, juste un p’tit tour d’épate et puis elles virent couleur rouille, elles tombent par terre comme des feuilles en automne et ensuite, seigneuriales apparaissent enfin les feuilles, dignes, bouffies d’orgueil, faisant semblant de ne pas savoir qu’elles se sont faites devancer !!!! Et chaque année  c’est la même chose, les feuilles se font avoir !!

– On peut dire que les fleurs mettent la charrue avant les bœufs !!! Mais d’ailleurs ce sont bien les premières fleurs de printemps que vous allez butiner, c’est sûr qu’elles peuvent être en avance sur les autres fleurs si elles n’attendent pas les feuilles !!!

AB – Ah tu vois que je ne dis pas de bêtises, je suis une bête mais je ne suis pas bête, tu sais, je ne sais pas qui nous a regroupées sous cette appellation ridicule, encore un humain, je suppose !!!

– Tiens, ben justement il y en a un qui arrive, sauve-toi vite !!!

AB – Mais je n’ai pas peur d’eux, moi !!!

– Toi non, tu as des moyens de te sauver et de te défendre, nous si un gros balourd nous écrase, c’est tout un problème ensuite pour ne pas pousser tordue ou même pour ne pas qu’une de nos feuilles soit déchirée et sectionnée et meure à tout jamais. N’oublie pas qu’on est en général au ras du sol, nous les fougères. On est loin de nos aïeules les fougères arborescentes !!!

AB – Veux-tu que j’aille lui tourner autour à cet humain pour lui faire peur et l’attirer ailleurs ?

– Bah oui, pousse-le donc vers les escargots, eux ils peuvent rentrer dans leurs coquilles, ils ne craignent rien !!!

AB – OK, je fais diversion, au revoir !!!

– Merci !!!

Et notre abeille de virevolter autour du promeneur solitaire et de l’agacer jusqu’à ce qu’il se sauve et parte vers l’endroit où l’abeille avait vu 2 escargots

Escargot : – Mais qu’est-ce-qu’il fait là celui-là, déjà dehors, il n’a pas froid ?

Escargotte : – Oh mon aimé, et moi qui bavais déjà d’envie pour toi, voilà qu’il faut aller se cacher, dépêche-toi !!!!

Escargot : – Fonce dans le fourré, je fais diversion avec mes cornes et j’arrive !!!

L’homme, en se baissant : – Oh, un bel escargot de Bourgogne !!! Oh, et puis il sort ses cornes !!! Tu es beau tu sais, toi !!

Escargot : Bien sûr que je le sais !!!

L’homme : Mais tu parles ??????

Escargot : Toi aussi, alors où est le problème ?

L’homme : Ben …..Aie

Escargot : J’t’ai rien fait !!!

L’homme : Non c’est cette ronce dans laquelle je me suis accroché, je suis sûr qu’elle n’était pas là il y a dix secondes !!!

Escargot : C’est normal, elle fait partie des VV !!«

L’homme : Quoi ????

Escargot : Les VV : les « voisins vigilants », tu ne connais pas ???

L’homme : Ben non !!!!!

Escargot : Eh bien cela fait des millénaires que nous, les premiers êtres vivant sur cette terre, devons nous défendre des humains qui nous écrasent, nous ramassent pour nous manger, nous brûler, nous transformer en barrière, en charpente ou je ne sais quoi d’autre !!! Alors nos ancêtres se sont réunis à la première ère de votre apparition et se sont organisés : la ronce t’a vu te pencher vers moi pour m’attraper, alors elle s’est avancée d’un coup pour t’arrêter !!!

L’homme : Mais je faisais juste ma première promenade printanière, je voulais te prendre dans mes mains pour te caresser !!

Escargot : Tu es bien gentil, mais bien naïf : comment voulais-tu que je le susse, et la ronce avec moi ?? Et puis pour te dire les choses entre hommes, c’est le printemps pour nous aussi et ma chérie m’attend pour me faire des caresses et je suis sûr qu’elles me feront plus d’effet que les tiennes !! Allez, à plus !!!

L’homme : A plus !!

L’abeille avait assisté à la scène d’un œil distrait, elle crut qu’elle avait affaire à un humain spécial, un zoophile. Et elle entreprit un vol d’avertissement de tous les animaux des alentours

Ab : Attention attention, humain zoophile dans le secteur du grand chêne, je répète pour ceux qui se réveillent : attention attention, humain zoophile dans le secteur du grand chêne !!!

Une violette râleuse : Eh ben ça y est, elle a trouvé une excuse pour nous réveiller, je n’ai pas fini de peaufiner mon parfum dans le froid de l’hiver que déjà je ne dors plus, c’est chaque année pareil !!!

Une primevère : De toute façon, il fallait bien se lever, il y a un ordre à respecter, si on ne commence pas à fleurir les premières, toi et moi, on va mettre tout le monde en retard pour une saison !!!

Violette râleuse : Oui mais nous on ne craint pas le zoophile, alors, qu’on nous laisse dormir !!!

Primevère : Et la solidarité, t’en fais quoi ???

Grand Chêne : Moi je suis d’accord avec Pripri : il faut être solidaire, moi je protège plein d’animaux dans et sous mes branches, au creux de mon tronc, et je n’ai pas envie, après avoir coucouné tout ce monde tout l’hiver, qu’un pervers vienne là avec son gland ridicule et vienne leur faire des misères contre nature !!! Et moi je m’y connais en glands !!!

Violette râleuse : Bon bon je me tais, je me pare de « Toulouse for ever » et j’ouvre mes pétales !!

Quelques instants plus tard arrive l’homme : Oh la première violette de l’année !!! Et il se penche pour la cueillir quand tout d’un coup il reçoit un grand coup de corne dans le derrière !!!

L’homme : Mais qu’est-ce-qui se passe ? Ca va pas, non, dit-il en se redressant, et il aperçoit un grand cerf qui le regarde d’un air menaçant et l’apostrophe :

Cerf : Qu’allais-tu faire, arrête immédiatement ou tu vas voir de quels bois je me chauffe !!!

L’h : Mais je voulais juste sentir cette petite violette !!!

Cerf : Et tu allais te mettre à quatre pattes pour la sentir ?

L’h : Ben j’allais la cueillir pour la sentir !!!

Cerf : Mais où va le monde, tu es à la fois zoophile et cadavrophile !!!!! Et je sors de ma torpeur matinale pour entendre ça ????

L’h : Mais je ne suis pas zoophile et encore moins cadavrophile !!!

Cerf : On m’a raconté que vers le grand chêne tu as voulu caresser un escargot, là je te vois de mes propres yeux vouloir cueillir, donc tuer, une violette pour la sentir, ça va pas non ? Tu te crois où, là, dans un supermarché ?

L’h : Maiiiiiis….

Cerf : Mêêêêêêêê quoi, tu me fais penser à une chèvre !!!

L’h : Tu te trompes, vous vous trompez tous, je venais admirer l’éveil de la nature au printemps, effectivement j’ai été sot et je n’ai pas pensé que de cueillir la violette allait la tuer !!! Mais l’escargot, je l’admirais et j’essayais d’entrer en contact avec son aura !!!

Cerf : Quel innocent celui-ci !! Cela fait 15 ans que je fais moi aussi partie des « Voisins Vigilants », un spécimen comme toi, je n’en avais jamais vu !!! Ecoute, homme, passe ton chemin, et si tu vois d’autres humains, dis-leur que pour l’instant on dort encore tous et qu’il ne ferait pas bon nous réveiller !!!! Va vite !!!! Avec tout ce ramdam, toute la brigade est au garde à vous en position anti-agression pour laisser toute notre grande famille se réveiller au bon moment et s’épanouir à son rythme, qu’on nous laisse tranquilles !!! Pour ma part je vais rejoindre ma biche et gare à celui qui se trouvera sur mon chemin !!! Fais passer le message, amoureux de la nature que tu es  !!!!

 

 

 

Conte farfelu (février 2018)

Sujet février 2018 : Tous ceux d’entre vous qui ont écrit en janvier ayant divinement bien travaillé, voici une nouvelle proposition/récompense où je me suis amusée comme une petite folle à chercher des surnoms dans le dictionnaire de rimes (voir la liste ci-après)!!! Nous serons tous les 9 les personnages de ce texte  qui commencera comme un conte, c’est-à-dire par « Il était une fois » et se terminera par : « C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue »

Vous noterez que je n’ai pas osé faire mourir l’un de nous, aussi avons-nous un dixième personnage : Jeannette la crevette. Si vous connaissez une Jeannette qui souhaite intégrer le groupe, pas de souci, comme vous voyez elle a déjà sa place !!!!

Andrée la mijaurée

Gisèle la pucelle

Jean le client

Mimie la fourmi

Corinne la telline (désolée, Corinne, ce coquillage rime magnifiquement avec ton prénom, si tu t’étais appelée Jacquotte, tu n’aurais pas échappé à Jacquotte la bulotte, en référence à ton sujet de janvier !!!!!!!)

Hélène la vilaine

Pascaline la divine

Elody la lady

Johanna la mama

Jeannette la crevette

Comme je me suis lancée dans les rimes, si quelqu’un veut se lancer dans un poème, qu’il ne se gêne pas, à condition de respecter bien sûr toutes les consignes !!!!

Que personne ne se froisse du nom qui lui est accolé !!! On a un peu l’impression d’être dans un endroit chaud, mais c’est uniquement à cause des rimes, et notre brave Jean peut très bien en tout bien tout honneur aller acheter quelques crevettes et tellines auprès d’une mama d’un vieux port italien, accompagnée de sa lady, non ???

Donc je résume pour ceux qui ont du mal avec les consignes :

Un texte avec les 10 personnages ci-dessus (vous pouvez en rajouter si vous voulez !!!), qui commence par : Il était une fois et qui finit par : C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Corinne – Proposition 6 : conte farfelu

Il était une fois, dans un pays imaginaire, de drôles de petites bêtes qu’on appelait les Scripouilles (lointainement issu du latin Clubinum Escriturius).

Elles naissaient dans les livres, une étrange alchimie faisant s’assembler quelques lettres imprimées d’une page et hop on voyait s’extraire entre deux feuilles une petite chose encore assez informe mais bien vivante.

L’accouchement du livre était discret, qu’il soit dans une bibliothèque, une librairie ou un vide-grenier… mais attention, tous les livres ne produisaient pas de Scripouilles, seuls les best-sellers y étaient autorisés. Les livres scolaires et autres manuels de réparation pour machines à laver n’étaient pas conformes.

Les Scripouilles commençaient donc leur vie relativement anonymement ; à leur naissance, elles se ressemblaient toutes, petites boules grisonnantes et touffues,  certaines avaient même le hoquet n’ayant pas digéré une virgule ou pire, des guillemets.

En grandissant elles prenaient de la couleur et de la consistance, nourries par les phrases du livre duquel elles étaient issues. Un lien puissant les reliait à leur géniteur et s’amplifiait tout au long de leur existence. Quand venait le moment d’intégrer un chapitre entier pour la première fois, elles se baptisaient elles–mêmes, s’inspirant du fluide livresque qui les nourrissait. A la fin de leur initiation, la quintessence du livre absorbée, elles s’adjoignaient une particule qui faisait d’elles des êtres uniques. Certaines avaient même la possibilité de prendre la couleur de la couverture et la texture du papier. On retrouvait donc ainsi des Scripouilles parcheminées ou enluminées, revêtues de cuir, en papier recyclé ou un peu chlorées (celles-ci finissaient par dégénérer ou se noyer dans une piscine).

Certaines d’entre elles se réunissaient par affinité afin d’aller inspirer un nouvel auteur et ainsi créer un texte original qui produirait un nouveau livre et avec un peu de chance un Scripouille plus élaboré.

Malheureusement, beaucoup de projets n’aboutissaient pas, terminaient en de simples nouvelles qui restaient au fond d’un tiroir ou en manuscrits qui n’étaient jamais publiés. Cela désespérait nos Scripouilles qui faisaient leur job de bon cœur.

Cependant, on pouvait rencontrer dans ce petit monde particulier quelques phénomènes à part servis soit par un esprit aventurier, indiscipliné ou carrément excentrique.

Il y en avait parmi ceux-là une qui se distinguait des autres, elle était sortie d’un obscur livre de cuisine asiatique et s’était auto-nommée Jeannette la crevette. Elle avait toujours l’air de ne pas avoir digéré les sauces de son livre de naissance et ne devait son éclosion qu’à l’engouement subit des français dans les années 2000 pour les sushis.

D’humeur rebelle et pleine de soucis elle ne songeait qu’à prendre le maquis et fuir sa destinée. Elle avait réussi à rallier à sa cause quelques autres insatisfaits de leur sort comme Andrée la mijaurée, piochée au fin fond d’une biographie de starlette hollywoodienne, Jean le client issu d’un guide peu passionnant mais qui s’était bien vendu pendant la crise « L’ économie par et pour les nuls » et Hélène la vilaine sortie tout droit d’un conte d’Andersen qui fait peur aux enfants.

Le petit noyau dur racolait  sec pour agrandir la troupe afin de fomenter une révolte qu’ils appelaient la réforme de l’alphabête. Selon eux, tous les livres, même les plus mauvais, étaient en droit de produire des Scripouilles, il y en avait déjà mais pas suffisamment à leur goût il fallait une plus grande diversité dans leur monde pour qu’il devienne plus amusant et produise plus d’auteurs inspirés.

Jeannette la crevette et ses acolytes faisaient de plus en plus d’adeptes parmi leurs congénères, notamment en promettant à tous ceux qui la suivraient de rajouter quelques mots à leur nom afin qu’il devienne une phrase, elle commença par elle–même s’octroyant par provocation des adjectifs piochés dans un livre coquin relatant l’histoire d’une maison close. Ainsi naquit Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue. C’était clinquant et ça sonnait la provoc, c’est ce qu’elle voulait : incarner pleinement le chef de bande rebelle.

Le discours du groupuscule était bien rôdé et ils arrivèrent à convaincre quelques Scripouilles de haute naissance comme Elody la lady, sortie d’un énième roman sur la princesse Diana et Gisèle la Pucelle, d’un manuscrit enluminé du XVIème siècle sur Jeanne d’Arc, de rejoindre leur mouvement.

Pascaline la divine et Igor le ténor issus respectivement d’une bio de Maria Callas et de Pavarotti suivirent de près, très désireux de devenir plus consistants.

Jeannette alla voir du côté des livres de cuisine puisque c’était son domaine et dénicha Johanna la mama et Alberte la coquillette d’un gros tirage sur ‘’Comment accommoder la pasta italiana’’. Un étage plus bas elle croisa Paulo le bulot et Corinne la telline de l’ ‘’Inventaire complet des coquillages du littoral breton’’ (si si, vendu à plus de 100 000 exemplaires, qui l’eût cru).

Au rayon jardin et animaux elle recruta Jonathan le Goéland, Antoine la pivoine et, trainant du côté des sagas de Bernard Werber, recruta Mimie la fourmi au passage.

Chose rare dans le monde des Scripouilles, cet automne–là, le guide du ramasseur de champignons avait été prolifique profitant d’une éclosion de spores: des triplés avaient vu le jour : Raphaël la chanterelle, Camille la morille et Rufus la truffe, adhérèrent sans modération au mouvement et se rendirent très actifs, habitués aux réunions de groupe.

Un vieux ronchon, venu d’un vieux traité sur les tactiques de guerres napoléoniennes, ne sachant que faire vint mettre ses compétences au service de la rébellion, c’est ainsi que Léonard le grognard vint grossir la horde dans le but de réveiller leur côté combatif.

Un petit dernier fut aiguillé vers la vaillante troupe, il venait de naître d’un livre de modèles de layette et montrait déjà les crocs, Nico le tricot fut adopté et faisait désormais partie des rangs.

Le clan avait bien grossi et commençait à prendre beaucoup d’ampleur, les mélanges de genres qui pourraient être engendrés par le groupe d’insoumis commençaient à faire peur chez les traditionnalistes. On n’osait même pas penser à ce que donnerait un livre inspiré par Mimie la fourmi, Léonard le grognard, Pascaline la divine et Antoine la pivoine : une invasion de fourmis géantes vindicatives cherchant la bagarre en chantant des airs d’opéra dans un bar gay… ? un roman de pseudo science-fiction miteux pouvait voir le jour, ce n’était pas le genre de la maison ! Que de verbiage gâché pour rien et combien de cerveaux abrutis par une tambouille de mots indigestes.

Ou pire : Hélène la vilaine, Elody la lady et Nico le tricot dans un énième conte de fée où une princesse blonde tricoterait ses cheveux de dix mètres de long enfermée dans une tour par une marâtre acariâtre.

Non non non, c’en était trop, il fallait intervenir et remettre de l’ordre dans tout ça !

Le syndicat des Vieilles Scripouilles Associées ne l’entendait pas de cette oreille et fut sommé d’intervenir.  Pas de ça ici, la contamination resterait aux portes du pays scripouilli, il était clair que  les romans de gare et autres auto- éditions confidentielles nuageuses ne passeraient pas par là.

Il fut décidé de faire appel à la redoutable Roberte la rousse, c’était la terreur  des Scripouilles, son jugement implacable était sans appel. Elle se trimballait toujours avec Gros di Co, son garde chiourme qui faisait taire toutes les mauvaises langues d’un coup de couverture cartonnée ou de mots cinglants.

C’est ainsi qu’un affrontement sans pareil eut lieu dans ce pays si paisible jusqu’alors. Face à face, d’un côté Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue, de l’autre Roberte la rousse flanquée de Gros di Co.

Les gros mots fusaient mais le vocabulaire de Jeannette s’épuisait rapidement. Les ressources écrites cuisino-érotico-asiatiques ne faisaient pas le poids face aux réparties de Roberte la rousse (d’autant plus qu’elle était révisée chaque année et enrichie de nouveaux mots).

A un « soupe Tom Yam » elle lui balançait « stomatite herpétique », à un « porte-jarretelle en dentelle de calais » elle rétorquait «poxvirus de la petite vérole syphilis variole ». Ça fusait comme sorti d’une mitraillette, Jeannette n’avait aucune chance mais tenait la dragée haute.

Elle était forte cette Roberte, imbattable depuis qu’elle avait fricoté avec Jean–Charles le Vidal et un vague cousin oriental de la famille La rousse : Medhi Kaal (c’était un secret, Medhi Kaal, car il n’avait pas de particule celui-là).

Malgré le soutien de toute sa bande qui lui refilait chacun leur tour des phrases entières, Jeannette ne faisait pas le poids. Elle savait que, sans elle et sa fougue pimentesque, la rébellion serait dissoute comme une tablette de bouillon de légumes dans l’eau chaude.

Elle sentait que ses forces la quittaient, les mots, les expressions lui échappaient,  elle se vidait de son essence à chaque escarmouche. Mais elle continua, se livra jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière syllabe « à » auquel Roberte l’acheva d’un « scrabble » assassin, poison on ne peut plus mortel puisque étranger.

Après une lutte sans merci elle disparut, faute de mots… C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Gisèle : L’Aquarium

Décor : une salle de restaurant comportant un aquarium.

Personnages :

Un client du restaurant : Jean.

Le patron du restaurant : Simon Somon.

Une limande : Andrée, la mijaurée.

Une huître : Gisèle, la pucelle.

Une telline : Corinne.

Une araignée de mer : Hélène, la vilaine.

Une daurade royale : Elody, la Lady.

Une saumonette : Johanna, la mama.

Une sardine : Pascaline, la divine.

Une fourmi : Mimie.

Une crevette : Jeannette.

Personnages secondaires : Bernard l’ermite, Pierrot le tourteau, Monique la bernique, Gaspard le homard.

Il était une fois un magnifique aquarium, que son propriétaire, Simon Somon, le patron du restaurant «  Le Monde de la Mer », situé à Sète, soignait avec amour et garnissait de poissons, de coquillages et de crustacés variés. Cet aquarium, élaboré avec beaucoup de soin, faisait l’admiration de Monsieur Jean, client de ce restaurant et meilleur ami de Simon. Comme il était célibataire, à la belle saison, il venait dîner tous les soirs, s’installant toujours à la même table, juste en face de l’aquarium.

– Sapristi ! Les gars ! Venez vite ! Jean est arrivé !

La nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour de la population de l’aquarium qui se pressa contre la vitre.  En effet, le fidèle Jean n’avait-il pas pris l’habitude de les nourrir dès son arrivée ? Il agitait longuement sa petite boîte, saupoudrant généreusement l’ensemble de l’aquarium de diatomées.

Déjà, Gaspard le homard se ruait à la surface de l’eau, pointant ses longues antennes et bousculant rageusement Elody, la « Lady », une daurade royale. Elody tenait tout particulièrement à son titre de Lady dont se moquaient gentiment ses congénères. N’était-elle pas, en effet, d’ascendance « royale » ?

Johanna, la mama saumonette, ne se dérangea pas. Elle était trop occupée à éventer amoureusement sa pochée d’œufs qui, cachée dans une anfractuosité du rocher, oscillait au gré du courant. Elle avait faim pourtant mais qui peut dire ce qui se passerait si elle quittait des yeux ses chers petits ? Pierrot le tourteau ou Hélène, la vilaine, araignée de mer, qui vivaient non loin d’elle et agitaient férocement leurs huit pattes, n’en feraient qu’une bouchée !

Un éclair argenté jaillit des profondeurs et se métamorphosa en une frétillante sardine : c’était Pascaline la divine qui, devant la manne céleste tombée du ciel, rendait grâce au Dieu pourvoyeur par des salutations respectueuses et appuyées. Ne se sentait-elle pas, elle aussi de source divine ? Après tout, ce Dieu généreux qui dispensait ces diatomées ne pouvait être que Dieu Le Père.

Jeannette la crevette, petite, mince et sémillante, batifolait autour des algues, se fabriquant une jupe longue à l’aide d’une feuille de fougère de Sumatra. Il y aurait un bal costumé demain : il fallait qu’elle surpasse par sa toilette cette mijaurée d’Andrée, la limande qui passait son temps à lézarder sur la plage. Que Jeannette soit la plus belle, pour aller danser !

Tout au fond de l’habitacle, solidement arrimée au rocher, à côté de sa copine Corinne, la telline, se tenait une vieille, très vieille huître que l’on avait oubliée. Elle se nommait Gisèle, « la pucelle », qualificatif qui la vexait énormément et qu’elle tenait pour injustifié.

-Ouh ! La pucelle ! Elle est pucelle ! Elle est pucelle ! Répétaient en chœur tous les moqueurs de l’aquarium.

– Puisque je vous dis et vous répète que je suis hermaphrodite ! Vous voyez bien que je n’ai besoin de personne ! Se lamentait Gisèle.

Et tout l’auditoire de s’esclaffer  à sa grande perplexité :

-Elle n’a besoin de personne

En Harley-Davidson !

Elle ne connait plus personne

En Harley-Davidson !

Même Monique la bernique battait la mesure avec son chapeau pointu. Quand à Bernard, l’ermite, il sortait en bougonnant de sa coquille :

-Vous pourriez pas la fermer un peu  ??

Gisèle, résignée, se rencognait au fond de son logis bivalve, tout en aspirant les quelques diatomées rescapées, tombées sur le sable. Elle en profitait pour recueillir de minuscules débris de coquilles, dont elle utilisait la nacre. Depuis de longues années, déjà, elle peaufinait, au tréfonds de sa chair, une perle si belle, d’un orient si pur, qu’elle les ferait tous verdir de jalousie, ces affreux moqueurs !

Tout ce petit monde vivait donc en relative bonne entente : la nourriture était abondante et variée, la compagnie agréable et, d’autre part, chacun, collé à la vitre de l’habitacle, pouvait se distraire à sa fantaisie. Car le spectacle, grâce aux nombreux commensaux du restaurant, étant aussi réjouissant, en deçà que au-delà de la vitre de l’aquarium…

Malheureusement, les choses commencèrent à se gâter au début de l’hiver. D’abord, le soleil n’atteignait plus les bords de l’aquarium, faisant s’étioler les magnifiques fougères de Sumatra. Le fond de sable s’épaissit, l’eau se troubla et chose absolument effrayante, Gaspard le homard disparut ! Oui ! Comme ça ! Sans crier gare ! Un beau jour, une espèce d’engin garni d’un filet jaillit au dessus de l’eau, emprisonna Gaspard et hop ! Le tout disparut. Tout le monde fut atterré, sauf Elody qui, doctoralement, déclara que Gaspard avait émigré.

-Emigré ! Mais pour quoi faire ? Et pour où ? Il était bien avec nous, pourtant ! Objecta Hélène en secouant ses longues pattes.

-Il avait peut-être envie de connaitre d’autres eaux. Pourquoi pas ? Dit Pascaline en virevoltant.

-Mais pourquoi ne nous en a-t-il pas parlé ? Je serais bien partie moi aussi ! Se lamenta Jeannette en regardant sa jupe bien flétrie, qu’elle ne pouvait plus renouveler.

Corinne, la telline, claqua sa maison bivalve de mécontentement :

-Et je vous dis moi, qu’il y a quelque chose de louche, là-dessous !

-Bravo ! Bravo ! Là, tu as parfaitement raison ! Et c’est moi qui vais vous donner le fin mot de l’histoire.

Qui parle ? La voix, ténue, qui vient du haut, peine à traverser la surface de l’eau. Surpris, tous lèvent la tête pour apercevoir en équilibre, au bord de l’aquarium, Mimie la fourmi ! La voilà de retour ! Ses mandibules s’écartent, esquissant un sourire qu’elle veut chaleureux.

-Salut la compagnie !

-Salut Mimie ! Alors ! Tu as vu Gaspard ? C’est vrai ? Raconte-nous bon sang ! Ne nous fais pas languir !

-Oh ! Oui ! Mais ce n’était pas brillant. (Mimie essuie ostensiblement un pleur).

-Figurez-vous que la dernière fois où je l’ai vu, il était plongé dans une casserole d’eau bouillante !

– RRRAAH !

Le long cri d’horreur lancé par toute la compagnie fait frémir la surface de l’eau. Chacun se regarde en frissonnant. Gisèle entrouvre sa coquille et baille d’effroi. Johanna abandonne sa pochée d’œufs. Andrée quitte sa plage, secouant avec inquiétude son ventre plat. Tous sont figés d’angoisse.

Mimie s’installe alors plus commodément, époussetant avec grâce ses antennes. Sa taille fine s’appuie au montant de la vitre et, croisant ses pattes postérieures, elle domine avec satisfaction l’assistance pendue à ses mandibules.

Et c’est ce qui vous attend, toutes et tous !

Personne ne dit mot. Le sort si horrible de Gaspard dépasse leur entendement. Elody, si prolixe d’habitude, reste muette. Même Jean, le fidèle client du restaurant, le Dieu de Pascaline la divine, ne pourra rien pour eux. C’est certain. Que faire alors ?

– Hop ! Hop ! Arrêtez cette figure ! Rassurez-vous ! Vous en avez de la chance ! Moi, Mimie, la futée, j’ai trouvé un super moyen pour vous sortir de là !

L’énorme soupir de soulagement exhalé par toute l’assistance fait à nouveau frémir la surface de l’eau. Chacun se regarde puis regarde Mimie perchée tout là-haut. Cette Mimie tout de même ! Et si c’était vrai ? Si elle avait la solution ?

Avec beaucoup de cérémonie, Mimie dévoile alors une branchette, encore garnie de ses feuilles, flottant sur l’eau et posée le long de la vitre.

-Vous voyez ce radeau ? Il permettra à chacun d’entre vous de franchir le bord de l’aquarium et d’émigrer vers un autre milieu aquatique plus libre et regorgeant de richesses…Pour prix du passage, je vous demanderai seulement ce que vous pouvez me donner. Croyez-moi, vous faites une très bonne affaire !

Quelle aubaine ! Aussitôt, chacun préoccupé, se mit en tête de trouver l’argent de son passage pour fuir. Nul n’avait plus envie de rester dans un lieu où l’on faisait si peu de cas de la vie et de la liberté de ses habitants.

Elody sacrifia, avec force soupirs, son titre de Lady. Qui fut ravie ? Mimie ! On allait l’appeler désormais « My Fair Lady » ! Dis donc ! L’effet sur ses copines !

Hélène, balançant sur ses huit pattes, décida d’en sacrifier deux. Après tout, six pattes, c’est bien suffisant.

Pascaline, la pauvre, cherchait en vain quelque chose à donner mais dans sa vie, elle n’avait rien amassé, se contentant d’adorer et de prier Dieu Le Père.

Gisèle, fouillant dans son manteau, avec beaucoup d’efforts, sortit à regret sa perle, encore bien petite.

Quant à Johanna, mama indigne, elle tria dans sa poche d’œufs, quelques enfants un peu malingres : après tout, il lui restait encore pas mal de progéniture.

Andrée, (quelle mijaurée !) Faisait la morte, enfouie dans le sable jusqu’aux yeux. Elle n’avait pas du tout envie de partir.

Mimie triomphait et se frottait les pattes antérieures de satisfaction : ce petit monde s’activait plein d’espoir et de ressources. Tout cela allait lui rapporter gros !! Très gros !

C’est alors que la foudre tomba sur l’aquarium sous la forme d’une épuisette, maniée par Simon Somon. Le patron du restaurant fermait pour l’hiver. Mimie, déséquilibrée, bascula dans l’eau, nageant désespérément pour gagner sa branchette radeau.

Un à un, tous les habitants de l’aquarium, en dépit de leur résistance et de leur désespoir, furent happés par l’épuisette du destin. Et tous finirent en bouillabaisse, excepté Gisèle, trop coriace, qui atterrit dans la poubelle.

Tous ? Vraiment tous ? Non pas ! Jeannette la crevette, effrayée par l’épuisette, s’était tapie au fin fond d’une anfractuosité du rocher. Tremblante, immobile, elle fut oubliée dans l’aquarium, à demi vidé et survécut péniblement à l’hiver, perdant sa jeunesse, sa vivacité et sa sveltesse d’autrefois. Parfois, elle repensait avec nostalgie à tous ses amis, au bal costumé, à sa jolie jupe en fougère de Sumatra, qui soulignait si finement sa taille. Il ne lui restait plus comme vêture aujourd’hui qu’un lambeau d’algues couvrant à peine ses grosses cuisses et laissant à découvert son ventre débordant.

Et puis, un beau jour de printemps, grand branle-bas dans le restaurant «Les produits de la Mer » ! On nettoya à fond l’aquarium, lavant et brossant les parois ainsi que le rocher et c’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Mimie : février 2018

  • Il était une fois une belle et jolie princesse
  • Oh maman, tu ne vas pas raconter à ta petite-fille des fadaises comme ça, invente autre chose, tu m’as dit toi-même que tu n’avais jamais voulu nous lire de contes quand on était petite !!!
  • Bon, ben, il était une fois, ça, j’ai le droit quand même ?
  • Oui, mais attention à ce que tu vas dire après !!!!
  • OK OK, je ne mettrai pas de prince charmant !!! Bon, alors voilà :

Il était une fois une jolie petite telline qui s’appelait Corinne, elle vivait là où les vagues s’échouent sur le sable. Quand à marée haute, l’eau remontait, elle remontait avec elle, brassée par les flots, et lorsque la vague se dispersait dans le sable, elle s’enfonçait un peu pour ne pas risquer d’être attrapée par les gamins qui creusaient le sable à mains nues pour les pêcher elle et ses copines. Corinne avait une amie : Jeannette la crevette. Quand d’aventure les vagues poussaient Corinne vers les rochers ou que Jeannette se laissait porter par le courant sur la gauche de son refuge de pierres, elles se rencontraient toutes deux. Elles aimaient bien se raconter des histoires d’eau.

Ce jour-là, elles avaient été pêchées toutes deux très tôt le matin et se trouvaient côte à côte sur l’étal d’Andrée la mijaurée. Andrée habitait Vannes, une jolie petite ville en bord de mer, et elle partait souvent le matin à la pêche à pied pour revenir ensuite vendre sur un coin de quai le fruit de sa pêche : des coquillages, des algues comestibles et parfois quelques soles. Les autres vendeuses du quai se moquaient d’Andrée car elle mettait des gants pour ne pas abîmer ses jolies mains quand elle vendait et l’avaient surnommée pour cela la mijaurée, ce qu’elle n’était pas, mais allez contester un surnom, il s’accroche encore plus à vous !!

Donc ce jour-là, Corinne et Jeannette attendaient le client en se gelant les fesses sur l’étal d’Andrée. C’était l’été et Andrée, précautionneuse, avait acheté de la glace à la criée, ce que n’appréciait guère le monde de son étal qu’elle gardait ainsi bien au frais !! Etant l’une à côté de l’autre, Corinne et Jeannette entamèrent la conversation et se dirent que rien ne pouvait être pire que d’avoir aussi froid et qui plus est en plein été. Elles réfléchirent et décidèrent d’une stratégie : elles allaient faire les yeux doux aux clients qui passaient par là et leur permettraient ainsi de quitter ce pôle nord. Et qui passa par là : Jean, le client attitré d’Andrée la mijaurée. Jean avait des goûts un peu particuliers, mais Andrée arrivait toujours à lui faire plaisir car elle savait devancer ses désirs :

Andrée la mijaurée «  Ah bonjour Monsieur Jean, je crois que vous cherchez des demoiselles, personne n’en a pêché ce matin, mais j’ai de belles grosses crevettes si cela vous dit et des tellines bien joufflues.

Jean le client – Effectivement, j’avais une envie de demoiselles depuis que je me suis levé. Vous dites que je pourrais prendre à la place des crevettes et des tellines, oh oui finalement. Donnez m’en une livre de chaque s’il vous plait.

Corinne tout bas à Jeannette – Youpi on va arrêter de se geler ici et puis il a l’air bel homme, non ?

Jeannette tout bas également –Les hommes, j’y connais rien. En plus, j’ai un gros homard endormi avec ses pinces sur moi qui me le cache !!!

Corinne – Allez, fais confiance à la vie, il a l’air d’avoir des mains bien douces. Tu t’es déjà faite toucher par un humain, toi ?

Jeannette – Moi non, mais ma maman dit qu’il faut toujours se méfier des hommes !!

Corinne – Allez, arrête un peu, ton homard là, il t’écrabouille et te cache la vue, un homme ça ne peut pas être pire !!!

Jeannette – Bon bon je me tais, mais qu’est-ce-qu’ils disent d’abord ? Voyons :

Jean le client – Par contre Je ne sais pas comment les préparer, que me conseillez-vous, Madame Andrée ?

Andrée la mijaurée – Oh c’est pas compliqué, vous les faites revenir à l’huile d’olives, ensuite quelques oignons, vous mouillez avec un tout petit peu de vin blanc et au dernier moment, une cuillère de crème et c’est bon

Jeannette la crevette – J’y comprends rien : il veut qu’on parte, mais ensuite comment il fera pour nous faire revenir, comme dit Andrée la mijaurée, il va nous siffler ? Et après on prendra un apéritif au vin blanc avec un gâteau à la crème, chouette !!

Corinne la telline – Mais non !!! Sauvons-nous, ils veulent nous faire cuire !!!

J – Nous faire cuire, mais pourquoi cela ?

C – Pour nous manger, pardi !! Tu as des neurones sous ta carapace ? Dépêche-toi !!! »

Mais il était trop tard, Andrée la mijaurée avait emballé les fruits de mer dans deux grandes pages de Ouest-France et Jeannette et Corinne se trouvèrent emportées dans le grand panier de Jean. Il leur sembla parcourir un trajet bien long, puis Jean déballa ses emplettes et mit les fruits de mer, en attendant midi, sur son balcon qui était au Nord.

Jeannette la crevette se précipitant vers Corinne la telline : « Hé ben tu vois, il nous a faites partir de chez Andrée la mijaurée et maintenant, comme je te disais, ils vont appeler pour nous faire revenir. Il faut qu’on ouvre bien les oreilles pour entendre le signal

Corinne la telline – Tu mériterais bien que je t’appelle Jeannette la bêbête !!! Faire revenir c’est un terme de cuisine qui veut dire faire un peu griller à l’huile !!!!

J – Mon Neptune !!! Il faut s’enfuir !!!

C – Cela fait une demi-marée que je te le dis !!! »

Et Jeannette et Corinne de chercher comment se sauver et retourner à la mer. Elle n’était pourtant pas loin la mer, elles en sentaient bien l’odeur d’iode si particulière. Corinne entrouvrit ses deux  valves pour sentir plus finement la direction de la mer et décréta que c’était tout droit. Malheureusement c’est ce moment-là que guettait Mimie la fourmi pour rentrer dans son intimité béante et essayer de la grignoter.

Corinne la Telline : « Au secours Jeannette, il y a une fourmi qui essaie de me manger, hurla-t-elle à Jeannette qui examinait les lieux pour trouver une manière de se sauver. »

Jeannette se précipita avec ses pinces sur Corinne, saisit Mimie la fourmi et clac la coupa en deux entre la tête et l’abdomen. Feue Mimie la fourmi, un p’tit tour et puis s’en va !!!

Mais avant de perdre la tête, Mimie la fourmi avait appelé ses sœurs à la rescousse et toutes les guerrières de sa fourmilière commencèrent à escalader le mur de la résidence pour atteindre le balcon de Jean le client, non sans lancer un chant de guerre, un peu comme les Ecossais qui débarquèrent sur les côtes normandes en jouant de la cornemuse, pour bien prévenir les allemands d’où ils se trouvaient. (Ca, c’est ce que racontait Jean quand il se moquait des joueurs de cornemuse, quand il traînait un peu trop tard le soir sur les quais). A peine remise de ses émotions, Corinne se pencha sur le balcon pour voir cette horde ennemie monter à l’assaut. Damnation, si elles ne faisaient rien, elles allaient y passer !!! Que faire, elles tinrent un conseil de guerre à toute vitesse :

Jeannette «  Ouh là là, j’ai peur

Corinne – Mais non il y a toujours une solution à tout problème !!

J – Tu parles, moi j’étais nulle en maths à l’école !!

C – Regarde, tu vois, on n’est qu’au 2ème étage, si on saute du côté du balcon opposé aux fourmis et qu’on coure à toute vitesse, on sera sauvé

J – Moi je peux essayer de me dépêcher avec toutes mes pattes, mais toi, comment tu vas faire ?

C – Attends, je réfléchis

J – Dépêche-toi, elles sont déjà au balcon du 1er étage.

C – Sauve qui peut, saute, on se retrouve en bas

J – J’ai peur du viiiiiiiide !!! »

Voyant leur mort prochaine et comprenant qu’elle n’arriverait pas à la raisonner, Corinne attrapa une des pinces de Jeannette, referma ses valves dessus, se traîna en la tirant jusqu’au bord du balcon et se jeta avec elle dans le grand vert (oui il y avait un immense tapis vert sous le balcon). Jeannette hurla de terreur tandis que finalement elles s’écrasaient comme une gentille bouse sur une grosse touffe de pissenlit de la pelouse.

Jeannette : « Sauvées, on est sauvé, tu m’as sauvé la vie !!!

Corinne – Tais-toi, tu vas prévenir tout le quartier, n’oublie pas que sur terre il y a plein de prédateurs, pire que dans la mer !! Tu vois, même Jean le client, avec son air gentil, il voulait tout de même nous manger !!!

J – Tu es une mer pour moi !!! Si tu n’avais pas été là !!

C – Nom d’un poséidon il y a une sale gosse qui se précipite vers nous !!!

J – Où ça, je ne vois rien ???

C – Là devant nous !!

J – La fille là, mais elle est pas sale, pourquoi tu dis ça ?

C – Cours, Forest, euh pardon, cours Jeannette, cours !!! »

Trop tard pour s’échapper, la fillette avait clairement entendu Jeannette hurler en sautant du balcon et elle s’approchait en courant. Elle habitait l’immeuble de Jean le client et jouait à la poupée dehors en attendant que sa mère Johanna la mamma l’appelle pour manger. Elle s’appelait Hélène et comme c’était une petite peste, les autres enfants l’avaient surnommée Hélène la vilaine. Hélène vit Corinne la telline et Jeannette la crevette un peu amorphes et contusionnées et en profita pour les attraper et commencer à jouer avec elles, sans le moindre respect pour leur grand âge et leur piteux état. Elle commença à jouer à la poupée avec Jeannette et lui enfila les habits de sa poupée, une espèce d’horreur de blondasse Barbie. Corinne la telline, comme dans toute situation de danger, avait fermé à double tour ses valves et les entrouvrait d’un millimètre de temps en temps pour voir ce qui se passait. Et ce qui se passait la fit hurler de rire quand elle entrouvrit sa coquille : Jeannette n’avait pas la taille d’une salicorne, loin de là, et pourtant Hélène la vilaine s’évertuait à lui enfiler une robe de soirée filiforme, ladite robe n’arrivait pas à recouvrir son gros abdomen et formait un vilain boudin de tissu lamé à hauteur des hanches de Jeannette qui ressemblait plus à une péripatéticienne en chasse sur les quais qu’à une pauvre crevette qui voulait revoir la mer.

Soudain Johanna la mamma appela sa fille pour manger et Hélène la vilaine rassembla ses jouets et mit vite dans ses poches Corinne la telline et Jeannette la crevette. Hélène ne dit rien à sa mère de sa découverte, mais au cours du repas, celle-ci sentit une odeur pestilentielle se dégager de sa fille :

Johanna la mamma : « Mais qu’est-ce-que c’est que cette odeur, où as-tu été traîner ?

Hélène la vilaine –Nulle part maman, je jouais en bas

J –Tu jouais dans le bac à sable, je t’avais pourtant interdit d’y jouer, tous les chats du quartier y font leurs besoins !!

H – Non, maman, je t’assure, j’étais sur la pelouse

J – Alors le chihuahua de la lady aura fait caca et tu auras marché dedans

H – Non maman, j’étais sage

J -Ne mens pas s’il te plait,  sors de table et va te changer »

Hé oui, lorsque Jeannette s’était faite emporter par Corinne pour le grand saut, elle avait eu tellement peur qu’elle avait fait pipi, de là cette odeur incongrue !!!

Hélène alla à la salle de bains, mit ses habits dans le panier à linge et, pour cacher ses bêtises, sortit sur le balcon, jeta par la fenêtre les deux crustacés et referma vite pour ne pas que sa mère entende les cris de Jeannette. Oui, Jeannette cria encore plus fort, pas tant parce qu’Hélène habitait juste au dessus de Monsieur Jean, donc un étage plus haut, mais parce que sauter dans le vide, pour une crevette comme pour un parachutiste, c’est pareil : c’est le deuxième saut qui est le plus terrible, car on sait à quoi s’attendre !!

Jeannette la crevette atterrit sur une fourche du camélia rose que Gisèle, la locataire du premier, avait planté sur son balcon. Gisèle se passionnait pour ses plantes et, faute d’avoir pu offrir sa fleur à quiconque, elle avait été surnommée Gisèle la pucelle. Quant à Corinne la telline, elle tomba sur le trottoir en béton, sa coquille se cassa et une partie de ses entrailles se mit à pendre. Vint à passer Elody la lady, surnommée ainsi car elle snobait tout l’immeuble avec son chihuahua qu’elle sortait pendant que les voisins mangeaient par crainte des quolibets quand Pascaline faisait sa crotte, oui c’est ainsi que sa maîtresse l’avait baptisée. Elody la lady promenait donc Pascaline que la gent animale de l’immeuble avait surnommée Pascaline la divine à cause de sa pince en brillants sur la tête et de son appartenance à la race « chienchien à sa mémère ». Pascaline n’aimait pas se sentir appartenir à la race canine, mais quand elle sentit les entrailles de Corinne la telline, elle oublia sa distinction légendaire et s’empiffra goulument les entrailles de la pauvre Corinne. Quant à Jeannette, empêtrée dans sa robe et sa graisse (chacun se souvient qu’Andrée la mijaurée avait vanté à Jean le client la taille de ses crevettes), elle tenta d’échapper au flair de Pascaline la divine en faisant un double salto arrière qui aurait dû la propulser vers le caniveau de la rue toute proche, et donc à terme vers sa chère mer, … son surpoids lui joua un mauvais tour : elle s’affala comme une crêpe au milieu de la rue au moment où Jean le client retournait à son travail dans sa twingo verte. Jean passa sans se rentre compte de rien sur le corps de Jeannette et sa robe en lamé ; et c’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Texte Elody Février 2018 :

Il était une fois, une petite fille surnommée «crevette» par tous les habitants de son village car elle était toute petite et très mince pour ses 10 ans, et en plus son prénom, Jeannette, hérité de sa défunte grand-mère, rimait à merveille avec ce petit fruit de mer!

C’était la mascotte du village car sa famille était la plus fortunée et elle faisait vivre une grande partie des habitants grâce à sa maison close «L’Aube». C’était la plus réputée du pays. Les plus jolies femmes y travaillaient. Une quantité impressionnante d’hommes s’y rendait chaque soir. Ensuite, ces mêmes hommes allaient prendre leur petit-déjeuner aux restaurants du village, acheter leurs cigarettes, faire quelques emplettes et regagnaient leur travail respectif.

Sa mère, Nina, tenait cette maison tandis que son père, Henry, enseignait le dessin. Jeannette et son père étaient très complices. Il la faisait rire et jouait avec elle dès qu’il avait du temps. Sa fille était tout pour lui.

Jeannette grandissait dans ce milieu depuis qu’elle était née, c’était sa 2ème maison. Elle ne comprenait pas tout à fait ce qu’il se passait dans cette immense bâtisse mais dès qu’elle s’y rendait, elle était toujours accueillie avec des baisers de toutes les femmes et des bonbons. Tout le monde aimait Jeannette, elle était la bouffée d’oxygène au milieu de ce monde de luxure. Mais à la tombée de la nuit, Jeannette avait interdiction de s’y rendre. Elle pensait que les filles dormaient tôt et qu’il ne fallait pas les réveiller…

Ce vendredi, Jeannette sortait de l’école, et comme tout les jours elle se dirigeait vers «L’Aube». Mais cet après-midi là, elle était encore plus excitée que les autres jours ! C’était son anniversaire!! Et à chaque fois, les filles la couvraient de cadeaux. Elle se faufila à travers l’immense portail blanc et se mit à courir jusqu’à la porte dorée. Elle l’ouvra, courut jusqu’à la cuisine, mais là personne. Elle se mit à appeler:

-Ouh ouh, c’est moi, j’ai fini l’école!! Vous êtes où? C’est l’heure de votre thé normalement!

Personne ne répondit, Jeannette était triste… D’un coup, un bruit retentit dans le salon. Elle s’y précipita.

«Joyeux Anniversaire, Joyeux Anniversaire, Joyeuuuuuux Anniiiiiiiiiiversaire notre petite crevette adorée!!!!!!!!!!»

Toutes les filles chantaient pour elle! Jeannette était tellement heureuse! Le salon était décoré et il y avait pleins de ballons et des dizaines de cadeaux étaient déposés sur la table à côté des bonbons et d’un somptueux gâteau.

-Merci Mama! dit Jeannette, en sautant dans les bras de Johanna.

Johanna était la responsable de «L’Aube» . C’est elle qui gérait les filles. Tout le monde l’a surnommait «Mama», car c’était la 2ème maman de tout le monde. Elle aimait ses filles, comme elle les appelait, et veillait sur elles. Elle avait vu naître Jeannette, et l’avait gardée à de nombreuses reprises lorsqu’elle était bébé. Elle avait un lien particulier avec Jeannette. Elles se considéraient comme mère et fille car la mère de Jeannette ne s’occupait pas beaucoup d’elle. Donc Jeannette grandissait et s’épanouissait au côté de sa Mama.

Toutes les filles se précipitèrent sur Jeannette et l’embrassèrent tour à tour. Jeannette s’assit sur les genoux d’Andrée. Andrée était la fille préférée de Jeannette. Elle était arrivée au domaine lorsque Jeannette avait 2 ans. Et depuis, Jeannette ne pouvait passer un jour sans raconter tous ses petits secrets à Andrée. Andrée était une beauté à part, grande, rousse, avec des taches de rousseur sur tout le corps, ce qui faisait en grande partie son charme. Beaucoup de filles la jalousaient car c’est elle qui gagnait le plus d’argent et la mère de Jeannette était aux petits soins avec elle pour qu’elle ne change pas de maison. Elle avait même droit à la chambre la plus luxueuse de la maison, «La Mondaine». Toutes les filles attendaient avec impatience qu’Andrée parte du domaine pour récupérer cette chambre qui était en réalité une magnifique suite. Car les autres filles n’avaient le droit qu’à une petite chambre, selon elles. Chaque fille avait sa propre chambre d’une taille plus que correcte mais, sachant la suite qu’il y avait, elles ne pouvaient pas arrêter de se plaindre.

Grâce à Andrée, la clientèle se fidélisait de jour en jour. Les autres la surnommaient «La mijaurée», car elle était toujours de bonne humeur, pleine d’entrain et cela agaçait. Elle, elle rigolait de ce surnom, ce qui avait tendance à encore plus énerver les autres filles.

La nuit commençait à tomber, Jeannette pritdonc le chemin du retour pour rentrer chez elle. Ses parents se disputaient dans la cuisine et ne virent pas qu’elle venait de rentrer.

Sa mère criait et jetait contre son père tout ce qu’elle trouvait sous la main, comme à chaque fois qu’elle était contrariée!

-Tout ce que tu as c’est grâce à moi! Grâce à ma famille qui a tout construit et qui t’as accueilli comme leur propre fils! Et toi c’est comme ça que tu nous remercies ! En allant me tromper avec une gamine!

-Je ne t’ai pas trompée, rétorqua son père, nous avons juste parlé et nous nous aimons. Cela me fait du bien d’être en compagnie d’une femme douce et qui m’écoute!

La mère de Jeannette se mit à pleurer et se dirigea dans le salon. C’est la première fois que Jeannette voyait sa mère pleurer. La première fois qu’elle apercevait une once d’humanité dans cette femme si froide habituellement.

-Alors quoi?? Tu vas tout quitter, quitter ta femme, ta fille, ta maison, pour une briseuse de ménage???

-Gisèle n’est pas une briseuse de ména….

-Ne prononce pas son prénom dans cette maison!

Jeannette se cacha derrière le canapé tout en retenant ses larmes.

-Demain quand je reviendrai, je veux que tu sois parti, lâcha sa mère tout en claquant la porte pour rejoindre «l’Aube».

Son père monta dans la chambre et il ferma la porte derrière lui. Jeannette était triste. Elle alla se coucher et pleura toute la nuit mais elle finit par s’endormir de fatigue.

Le lendemain matin, au réveil, elle vit une lettre sur sa table de chevet.

«Pardon Jeannette, pardon pour tout, Je t’aime ma fille, Ton papa»

Elle courut dans la chambre de ses parents mais son père était déjà parti sans même lui dire au revoir. Elle comprit que désormais il n’y aurait plus qu’elle et sa mère… La vie allait être beaucoup moins drôle.

Elle s’habilla et partit rejoindre les filles à l’Aube pour le petit-déjeuner, c’était le rituel du samedi matin. Quand elle arriva, toutes les filles la regardaient avec beaucoup de peine et lui firent des câlins encore et encore. Elle se sentait aimée et entourée ici. Puis elle demanda:

-Qui est Gisèle?

Les filles se regardèrent tour à tour sans dire un mot. Jeannette tourna donc la tête vers Andrée, qui se mit à rougir et dit:

-Écoute ma princesse, ce sont des histoires d’adultes, reste loin de ça.

-Non je veux savoir! rétorqua Jeannette énervée.

Hélène se dirigea vers Jeannette, se mit à sa hauteur et lui dit:

-Gisèle est la petite sœur d’Andrée!

Jeannette resta là, debout, se posant milles questions.

Andrée prit Jeannette sur ces genoux:

-Je suis désolée ma belle, mes parents voulaient que Gisèle vienne travailler ici, avec moi, mais elle n’est pas, euh comment dire, ce travail ne l’intéresse pas. Elle voulait devenir peintre alors je lui ai présenté ton père pour qu’il lui apprenne le dessin…Elle est resté ici seulement quelques jours… Mais assez de jours pour faire pas mal d’histoires… Je suis vraiment désolé pour toi Jeannette…

Hélène se mit à rire et regarda Andrée:

-Hé oui, la petite préférée a fait bien des problèmes avec sa petite pucelle!

-C’est quoi une pucelle? demanda Jeannette

Andrée regarda Hélène avec beaucoup de colère et dit à Jeannette:

-Mon ange, tu auras le temps de comprendre tout ça plus tard, viens avec moi on va préparer ton petit-déjeuner.

Puis Andrée se retourna vers Hélène et lui balança:

-Tu mérites bien ton surnom de «Vilaine», belle à l’extérieur mais laide à l’intérieur.

Pendant qu’elles s’éloignèrent, Jeannette entendait les autres filles continuer à débattre sur cette fameuse «Gisèle la pucelle», peut-être était-elle éleveuse de puces, pensa Jeannette à propos de ce surnom.

Les jours passèrent et la mère de Jeannette devenait de plus en plus aigrie et ne supportait plus Andrée. Quand elle la voyait, cela lui rappelait son mari qui était parti avec sa sœur. Alors finie Andrée la préférée…Désormais c’était la bête noire. Nina interdisait à Jeannette de parler à Andrée sous peine d’être punie et privée de venir à «L’Aube». Mais maintenant que son père n’était plus là, sa famille était ici… Alors dès que sa mère était dans les parages, Jeannette ne parlait pas à Andrée mais dès qu’elle avait le dos tourné, elles se retrouvaient et passaient des heures ensemble, à parler et s’amuser.

La mère de Jeannette avait l’habitude chaque lundi, d’offrir un verre de whisky de 40 ans d’âge à Andrée une fois qu’elle avait distribué les payes. Mais désormais c’était du passé.

Ce lundi, la mère de Jeannette entra avec 2 jeunes femmes dans son bureau et s’y enferma.

Les autres filles entendirent des rires à travers les murs. Elles se demandaient toutes qui était ces mystérieuses inconnues. Elles en demandèrent plus à Mama, mais même elle n’en savait pas plus.

La mère de Jeannette sortit du bureau et présenta ces jeunes femmes aux autres:

-Je vous présente, Pascaline et Elody, ce sont deux sœurs jumelles, comme vous pouvez le constater et grâce à elles, nous aurons encore plus de succès ! Mama, fais-leur visiter les lieux et installe-les dans «La Mondaine».

Andrée, choquée, regarda la mère de Jeannette avec incompréhension et lui dit:

-Mais voyons, Nina, c’est ma chambre!

-A partir de maintenant, tu dormiras au dortoir avec les nouvelles arrivantes.

-Mais…

-Ne me réponds pas, coupa la mère de Jeannette tout en s’approchant d’elle.

Le dortoir était sombre et sans âmes. Les nouvelles y restaient quelques jours en attendant de faire leurs preuves et d’avoir une chambre par la suite, ou de quitter le domaine faute de succès. Mais ce n’était pas un lieu pour celles qui étaient là depuis longtemps.

Les filles avaient toujours eu peur de Nina car sous ces faux-airs de femme bienveillante, elles savaient qu’elle pouvait être dure, très dure. La preuve encore aujourd’hui. Lorsqu’elle avait quelqu’un dans le viseur, il valait mieux ne pas s’en mêler.

Pascaline et Elody installèrent donc leurs affaires dans la suite d’Andrée.

Malgré la jalousie qu’elles avaient toujours eue envers André, maintenant les autres filles avaient de la peine pour elle mais ne le montraient jamais devant la mère de Jeannette, par peur d’être elles aussi punies.

Les autres filles avaient surnommé Pascaline «la Divine» et Elody «la Lady» car selon elles, elles les prenaient de haut et surtout elles ne se mélangeaient jamais aux autres. Elles restaient toujours toutes les deux ou avec Nina qui les adorait. Était-ce une relation sincère ou juste pour faire du mal à Andrée? Ça, personne ne le savait et personne ne voulait s’en mêler surtout!

Ce soir là, Jean, un habitué très fortuné, arriva. Toutes les filles le surnommaient «THE client», car en plus d’être le plus bel homme qui venait à «L’Aube», il était aussi le plus riche et le plus respectueux. Mais malheureusement pour les autres filles, c’est Andrée qui avait le privilège de passer la nuit avec lui. Depuis presque 1 an, il ne voyait qu’Andrée. Au fond d’elle, elle espérait qu’il l’emmène loin d’ici. Certes il était riche et pourrait ainsi l’assumer mais surtout, elle était amoureuse de lui. Depuis la première nuit passée ensemble, elle n’avait que lui en tête. Avant même que Jean arrive au salon où se trouvait les filles, la mère de Jeannette le prit par le bras et lui dit:

-Jean! Comment allez-vous? Merci de nous être toujours aussi fidèle. Justement pour vous remercier j’ai un petit cadeau pour vous.

Il la suivit. Andrée n’en avait pas perdu une miette et la mère de Jeannette l’avait bien remarqué, c’est pourquoi elle gardait ce petit sourire en coin. Elle l’amena jusqu’à la suite des jumelles, ouvrit la porte, et lorsque Jean vit les 2 jumelles il ne comprit pas.

-Mais, c’est la chambre d’Andrée. Où est-elle?

-En repos, répondit Nina, elle passe quelques jours avec son fiancé.

Jean resta bouche-bée. Les jumelles lui prirent le bras et fermèrent la porte derrière lui.

Andrée se précipita jusqu’à la porte mais avant qu’elle n’ait atteint la poignée, la mère de Jeannette lui attrapa le bras et lui ordonna de retourner au salon si elle ne voulait pas se retrouver à la rue.

Andrée se mit à pleurer et courut jusqu’à son dortoir où elle ne cessa de pleurer toute la nuit.

Jeannette voyait que son amie n’allait pas très fort en ce moment alors elle passait tout son temps libre avec elle en cachette. Jusqu’à ce matin. Elle entra dans le dortoir pour aller chercher Andrée, mais là personne. Jeannette demanda aux autres filles où elle était mais personne ne savait, même pas Mama qui lui dit:

-Je me suis levée ce matin et elle n’était plus là.

Jeannette se mit à courir en direction du bureau de sa mère et ouvrit la porte.

-Mère, où est Andrée??

-Elle est partie.

Jeannette se mit à pleurer à chaudes larmes devant elle, mais aucun geste d’affection de sa part ne vint réconforter Jeannette. Depuis le départ de son père, la mère de Jeannette était devenue encore plus froide et distante qu’elle ne l’était déjà. Comme si son cœur l’avait quittée en même temps que son mari. Plus rien ne l’atteignait. Elle passait son temps dans son bureau et délaissait complètement Jeannette.

-A cause de toi! Je suis sûre que c’est toi qui lui as dit de partir! cria Jeannette sur sa mère devant toutes les filles qui ne manquaient pas une miette du spectacle.

Sa mère s’approcha d’elle et la gifla:

-Aucune reconnaissance comme ton père!

Puis elle ferma la porte au nez de Jeannette.

A partir de ce jour là, la guerre fut déclarée entre la mère et la fille. Plus aucun dialogue n’était possible.

Dès qu’elle eut 18 ans, Jeannette prit ses affaires et quitta la maison familiale à la recherche de son père. Après de long mois à traverser le pays, elle le retrouva enfin. Dès que leurs regards se croisèrent, ils se reconnurent immédiatement! Son père ne pouvait s’arrêter de l’embrasser et de la serrer fort contre lui. Il lui expliqua pourquoi il était parti, mais Jeannette n’attendait plus d’explications depuis le jour où elle avait vu le vrai visage de sa mère.

Son père vivait dans une chaleureuse maison, toujours avec Gisèle, sa princesse, comme il aimait l’appeler. Ils avaient 2 jeunes enfants. Mimie, qu’il surnommait «la fourmi» car elle avait mis du temps à apprendre à marcher, et avait donc passé de longs moments à ramper partout et à toute vitesse comme une petite fourmi. Et il y avait aussi Corinne, «la telline», surnom hérité de sa toute première fois où elle avait vu l’océan. Elle avait trouvé ce magnifique coquillage et depuis il ne l’avait pas quitté. Désormais, elle le portait accroché à une chaîne autour du cou.

Puis, son père s’empressa de l’emmener voir sa voisine. Jeannette ne comprenait pas l’excitation de son père. Mais quand la porte s’ouvrit, elle comprit!

-Andrée! Tu m’as tellement manqué!

Elles se prirent dans les bras et passèrent des heures à parler et rattraper le temps perdu. Andrée expliqua à Jeannette toutes les horreurs que sa mère lui avait faites. Maintenant, elle était en âge de tout comprendre. Elles retrouvèrent leur complicité comme si elles ne s’étaient jamais quittées. Andrée était mariée et mère d’une belle petite fille.

Quelle belle famille. Son père était heureux et cela la comblait de joie, malgré qu’il l’ait laissé derrière lui. Jeannette ne lui en voulait pas car elle savait que sa mère ne l’aurait jamais laissée partir avec lui, simplement pour le savoir malheureux.

Jeannette resta plusieurs mois avec eux, mais les filles et surtout Mama lui manquaient…

D’un côté, elle voulait rester auprès de son père et de son amie Andrée pour se construire une nouvelle vie mais d’un autre côté, elle savait que sa vie était là-bas, avec sa famille de cœur…

Elle prit le temps de la réflexion, puis le temps passa et beaucoup de féministes commencèrent à faire entendre leur voix et dénoncer les maisons closes. Le business était au plus mal pour la mère de Jeannette. Les féministes bloquaient souvent les grilles pour que les clients n’aient plus accès à «L’Aube» et elles allaient même jusqu’à suivre les clients chez eux pour les dénoncer à leurs femmes. Les hommes avaient peur et désertaient de plus en plus «L’Aube». Les maisons closes furent interdites sous peine de prison.

C’est ainsi que quelques mois plus tard, Jeannette lut sur le journal que «L’Aube» avait fermé ses portes. Peu de temps après, la mère de Jeannette décéda. Elle n’eut plus aucune nouvelle de Mama et des autres filles.

Ses parents étaient séparés mais pas divorcés, et la mère de Jeannette n’avait pas pris le temps de changer son testament. Le père de Jeannette hérita donc de toute la fortune de sa mère. Ce qui fit perdre la tête à Gisèle ! Elle décida que c’était leur récompense pour tout ce qu’ils avaient traversé. Ils ne donnèrent rien à la pauvre Jeannette et partirent sous le soleil.

Jeannette resta seule… Elle revint dans son village natal et s’installa clandestinement à «L’Aube». Il était en vente mais personne ne voulait racheter une maison close, maintenant cela avait trop mauvaise réputation. Elle vivait ici, dans ce lieu qu’elle avait tant aimé, recluse, sans personne autour d’elle. Une famille fortunée avait racheté la maison familiale. Jeannette possédait toujours les clés, alors lorsqu’ils n’étaient pas là, elle s’introduisait chez eux pour leur voler à manger.

Les années passèrent et Jeannette commençait à perdre la tête à force de rester seule dans cette grande bâtisse vide. Elle n’avait même pas un sou pour s’acheter des vêtements dignes de ce nom et de toute façon elle ne voulait plus se montrer. Elle qui avait été toute sa vie si mince, avait pris beaucoup de poids en vieillissant. Elle utilisait donc les vieux vêtements des filles qu’elles avaient oubliés ici. Mais elle était obligée de les couper sinon elle ne pouvait les enfiler.

Devant un miroir, elle se vit, le visage bouffi et ridé, vêtue d’une robe découpée dans tous les sens. Et elle se demanda:

-Si papa était resté ou si tout simplement moi j’étais restée, est-ce que les choses auraient été différentes?

Sur cette réflexion, elle s’allongea sur le canapé et repensa à tous ces merveilleux souvenirs qu’elle devait à cette bâtisse. Elle sentit son cœur battre de moins en moins fort et un sentiment de soulagement l’envahit.

C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

 

 

Les douze mois de l’année (janvier 2018)

Atelier d’écriture mimie : sujet de janvier 2018

Pour bien démarrer l’année, je vous invite à écrire un texte d’un genre que plusieurs d’entre vous semblent particulièrement apprécier : avec des mots obligatoires. Je vous propose donc d’écrire un récit avec 12 paragraphes (ou chapitres, comme vous voulez les appeler), et dans chacune des ces parties, je voudrais que vous inclussiez ( imparfait du subjonctif !!! j’ai cherché sur internet car je séchais, j’avoue !!!!) les mots ou expressions suivantes ::

1er paragraphe : janvier, « En avril, ne te découvre pas d’un fil », « je déteste le ménage »

2ème paragraphe : février, la Mère Noëlle, un poisson dans l’eau

3ème paragraphe : mars, vendanges de l’amour, « Rappelle-toi Barbara »

4ème paragraphe : avril, giboulées de mars, « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. »*

5ème paragraphe : mai, feu d’artifice, « être tombé en amour »

6ème paragraphe : juin, carnaval, « Je suis allé au marché aux oiseaux »**

7ème paragraphe : juillet, galette des rois, « Atmosphère, atmosphère, est-ce-que j’ai une gueule d’atmosphère !!!???? »

8ème paragraphe : août, « en mai, fais ce qui te plait », « le blues j’adore »

9ème paragraphe : septembre, grappes odorantes des glycines, « Le confident, d’Hélène Grémillon »***

10ème paragraphe : octobre, fête des mères, la délicate transparence des ailes de libellule

11ème paragraphe : novembre, Vierge Marie, « sortir du cadre »****

12 paragraphe : décembre, superbes feuillages d’automne, « Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus. »*****

Attention, je ne vous demande pas d’écrire une suite de 12 nouvelles, mais une seule et même histoire qui se suit d’un paragraphe à un autre !!!! 

* Wagner

** Prévert – Paroles

*** un de mes livres préférés !!!!

**** consigne très fréquente de ma prof d’art floral !!!

***** proverbe africain que j’adore !!!!

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Corinne – Proposition 5 : 12 moi(s)

Cher journal,

objectif n°1: je me mets au régime, appelons ça la bonne résolution de l’année puisqu’on est en janvier. Verdict implacable de la balance ce matin, je dépasse largement le seuil autorisé, ça déborde de partout.

Objectif 2: larguer le boulet que je me traîne depuis 8 mois, il commence à parler de vivre ensemble donc il est temps que je fasse sérieusement le ménage dans ma vie et Dieu sait que je déteste le ménage !

Tous ces kilos en trop, c’est à lui que je les dois, il me gave pour être sûr que je ne vais pas partir voir ailleurs. Je ne veux pas finir comme mémé, obèse et à la botte de son mari qui, après 60 ans de mariage, patauge dans la choucroute de sa maison de retraite alsacienne, assénant à tout bout de champ à qui veut bien l’entendre « En avril, ne te découvre pas d’un fil » persuadée qu’elle a 6 ans et que l’almanach Vermot est son cahier d’écolière. Alsamère Alzameur Alzheimer, très peu pour moi !

Cher journal,

perdu 500 g ! Le boulet commence à se poser des questions depuis que je n’avale plus tout ce qu’il me cuisine. Le bistrot pour lequel il travaille « La Mère Noëlle » va le licencier fin février et je sens qu’il s’accroche à moi comme une moule à son rocher, il est temps de passer à la phase décollage en douceur. Je lui ai suggéré d’ouvrir son propre restaurant de fruits de mer, il y serait comme un poisson dans l’eau… avec son QI de bulot ! Les derniers mots étaient de trop, monsieur n’a pas apprécié mon humour mais je sens que je suis sur la bonne voie.

Cher journal,

la perte des kilos s’enchaîne à toute vitesse, récolte des vendanges de l’amour sans doute, le bulot est enfin sorti de ma vie et je ne grignote plus de mars. Ça n’a pas été sans peine, il me l’a joué nostalgie avec des « rappelle–toi Barbara… » pendant 3 semaines avant de me lâcher la coquille. J’ai tenu bon, je suis fière de moi. Bon vent.

Je me sens légère et prête à faire de belles rencontres. Ma nouvelle silhouette m’a donné envie de faire du shopping, j’ai flambé la carte bleue.

Cher journal,

que des bonnes nouvelles : je suis enfin à mon poids de forme et je peux à nouveau me regarder dans le miroir sans me dégoûter.

Et et… j’ai flashé sur quelqu’un ! Ça a été aussi soudain qu’une de ces giboulées de mars en plein mois d’avril : pas prévu par la météo ! Je suis restée bête comme une quiche quand je l’ai aperçu et muette comme une plante verte quand je l’ai entendu. C’est (grâce à) Delphine qui m’a encore traînée à une de ces conférences pour intello à la librairie du centre. Je me rappellerai toute ma vie la phrase qu’il était en train de prononcer quand nous sommes entrées « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». Je ne comprends rien à ce qu’il dit mais qu’est ce qu’il est beau ! Je chantonne toute la journée.

Cher journal,

aujourd’hui, on est le 1er mai et c’est mon plus bel anniversaire, j’ai revu mon beau ténébreux et contre toute attente nous sortons ensemble. Je vis un conte de fée, je ne comprends pas toujours tout ce qu’il dit et lui se demande parfois comment mon cerveau fonctionne mais ça colle entre nous. C’est comme explorer un nouveau monde, il m’appelle son ADN faisant référence à une certaine Alexandra David Neal mais je ne sais pas qui c’est. Au lit, c’est le feu d’artifice, à croire qu’une tête bien faite s’accorde parfaitement avec des fesses parfaites. Je ne me souviens pas être tombée en amour comme cela auparavant, je suis heureuse.

Cher journal,

avec Romain, mon amoureux nous roucoulons toujours. Aujourd’hui je lui ai dit «  je suis allée au marché aux oiseaux pour te trouver » et quand il m’a demandé pourquoi je lui ai répondu « c’est parce que tu es un oiseau rare ». Il m’a fait rire quand il a attrapé une loupe pour regarder dans mon oreille faisant mine d’observer mon cerveau, il a pris une grosse voix professorale et a dit « mais c’est le carnaval là-dedans mademoiselle ! ». Je suis aux anges quand il fait ça, c’est léger, il ne me reproche pas mon manque de culture, ne me compare jamais à lui, tout est prétexte à l’amusement, mon cœur chante comme un feu de la Saint-Jean fin Juin. Je suis vraiment amoureuse et pour la première fois de ma vie.

Cher journal,

Romain me dit que par certains côtés, je lui fais penser à Arletty. Il est resté sur le cul quand je lui ai sorti –intonation comprise- la célèbre réplique du film Hôtel du Nord « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère !!!???? ». Jamais il n’aurait pensé que mes références allaient jusqu’au cinéma noir et blanc des années 30. Je suis un peu déçue, il me prend pour une gourde écervelée jusqu’à quel point…? Seulement jusqu’aux 3 DVD de Bridget Jones qui traînent dans mon placard ? Je sais que je ne suis pas une lumière, lui brille comme un feu d’artifice du 14 juillet… j’ai joué à l’idiote pour lui laisser toute la place parce que j’ai vu que ça lui plaisait d’être mon mentor. J’ai conscience d’avoir fait ça pour le garder mais je crois qu’il est temps de remettre la fève dans la galette des rois et de recommencer la distribution des parts, je compte bien me faire couronner moi aussi dans notre histoire.

C’est la première fois que je me sens déçue avec lui. J’ai pris 1 kg, zut. Trop mangé de galette sans doute 😊

Cher journal,

nous sommes en août et c’est le temps des festivals, mon amoureux n’a de cesse de m’emmener écouter toutes sortes de musiques, après tout c’est son métier d’écrire sur le sujet et il veut me faire partager sa passion. Je le suis de bonne grâce, il sculpte patiemment mon intellect pendant qu’il me laisse affiner son hygiène de vie. De saines gourmandises viennent ainsi nourrir nos corps et nos esprits. J’apprécie ces moments d’échange et de partage avec lui, aussi quand il me demande ce que je pense de tous ces concerts, je joue la carte de la franchise et il ne se vexe pas : le classique j’accroche pas, le jazz ça m’ennuie, la pop je suis fan, le blues j’adore et le rock m’éclate. Quand je lui ai fait remarquer que je l’avais laissé choisir toutes nos sorties de l’été, il m’a dit « Mon petit brin de muguet, puisqu’on dit ‘en mai, fais ce qu’il te plaît’, choisis ton cadeau »… on ira donc au Fest’rock en Bretagne pour mon anniversaire en mai prochain, yesss. Il est tellement craquant quand il fait ça, il a toujours une mélodie de mots pour renverser la situation, c’est un charmeur et je l’aime comme ça, c’est mon charmeur à moi.

P.S. J’ai revu le bulot, croisé pendant l’été dans une paillote sur une plage corse, qui l’eût cru. Spécialités de la maison : le poisson, j’avais eu du nez n’empêche. Il avait l’air d’avoir trouvé son rythme et son bonheur avec une jolie rondelette brune couleur locale. Je suis contente pour lui.

Cher journal,

je ne sais pas ce que j’ai mais cette année, les grappes odorantes des glycines remontantes de septembre me donnent la nausée. Est-ce que j’aurai changé à ce point… ? Est-ce que je ne serais plus moi depuis que j’ai rencontré l’homme de ma vie… ????????

Romain m’a offert un livre : Le confident d’Hélène Grémillon, je me suis demandé quel message déguisé il voulait me faire passer avec ça. Je l’ai lu et on en a beaucoup discuté ensemble, il me semble que ça nous a rapprochés. Je comprends que l’être humain est complexe et plein d’apparentes contradictions qui font qu’il est unique et quoi qu’il en soit, aimable et capable d’aimer. Mon ami, mon amour, mon confident à moi, il sait si bien comment m’éclairer sur la vie, sur notre vie.

Cher journal,

ce jour d’octobre est à marquer au fer rouge : bonne pour l’inscription sur la liste de la fête des mères. Plus de doute, JE SUIS ENCEINTE ! (Reçu les résultats de la prise de sang ce matin). Nos virées débridées du mois d’août dernier ont porté un fruit, cueillette en mai prochain. Bye bye Fest’rock, bonjour Baby’roll.

Romain est transfiguré depuis qu’il a appris la nouvelle, il s’émerveille d’un rien, il m’a même écrit un poème intitulé « la délicate transparence des ailes de libellule ». Va falloir qu’il descende de son perchoir mon oiseau rare, je le laisse encore planer quelque temps, c’est trop mignon j’avoue mais il est bientôt temps d’atterrir, j’ai besoin d’un homme à mes côtés, pas d’un canari.

Cher journal,

mon ventre s’arrondit, bizarrement j’accepte les premiers kilos sans broncher, Sainte Vierge Marie, jamais je n’aurais écrit ça il a tout juste quelques mois ! Avec mon amour, c’est l’accord parfait. On a emménagé ensemble début novembre, ce n’était qu’une formalité, on ne se quittait déjà plus mais maintenant c’est officiel, j’ai mon nom à côté du sien sur la boîte-aux-lettres.

Il y a eu tellement de changements en moi cette année, je ne me reconnais plus. Jamais je n’aurais pensé sortir du cadre que je m’étais fixé en quittant la maison de mes parents quand j’avais 20 ans : pas d’attache, pas de fil à la patte avant la trentaine au moins, pas de contrainte, un désir de liberté absolue. Hé bien, je m’étonne moi-même de la tournure des événements car je me sens toujours libre… à l’intérieur.

Cher journal,

j’ai intégré un groupe de préparation à l’accouchement sans douleur. Romain m’accompagne bien sûr, je le sens même plus impliqué que moi dans l’affaire (on dirait un gamin le 24 décembre!) Nous sommes encadrés par une opulente et truculente sage-femme d’origine sénégalaise qui nous régale de ses bons mots mâtinés d’accents africains. Le cours tourne souvent à la partie de fou-rire surtout quand elle nous pond un de ses dictons on ne peut plus local du genre « Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus » faisant référence à ce qui nous attend pour l’accouchement. Ses tenues sont aussi colorées que les mots qui sortent de sa bouche et si on ajoute à ça ses longues et fines tresses rousses teintes au henné, l’ensemble évoque poétiquement selon l’oeil romantique de Romain, les superbes feuillages d’automne.

Ça me fait du bien de rire, je suis sûre que mon petit va naître hilare et c’est ce qui me réjouit le plus.

Ah oui au fait, je le sais depuis hier… c’est un garçon.

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Elody : 12 mois de l’année

JANVIER

Mes poils se hérissent, j’entrouvre les yeux. Tout ce blanc m’éblouit. Je referme immédiatement les yeux. Je me sens vaseuse, engourdie. Je me frotte les yeux et les ouvre de nouveau. J’observe cette chambre dans laquelle je me trouve. Rien ne m’est familier, tout me paraît froid. Je regarde mes bras, une perfusion dans le bras gauche, pas de vêtements, une simple blouse blanche… Je suis à l’hôpital ! Mais pourquoi? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé? Je me lève, ma tête tourne, mes jambes flageollent. Je frissonne, mon cœur palpite… Je tombe dans les pommes. Mes yeux s’ouvrent de nouveau. Une dizaine de personne en pleurs autour de moi commence à m’embrasser tour à tour.

-Barbara, mon amour, tu nous as tellement manqué! me dit un homme tout en me serrant fort contre lui.

-Barbara? Qui est Barbara? Et qui êtes-vous? dis-je complètement paniquée.

Le groupe sort. Je les entends discuter à voix basse avec un médecin, tout en m’observant. Le médecin entre dans la chambre:

-Barbara, écoutez, c’était inespéré de vous retrouver. Nous avons beaucoup douté mais vous êtes de retour parmi nous. Vous ne devez pas tout comprendre, c’est tout à fait normal. Après presqu’un an passé dans le coma, c’est une réaction tout à fait normale. Vous allez encore rester avec nous quelques jours en observation et ensuite vous pourrez rentrer chez vous afin de récupérer votre vie et tous vos souvenirs. Cela peut prendre quelques jours, voire quelques mois dans certains cas.

Voilà comment ce 11 janvier 2018 je me retrouve face à la porte d’une maison, plutôt jolie, accompagnée d’un homme, charmant lui aussi, qui se dit être mon mari ! J’ouvre la porte. Intérieur soigné, décoration assez sympa. Je vois que j’ai, que j’avais bon goût.

-Vas-y, je t’en prie, entre. Fais comme chez toi, me dit Daniel, en rigolant, afin de détendre l’atmosphère.

-Merci… C’est très propre chez toi, enfin chez nous! Lui répondis-je en baissant les yeux.

Je n’arrivais pas à le regarder dans les yeux.

-Oui, je déteste le ménage comme tu le sais, enfin non, enfin bref, donc je n’aime pas beaucoup le ménage mais je me suis dit que de voir ta maison en ordre comme tu le faisais si bien te ferait sûrement plaisir, me dit-il en cherchant mon regard qui restait fuyant.

-Merci… Excuse-moi, je ne me sens pas très bien, est-ce que je peux prendre un verre d’eau? Lui demandais-je en regardant tout autour de moi afin de trouver la cuisine dans cette maison inconnue mais si familière en même temps.

Je le suivis jusqu’à la cuisine. Sur le frigo, un calendrier avec de petits chatons qui jouent avec de la ficelle et cette phrase « En avril, ne te découvre pas d’un fil! ». Un peu vieillot mais pourquoi pas!

-Tu le reconnais? me demanda Daniel.

-Non… lui répondis-je gênée.

-Je l’avais acheté pour plaider ma cause pour avoir un chat! Tu souriais tous les jours en passant devant, mais malgré tout tu n’as jamais cédé!

Il était ému. Je me sentais coupable de ne pas me rappeler ce qui semblait, pour lui, être un bon moment…

FEVRIER

Les jours passaient et très peu de souvenirs me revenaient. Qui étais-je? Que m’était-il arrivé? Tout le monde disait que j’avais eu un terrible accident. Ce matin là, j’observais la neige tomber depuis mon lit. Est-ce que j’aimais la neige? Je ne savais même pas. Je décidai donc d’aller voir. Je mis un pantalon, des bottes, un chapeau et c’est parti! Je me mis à courir dans le jardin. Quelle belle sensation de sentir la neige tomber sur mon visage. J’aime la neige! Je me mis à faire un bonhomme de neige, ou plutôt un Père Noël en neige! Je me rappelais que j’adorais les fêtes de Noël et toute cette magie avant mon accident. Du coin de l’œil, je vis les voisins m’observer et faire des messes basses.

-Oui, apparemment j’ai 30 ans et je fais un bonhomme de neige!!! Et alors… ? leur dis-je d’un ton agressif.

J’en avais marre d’être observé de tous comme une bête sauvage! J’étais là, au milieu de la neige, les pieds et les mains mouillés, en train de m’amuser. A ce moment-là, je me sentais à ma place, comme un poisson dans l’eau ! J’aimais la neige, voilà une chose dont j’étais sûre!

D’un coup, je ressentis un choc dans le dos. Une boule de neige venait de s’écraser contre moi! Je tourne la tête et vois Daniel, amusé!

-Alors mademoiselle, on fait un bonhomme de neige? me lança t-il, sourire en coin.

-Non! Je fais une statue à l’effigie du Père Noël! Peut-être me fera t-il un beau cadeau, comme me rendre mes souvenirs par exemple! rétorquai-je

Daniel me piqua mon chapeau et le posa sur mon bonhomme de neige.

-Non, c’est la Mère Noëlle! Tu as toujours été féministe! cria-t-il tout en courant au milieu du jardin par peur que je ne l’attrape. On se mit à courir comme des enfants. J’aimais enfin cette vie, ma vie.

MARS

Après un mois de février à me rapprocher de Daniel et à me rappeler de petites choses du quotidien, j’avais bon espoir de redevenir moi-même et ainsi récupérer ma vie.

-Nous les referons ensemble demain les vendanges de l’amour, car la vie toujours rassemble!

Daniel chantait à tue tête dans la cuisine! Je vins à la cuisine, il me prit par la taille et on se mit à danser.

-Rappelle-toi Barbara, c’est notre chanson,…

Je sentais sa peau contre la mienne, cette odeur me revenait. Cela ravivait mes souvenirs. Je me revoyais rire aux éclats, pleurer et me blottir contre cette peau. Tellement d’émotions m’envahirent que je finis par aller me coucher, seule dans la chambre d’ami que j’avais transformée en ma chambre.

AVRIL

Depuis cette chanson qui m’avait ravivé beaucoup de souvenirs, je passais des journées entières à écouter et réécouter des chansons, pour espérer avoir de nouveaux souvenirs. Comme on dit, la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. Aujourd’hui, je comprenais pleinement le sens de cette phrase. Daniel n’aimait pas me savoir seule, enfermée dans ma chambre. Il n’aimait pas que je dorme là. Mais pour moi, il était encore un inconnu. Oui, quelques souvenirs me revenaient mais aussi beaucoup de peurs et d’angoisses. Il pleuvait toute la journée, et de toute façon Daniel ne voulait pas encore que je me confronte au monde extérieur. Il me disait que j’étais encore trop fragile.

-Je vais sortir. J’ai besoin de marcher et redécouvrir ma ville, lui dis-je plus déterminée que jamais.

-Non, reste ici mon amour. Il pleut des cordes depuis des jours en plus. Tu vas tomber malade, tu es fragile je te rappelle.

-Une fois que les giboulées de mars auront cessé, je sortirai, que tu le veuilles ou pas.

MAI

23h12. Je me réveille en sursaut, j’entends comme des coups de feu. J’ouvre les volets et vois un magnifique feu d’artifice. Je reste devant à observer toutes ces couleurs. J’ai l’impression d’être une enfant qui redécouvre toutes les sensations de la vie. Je me sens bien, sereine. J’aimerais rester comme cela pour toujours. Daniel entre dans ma chambre et me dit:

-Je savais que j’avais entendu du bruit. Tu as vu, c’est beau.

-Oui, magnifique! Je me souviens que j’adore les feux d’artifices! Lui répondis-je.

-Oui… pour notre mariage je t’avais fait la surprise d’en faire tirer un juste pour toi, pour nous mon amour.

Je rougis. Il m’aime et je devais sûrement l’aimer tout autant. Un homme attentionné, j’en avais de la chance. Je vins me blottir contre lui, naturellement. Il m’enlaça et on resta comme cela une bonne partie de la nuit. Le lendemain matin, je me réveillai à ces côtés. Je le regardais dormir, il était beau. Et je me rappelai être tombé follement en amour pour lui. Il ouvrit les yeux et me prit dans ces bras. Il était doux et fort à la fois. Je sentais des papillons dans mon ventre. Je sentais que je commençais à retomber amoureuse de mon mari.

JUIN

-Je suis allé au marché aux oiseaux et j’ai acheté des oiseaux pour toi mon amour la la lala… me chantait Daniel au creux de l’oreille.

Je me souviens de ces mots! Ils résonnaient dans ma tête.

-La première lettre que tu m’as écrite commençait par les paroles de cette chanson, je me rappelle! lui dis-je toute excitée.

-Oui, mon amour!

J’étais tellement heureuse. Après des mois à désespérer, tout commençait à me revenir. Notre première rencontre, notre mariage, toute notre histoire, notre amour envahit mon corps et mon esprit. Je l’aime tellement, on s’aime tellement. Je me mis à l’embrasser fougueusement.

-Je t’aime, lui dis-je.

Il était ému, ses yeux s’emplirent de larmes. On se serra fort l’un contre l’autre. On mit la musique au volume maximum et on dansa comme des ados! D’un coup, la sonnette retentit. On coupa la musique et Daniel ouvrit la porte.

-Non mais oh! On n’est pas au carnaval là!!! Coupez-moi cette musique! dit le voisin très remonté.

Daniel se tourna vers moi et on éclata de rire. Le voisin partit énervé en nous disant que si ça continuait il allait appeler la police. Mais on s’en fichait, on était là, juste lui et moi, à rire comme des enfants.

JUILLET

Les jours passaient et toute ma vie me revenait. J’avais retrouvé ma vie. J’étais heureuse et j’aimais la vie comme jamais je ne l’avais aimé. Il me manquait seulement les souvenirs de mon accident mais cela m’était égal, maintenant j’avais tout pour être heureuse. Avec Daniel, nous avions un rituel, tous les vendredis soir, il allait nous chercher à manger, et pendant ce temps je choisissais un film. Il arriva et je lui dis:

-Hôtel du Nord! Vieux film mais mythique!

-On est d’accord, me dit Daniel en s’installa sur le canapé.

On avait dû voir ce film une centaine de fois mais on avait la sensation de le redécouvrir à chaque fois! Et on dit en cœur et en se regardant:

-Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère!!!???

On éclata de rire et on se blottit l’un contre l’autre sous notre plaid. Le lendemain, je cuisinais pour Daniel. Il arriva dans la cuisine mais je lui dis de repartir. Il rigola et partit. Quelques minutes plus tard je lui dis:

-C’est bon tu peux venir!

Il arriva et sur la table il vit des huîtres, une dinde, des œufs en chocolat, une rose dans un vase et une galette des rois.

-J’ai voulu rattraper tout ces moments qu’on a manqués ensemble. Toutes ces fêtes et traditions qu’on aime tant sont réunies ici rien que pour toi, pour nous.

Il me regarda avec tendresse et on dévora tout ce qu’il y avait sur la table!

AOUT

Réveillé en musique comme tous les matins, ce matin là, Daniel avait choisi du blues, j’adore. Je me dirigeai jusqu’à la cuisine et là plus de chaton sur le frigo! Mais cette phrase « En mai, fais ce qu’il te plait » accompagné d’un post-It « Ouvre la porte d’entrée …». Je me mis à courir jusqu’à la porte d’entrée et l’ouvris. Un tout petit chaton avec de grands yeux bleus me regardait.

-Adopte-moi, s’il te plait,…dit Daniel en sortant d’un buisson.

-Il est trop mignon… Bon d’accord, ça sera notre bébé!!

Et ce mot raisonna dans ma tête et me fit perdre l’équilibre.

-Pourquoi tu ne me l’as pas dit??? Pourquoi?

Je continuais de crier, de lui demander pourquoi, mais Daniel restait devant moi sans dire un mot.

Au bout que quelques minutes, il me dit:

-Je voulais que tu ne te rappelles que les bons souvenirs… Le médecin a dit que tu n’étais pas prête à entendre les mauvaises nouvelles. Je voulais que tu te reconstruises, que tu sois heureuse, je voulais tellement te revoir sourire, épanouie avant de….. Il coupa sa phrase et me prit dans ces bras. Je ne voulais pas qu’il me touche, je le repoussais en lui demandant:

-Avant quoi… ? Avant que tu ne me quittes car j’ai tué notre bébé dans cet accident, c’est ça???

Il se mit à pleurer et quitta la pièce.

SEPTEMBRE

Depuis notre dispute, j’avais récupéré ma chambre d’ami. Je ne voulais plus parler à Daniel. C’était trop dur pour moi, j’étais prise entre colère et culpabilité. Enceinte de 8 mois, j’avais pris seule cette voiture et j’avais tué mon enfant, notre enfant. Comment pourrais-je continuer à vivre avec ça? Je restais seule, plongée dans le silence pendant des jours entiers.

Ce samedi, Daniel entra dans ma chambre. J’étais assise dans mon fauteuil en train de lire LeConfident, d’Hélène Grémillon. Il ouvrit la fenêtre, le parfum des grappes odorantes des glycines de notre jardin envahit ma chambre. Il prit mon livre et le posa sur ma table de chevet.

-Mon amour, sors de cette chambre, je t’en prie. Comprends-moi, je ne voulais pas te voir comme ça. Je veux que tu sois heureuse, j’en ai besoin.

Il me prit dans ces bras et je me mis à fondre en sanglots.

OCTOBRE

Je ne dormais quasiment plus. Et les nuits où j’arrivais enfin à trouver le sommeil, je faisais des cauchemars, à revivre mon accident encore et encore. Je pensais à tous ces Noël, anniversaires et fêtes des mères que j’aurais pu passer avec mon bébé. Moi qui avais toujours rêvé d’être mère. Après des mois à aimer la vie, désormais je la détestais. Pourquoi elle me faisait ça? Tant d’épreuves à traverser. J’essayais tant bien que mal de me relever de cette nouvelle épreuve. Daniel était toujours présent, à mes côtés, il m’aidait à reprendre confiance en moi et en la vie. Il me disait que je n’avais pas le droit d’abandonner, pas après tout ce que j’avais déjà traversé. La vie m’avait laissé une deuxième chance et cela n’arrivait pas souvent alors je me devais de vivre pleinement.

Petit à petit, je repris goût à la vie, grâce à la nature principalement. Daniel et moi, on faisait de longues ballades. On observait les paysages et tout ce qui nous entourait. De la délicate transparence des ailes de libellules aux feuilles colorées des arbres fraîchement tombées.

NOVEMBRE

Ce matin, je me réveillai seule dans mon lit. Je descendis en appelant Daniel mais pas de réponse. Quelques minutes plus tard, il rentra.

-Où étais-tu mon amour? lui demandais-je inquiète.

-J’étais sorti. Assieds-toi s’il te plait mon amour.

Il m’inquiétait encore plus. Il me prit la main et me dit la voix tremblante:

-Ecoute, ce que j’ai à te dire va être très dur à entendre mais s’il te plait, reste assise jusqu’à ce que je termine.

-D’accord, lui dis-je le ventre noué.

-La nuit de ton accident, on sortait de l’hôpital pour ta dernière échographie avant la naissance de notre enfant et là-bas j’ai fait un malaise. Ils m’ont pris en charge immédiatement, m’ont fait un tas de tests et nous ont annoncé que j’avais un cancer généralisé…

Le choc, mon corps de figea, plus aucun mot n’arrivait à sortir de ma bouche. Une immense tristesse m’envahit. Il continua:

-Ils m’ont annoncé qu’il ne me restait seulement quelques mois à vivre, un an au plus.

-Mais tu es encore là aujourd’hui, ça veut dire que tu peux guérir!

-Non, mon amour… J’étais à l’hôpital ce matin, c’est fini… Les médecins pensent que j’ai tenu jusque là car j’avais besoin de te dire au revoir et de m’assurer que tout allait bien pour toi avant de partir. Mais maintenant c’est fini. Je sens que je n’ai plus la force, je ne tiens plus.

-Mais pourquoi? Comment vais-je continuer à vivre sans toi?? lui dis-je en pleurant à chaudes larmes.

-Tu es forte, tu nous l’as prouvé. Tu vas surmonter cette nouvelle épreuve comme toutes celles que tu as surmontées jusqu’à présent, me dit-il en me serrant fort contre lui.

Je me mis à courir jusqu’aux toilettes et vomit. J’étais incapable de me relever. J’étais là, étalée par terre et je priais Dieu, la vierge Marie, … Tous les Dieux possibles et inimaginables. Moi qui n’avais jamais été croyante et qui n’avais jamais demandé d’aide malgré tout ce qui m’était arrivé. Là, je n’avais d’autre choix que de demander de l’aide et pitié à une suprématie. J’espérais qu’on m’entende.

Cette nuit, je n’avais rien dormi, j’observais Daniel. Il était faible et avait du mal à respirer. Les larmes ne cessaient de couler sur mon visage. Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le voir partir, pas après tout ça, pas après tout ce qu’il avait fait pour moi, toute la patience et toute l’énergie qu’il avait mises à me rendre vivante. C’était injuste.

De nouveau aux toilettes en train de vomir, je me mis à réfléchir. Je me rendis compte que je n’avais pas eu mes règles depuis plusieurs mois. J’ouvris tout les placards de la salle de bain et trouvai un test de grossesse.

-Mon amour, mon amour, je suis enceinte… Je ne pourrais pas le faire sans toi, lui chuchotais-je à l’oreille.

Il ouvrit difficilement les yeux.

-C’est super mon amour, je t’aime tellement. Tu trouveras la force de te battre grâce à notre bébé. Dis lui que son père l’a aimé avant même qu’il ne naisse. Dis lui que j’ai aimé sa mère comme je n’ai jamais aimé, me dit-il le sourire aux lèvres malgré ses larmes qui coulaient.

-Mais toute seule je ne pourrai pas, j’ai besoin de toi, mon amour. Une femme seule avec un bébé, je ne…

Il me coupa la parole et dit:

-Sors du cadre mon amour, comme tu as toujours fait toute ta vie. Je t’aime.

Ses yeux se fermèrent. Je me blottis contre lui, il me serra fort.

DECEMBRE

Ce 1er décembre, je marche au milieu des superbes feuillages d’automne. Je me sens forte, prête à affronter ma vie, ma nouvelle vie. Je rentre à la maison et arrache les feuilles du calendrier jusqu’à arriver au mois de décembre.

« Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus ». Belle citation pour commencer le mois… Je ris, ce que je n’avais fait depuis la mort de Daniel. Je me mis à rire aux éclats en pensant à mon amour. On aurait pu rire ensemble,… mais cette vie est finie, il faut que je l’accepte. J’ai un bébé qui compte sur moi désormais. Je vais être forte pour lui, pour Daniel.

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Gisèle Les mois de l’année

Quel rêve, mon Dieu ! Quel rêve ! J’en ai les sangs tout retournés ! Il est vrai que mon prénom, Emmanuel, signifie « Dieu est avec nous ». Mais quelle surprise tout de même, de me retrouver au firmament, doté comme le Dieu messager Hermès, de petites ailes aux talons, en train de survoler la France !  Non ! Ce n’était pas du tout un cauchemar mais plutôt une injonction de faire, envoyée sans doute, par mon inconscient, au fur et à mesure que défilaient sous moi les merveilleux paysages de ma patrie vénérée que je m’efforce de gouverner. Il est vrai qu’hier, c’était le premier jour de l’année 2018, consacré aux « Bonnes Résolutions » que l’on se promet d’appliquer tout au long de l’an.

Vite ! Prenons le crayon à papier que j’ai repris subrepticement sur le cercueil de mon ami Jean d’Ormesson et notons sur le champ toutes ces injonctions, même si nous ne pourrons (ni ne voudrons…) les respecter toutes.

Janvier.

Quel temps ! La bien nommée tempête, « Carmen », secoue sa colère et sa rage sur les côtes de la Manche et fracasse tout ce qui est à sa portée. Déteste-t-elle le ménage ? Il semble que oui à voir l’ardeur qu’elle met à semer le désordre et les dégâts. Et s’il est vrai qu’en avril ne te découvre pas d’un fil, ne parlons pas de l’hiver ! Les normands l’ont bien compris : tous ceux que je distingue sont frileusement blottis dans des suroits bien étanches. Carmen ruisselle littéralement : encore une zone sinistrée à prendre en compte, dans le budget de l’Etat.

Février.

Conduit par mes pieds ailés, je fends l’air avec aisance et légèreté, cabriolant et planant à tour de rôle. Quelle jouissance ! Si j’osais, je me dirais heureux comme un poisson dans l’eau ! J’envie le Père Noël, qui, chaque année, sur un traineau, parcourt ainsi les cieux. Mais, j’y songe : emmène-t-il parfois, avec lui, la Mère Noëlle ? La pauvre ! Toujours reléguée aux cuisines ou à l’atelier des jouets, il me semble qu’elle mériterait bien cette petite récréation. Résolution : ne pas oublier de proposer à ma Brigitte à moi un tour en deltaplane. Elle s’est lassée de l’hélicoptère gouvernemental. M’accompagnera-t-elle le neuf février à Pyeongchang, en Corée du Sud pour les Jeux Olympiques d’hiver ? De plus, la France gagnera-t-elle des médailles, cette fois-ci ? J’ai bien envie d’emporter ma tenue, mes bâtons et mes chaussures de ski : si je ne fais pas tout moi-même…

Mars

Au loin se profile la pointe de Penmarch en Bretagne, Carmen a obliqué vers l’est et quelques rayons de soleil percent la lourde couche nuageuse. Ces champs reverdis, c’est le printemps qui s’annonce. Et voici, mais oui, la ville de Brest et sa rade. J’entame ma descente et je survole la rue de Siam. Le fantôme de Prévert m’accompagne. Il ne pleut pas sur Brest aujourd’hui : « rappelle-toi Barbara, oh Barbara, quelle connerie la guerre ». Oh oui ! Quelle connerie la guerre ! Rappelle-toi Emmanuel : Toujours. Toujours ! Toujours privilégier la parole, le discours, le dialogue, la concertation, l’échange, la relation diplomatique, la médiation, le trafic d’influences, les réseaux sociaux et j’en passe, au langage des bombes .A ce sujet, j’ai du travail en perspective…Mais quelle récompense si j’obtiens des vendanges de paix qui seront bien celles de l’amour que je porte à l’humanité tout entière.

Avril.

«  Avril, la douce espérance ! » En Touraine, les giboulées de mars ont cédé la place à un zéphyr léger et parfumé des fleurs de lilas qui décorent les jardins. Mon Amiénois est plus sévère et brumeux, c’est pourquoi j’apprécie la douceur de ce Vendômois riche et discret, parsemé de blancs châteaux à chaque coude de rivière. Il fait bon vivre en Val de Loire ! L’air est pur et la pollution moindre. Comme j’aimerais donner à chaque région française le cachet et la douceur qui en font son charme. Ne pas oublier d’en parler à Nicolas…ou plutôt de le lui suggérer en musique, (celle de Lully peut-être ?) car « la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». Le pauvre ! Il a déjà tellement avalé de couleuvres avec le décrié aéroport de Notre Dame des Landes, que les mots n’ont plus de pouvoir sur lui…La musique…Peut-être…Pourquoi pas ?

Mai.

La végétation, vue du ciel, est un feu d’artifice de couleurs, d’harmonie et de senteurs. Le chaud soleil éclaire les pétales et illumine la rosée. Il est lamentable, toutefois, que la vallée du Rhône soit parcourue inlassablement par ces millions de voitures multicolores, collés aux voies routières et qui jouent les chenilles processionnaires. C’est un défilé ininterrompu et bruyant dont les relents de diesel montent jusqu’à moi. Vite ! Gagnons les nuages plutôt que de « tomber en esclavage » de cette pollution. J’ai la suprême chance d’ être tombé en amour  depuis plus de vingt ans, et, mes deux alliances en témoignant, d’y rester, aux côtés de mon aimée Brigitte.

Juin.

Voici la Camargue, ses étendues plates et grises où étincelle parfois, le vert cru d’une rizière. Un vol de flamants roses jaillit sur ma droite et m’accompagne sereinement dans mon voyage. Quelle splendeur ! La couleur rose vif unique, qui transparaît sur leurs ailes n’a rien de comparable. Comme Jacques Prévert,  je suis allé au marché aux oiseaux, dans l’ile de la Cité à Paris, où mes oreilles ont été accueillies en fanfare par un concert de chants, de cris, de ramages, de gazouillis et de trilles. Quant à mes yeux, c’était un carnaval de couleurs qui les avait éblouis, depuis le plumage du cacatoès en passant par celui du bengali, ceux des minuscules oiseaux-mouches, sans oublier les magnifiques plumes aux tons de pêche des autruches. Mais je n’ai jamais retrouvé le rose carminé des ailes de flamants roses. Il existe déjà nombre de réserves naturelles en Camargue mais pourquoi ne pas en ajouter une autre encore, dédiée aux flamants ? En parler à Nicolas.

Juillet.

Les syndicats vont-ils ordonner des grèves cette année ? Il semble bien que oui… Gérard Colomb, mon ministre de l’intérieur, va serrer les lèvres et  plisser son front. L’atmosphère, au ministère, sera bien lourde cette année, mais ce ne sera pas celle de Gérard :   Atmosphère, atmosphère, est-ce qu’il a une gueule d’atmosphère,  ce cher Gérard ??? Pas du tout. En tous cas, il va subir de plein fouet la bataille. De plus, ses collègues ont beau le surnommer, son « Altesse Sénilissime », il ne portera certainement pas la couronne de la galette des rois ! Bouh ! Que je suis méchant !

Août.

Je songeais pour Nicolas à lui faire écouter de la musique de Lully, mais serait-ce bien approprié ? Au cours d’une conversation à L’Elysée, il m’avait confié son amour pour le blues : « Le blues, j’adore ! », m’avait-il dit, voilà ses propres termes. Pour adoucir son humeur morose, je pense donc, plutôt, à lui offrir mon exemplaire dédicacé des  Blues Brothers : «  Everybody Needs Somebody to Love ».

Mais voilà que j’essuie mon front trempé de sueur : Dieu que la chaleur est lourde ! Je jette un œil sur la terre : partout des champs desséchés, couleur de paille car la moisson vient de se terminer. Nos cultivateurs ne font certainement pas en  mai ce qui leur plaît mais les durs labeurs des récoltes de fin d’été leur font exécuter ce qu’ils pensent devoir faire et, de cela, je leur suis très profondément reconnaissant. Allons ! Stéphane ! Ne le prends pas de travers ! Allonge un peu les subventions pour nos pauvres agriculteurs qui nous nourrissent avec tant de peine.

Septembre.

Quel magnifique parterre d’asters mauve se trouve au dessous de moi : où suis-je cette fois ? J’ai vogué au gré des courants tout en continuant mes songes. Voyons ! Ah ! Là-bas, sur ma droite, je distingue Bordeaux : me voici en Aquitaine, où j’avais admiré chez un ami, autrefois, des grappes odorantes de glycines, dont la superbe couleur rivalise avec celle de ces asters, inodores, malheureusement.

Pourquoi pensé-je, tout à coup à Hélène Grémillon ? Son livre, « Le confident », m’avait beaucoup plu. Peut-être parce qu’une de mes ferventes admiratrices, Mimie, pour ne la point nommer, m’en avait conseillé la lecture. Mon petit doigt me dit, d’ailleurs, qu’elle aimerait bien récupérer l’exemplaire de ce même livre qu’elle a prêté à Gisèle, il y a déjà un certain temps…

Octobre.

Mais que vois-je ? Me voici de retour à la « Lanterne », jouxtant le parc du château de Versailles. C’est notre petit nid d’amour, à Brigitte et à moi-même, où nous avons tout loisir de nous reposer des fastes de la République. Nous sommes seuls, hélas, car j’ai fait le choix de ne pas avoir d’enfant, Brigitte ne pouvant m’en donner. J’ai quelques regrets parfois et j’imagine un bel enfant blond, aux yeux bleus, mon fils, très fier, offrant à Brigitte pour la Fête des Mères, un dessin colorié avec amour.

Allons ! Secouons-nous ! Les regrets sont stériles. Je longe la pièce d’eau du parc de Versailles. Le spectacle des Grandes Eaux est terminé, mais je suis avec intérêt le vol de quelques libellules dont la délicate transparence des ailes évoque un vitrail subtilement colorié.

Novembre.

Mois triste et ténébreux. Le soleil se meurt et la terre s’enfonce dans le deuil. D’un coup de mes talons ailés, je gagne les Alpes. Voici le Mont Blanc en majesté, éclairé par le soleil, trônant au dessus de la grisaille des nuages. Si j’osais ? Eh bien, j’ose ! Mes ennemis ne me surnomment -t-ils pas Jupiter ? Me voici sur la pointe extrême du Mont Blanc, sommet de l’Europe, mon Olympe à moi. Le soleil darde ses rayons sur la neige éblouissante qui se détache sur le firmament presque noir de la haute atmosphère. Je ne sors pas du cadre : je m’assieds comme Dieu Le Père, rêvant d’avoir autour de moi la Sainte Trinité et, pourquoi pas ? La Vierge Marie…Quel rêve, mon Dieu ! J’en ai le rouge aux joues.

Décembre.

Mon rêve se termine. Me voici revenu sur terre. Tout en suçotant mon crayon, je feuillette un livre d’art floral, offert par Mimie, et m’attarde sur une composition au superbe feuillage d’automne.

Je demeure songeur. J’ai bien envie de fourrer toutes les « Bonnes Résolutions »  que j’ai prises dans une énorme noix de coco et de demander à mon dévoué Edouard, d’ouvrir tout grand la bouche : pourra-t-il avaler et digérer le tout ? C’est bien pire que les couleuvres de Nicolas, n’est-ce pas ! Et surtout, s’il y arrive, pourra-t-il faire, ensuite, confiance en son anus ??? Allons ! Allons ! Ne sois pas cruel ! Fais lui savourer, à la place, une bouchée onctueuse et suave de chocolat, sans arrière goût de grève, d’attentat, de scandale, d’impôts non digérés ou de budget en faillite !

 

Avez-vous reconnu dans « Avril la douce espérance », le poème de Rémi Belleau,  dans Stéphane Travert, notre actuel ministre de l’agriculture et dans Edouard, notre Premier ministre, Edouard Philippe ? ?

Pour la petite histoire, Mimie m’a effectivement prêté «  Le confident »d’Hélène Grémillon, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir et que je ne lui ai pas encore rendu. Comment Monsieur Le Président Macron peut-il être au courant ? ??

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Hélène : JOURNAL DE BORD

Janvier

Je déteste le ménage. Encore plus lorsqu’il faut le faire chez les autres. Nettoyer ses propres cochonneries, passe encore, mais celles des autres ! Mais je n’ai pas le choix. Grand-mère est décédée brusquement en décembre, juste avant noël. Elle a accumulé dans sa maison un tel bazar… Si l’on veut vendre cette bicoque avant la fin de l’année, il va falloir que toute la famille y mette la main à la pâte.

Comme d’habitude, mes tantes ont tout organisé. Elles sont arrivées la veille d’Abbeville et ont préparé ce matin un repas « qu’on prendra sur le pouce », a dit tante Roberte. Elle a également réparti les tâches : Lucienne à la salle de bain, « pour trier les médicaments et laver les toilettes »,  Charles dans les chambres, « pour vider et démonter les armoires, lui qui est si bricoleur »,  « Marie-Christine et moi nous nous occuperons de la cuisine car nous avons l’habitude », a-t elle enchaîné d’un air martial… Personne n’a osé la contester, surtout pas moi, qui déteste outre le ménage, les scènes de famille pendant lesquelles éclatent des rancœurs parfois enfouies depuis des siècles. Roberte m’a octroyé le grenier, je ne sais pas pourquoi, « tu tries et récupères ce que tu peux », m’a-t elle dit. Le grenier ? Est-ce parce qu’on me considère comme « l’artiste » de la famille, la farfelue, et qu’on souhaite de cette manière se débarrasser de moi, sous les toits ? Ou pour éviter que je ne commette quelque maladresse avec les bibelots en verroterie du salon ? J’étais tout à la fois vexée et soulagée. Au moins, je n’aurais pas de comptes à rendre, ni à Roberte, ni à sa cavalerie. J’ai laissé mes tantes et toute la famille qui  braillaient dans la cuisine en finissant leurs cafés, et je suis montée au troisième étage. Les escaliers qui permettent d’atteindre le grenier sont un peu raides et m’intimidaient quand j’étais gamine. « T’es grande, maintenant, t’as plus peur, hein ? » me disais-je, tandis que j’atteignais la vieille porte en bois, un peu essoufflée.

J’ai passé la matinée et une bonne partie de l’après-midi à remuer de la poussière, à rêvasser, à admirer l’envol des pigeons par la lucarne … ce qui donnait raison d’une certaine manière à tante Roberte quant à mon incapacité à gérer la situation … vers 17 heures, enfin sortie de ma léthargie, j’ai commencé à ouvrir les portes des armoires antiques qui empestent la cire et la térébenthine. Elles étaient envahies de cartons contenant des verres de toutes sortes : verres à vin, petits, moyens, grands, verres à bière, à liqueur … ma grand-mère tenait un café-cinéma –restaurant tout au bout du village, le « Joli Palace ». Même si a elle avait fini par déléguer ce genre de tâche, le nettoyage des verres l’avait occupé une bonne partie de sa vie. Soudain,  alors que j’extirpais de la troisième armoire le énième carton de verres, j’aperçus une enveloppe usée en papier kraft qui était vraisemblablement cachée derrière la tapisserie défraichie de l’armoire.

A l’intérieur, il y avait une lettre ancienne, en papier jauni, revêtue d’une écriture fine et régulière.

« Friburg sur Oder, le 8 avril 1940 »

« Ma chérie, comme me l’a m’a souvent dit maman, en avril, ne te découvre pas d’un fil. C’est d’autant plus vrai en ces périodes troublées. Prends bien soin de toi, protège-toi des frimas et de la férocité des hommes. Je voudrais tellement te serrer dans mes bras et nous envelopper tous deux d’un grand manteau de bonheur et de paix … 

 Je t’aime

 Ton Milou adoré »

J’ai soigneusement rangé la lettre dans mon sac à main et je n’en ai parlé à personne.

Février

Quelle corvée ! Ma tante Roberte a déclaré à toute la famille que nous aurions besoin de nous retrouver à la maison de mémé « au moins une fois par mois, voire même plus, sinon dans dix ans on y sera encore ». Je n’ai que ça à faire, moi, de passer ma journée  dans les trains pour venir ranger le fourbis d’une aïeule qui m’ignorait superbement quand j’étais gamine ! Mais bon, comme dirait tonton Charles, la famille, c’est sacré … donc me voilà à nouveau dans ce satané grenier, entre les toiles d’araignée et les crottes de souris. J’espère pourtant trouver d’autres lettres qui me permettraient de savoir qui étaient ces amoureux d’un autre temps. C’est peut être stupide de ma part, mais je sens intuitivement que je ne dois pas dévoiler ce que je vais trouver ici, du moins pas tout se suite. Au bout d’un moment, la pénombre du grenier ne me gêne plus. J’étale sur le plancher tous ce bric-à-brac antédiluvien, et plus je trouve de choses, plus je me sens à l’aise comme un poisson. Ces objets me donnent envie de créer des sculptures bizarroïdes à la façon des dadaïstes du début du siècle dernier. Mais soudain une trouvaille me détourne de ces élans créateurs. Cette fois-ci, c’est entre des torchons de cuisine et une cafetière en fer blanc que je déniche une lettre jaunie, soigneusement pliée. J’oublie un instant le grenier et la maison pour me plonger dans une époque révolue.

« Friburg sur Oder, le 31 décembre 1940

Ma chérie,

 Noël était bien triste cette année pour nous qui sommes si loin de notre famille, de nos amours et de notre pays. La captivité nous a pesé davantage pendant ces jours de fête. Heureusement, mon ami Bastien, ce fanfaron, s’est déguisé en  Mère Noëlle, il nous a fait rire aux éclats ! Je ne sais pas où il avait trouvé ce capuchon rouge, et ces bottes ! Un vrai trésor !  Nous avions tellement besoin de gaité ! Mon coeur, mon petit ange tu me man …

Zut ! Impossible de lire la suite ! Un liquide noirâtre a coulé sur le papier …  du café, sans doute ? Un peu frustrée, je lis la  fin de la deuxième page, à peine lisible.

« … reviendrai, quand enfin nous pourrons nous retrouver, pour toujours, pour la vie, mon amour de toujours !

 Ton Milou adoré » 

Cette lettre brûlante d’amour me surpend. Ma grand mère était une femme réservée, un peu revêche, et j’ai du mal à imaginer qu’un amant ait pu lui écrire de tels mots. Ces lettres ne viennent pas non plus de son mari puisqu’il s’appelait Jean-Emile. Je replie la lettre avec précaution et lui fait rejoindre celle que j’ai trouvée le mois dernier, dans mon sac.

Mars

Je reviens chez mémé, plus motivée que jamais. Le voyage avait pourtant mal commencé, j’avais perdu mon billet de train, et évidemment, je me suis fait contrôler entre Pérenchies et Marchiennes. J’ai eu beau expliquer presque toute ma vie au contrôleur, mémé, la maison, tante Roberte et tout le reste, il a fallu que je repaie le voyage. Je crois que je vais demander un remboursement à tante Roberte mais je ne sais pas trop comment lui dire. En tous cas, depuis la découverte de ces lettres, je me sens investie d’une mission : retrouver l’identité des tourtereaux. Peut être qu’en questionnant habilement mon oncle Charles, le plus âgé des frères de mon père, j’obtiendrais quelques réponses ? Mais pour l’instant il faut évacuer tout le bazar entassé dans le grenier. Tante Roberte a dit : « Il ne doit plus rien rester, aucune trace ! ». Et j’aime bien faire plaisir à tante Roberte, enfin, surtout quand ça ne me demande pas trop d’efforts.

Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le grenier est un fourbis invraisemblable d’objets hétéroclites amassés au fil des ans. A quatre pattes entre des vieilles planches vermoulues et le portrait d’un ancêtre improbable, je découvre quelques paperasses : deux ou trois exemplaires du  « Petit illustré » de 1928, un livre de comptes du débit de boisson daté du premier semestre 1942, et une lettre timbrée à 3 centimes. Sur l’enveloppe, je reconnais immédiatement l’écriture fine et régulière des deux premières lettres.

« Friburg sur Oder, le 15 mars 1940

Ma chérie,

Malgré la captivité, nous sentons mes camarades et moi que le printemps approche. Les vignes qui entourent en abondance la propriété de Herr Klaus Von Bingen verdoient. Les jonquilles arborent un jaune d’or qui me rappellent celles de notre Picardie chérie, et l’époque révolue où tu ornais ton chapeau de demoiselle de ces fleurettes ! Ah ! Combien donnerais-je pour retrouver ces temps bénis ! Rappelle-toi, Barbara, cette époque était celle des vendanges de l’amour, le printemps envahissait nos vies et nos cœurs d’a…

La lettre est déchirée et froissée. Je ne parviens à lire qu’avec difficulté quelques bribes de la suite, mais qui contiennent uniquement des détails insignifiants. La correspondance entre Milou et Barbara – puisque c’est son nom – commence à prendre de plus en plus de place dans mon sac et dans ma vie.

Avril

Aussitôt rentrée à Lille, j’ai consulté fiévreusement l’arbre généaloqique de la famille, réalisé avec soin par Tante Roberte il y a une douzaine d’années. J’ai parcouru les branches et les ramifications, à la recherche d’une éventuelle Barbara… mais rien en vue, et pas de Milou non plus.  J’étais très intriguée … c’était la maison natale de mémée, elle y a vécu toute sa vie. Qui étaient ces amoureux ?

Les giboulées de mars, tardives cette année, me surprennent tandis que je m’apprête à prendre mon train mensuel. En d’autres termes, il fait un froid de canard, et je ne porte qu’une petite veste jeune poussin en jean que j’ai dénichée aux puces hier matin.  Comme à son habitude, Roberte est arrivée la première. Elle sirote son café dans la cuisine avant de s’affairer. Je profite que nous soyons seules pour la questionner discrètement. Je lui parle de façon évasive des temps anciens, de grand-père, et si elle se souvient de la date de son décès.

– Ah mais on n’a jamais eu d’obsèques dignes de ce nom ! Avec toute cette histoire, ça a duré des années ! Tu n’es pas au courant ?

– Euh, non … qu’est-ce qui est arrivé à pépé ?

– Mais ton grand-père Jean-Emile a disparu ! C’était en 58 je crois. Il allait à la pêche à pied pour ramasser des coques au Hourdel, comme à son habitude, et sûrement la mer l’a rattrapé ! Elle monte tellement vite là bas ! On n’a rien retrouvé … il a été porté disparu, pendant des années, et ensuite, bien évidemment, pour l’héritage, ça a été d’un compliqué ! Ta pauvre grand-mère a eu bien du courage de continuer toute seule le Joli Palace ! Et dire qu’on a un si bel emplacement au cimetière ! Si c’est pas malheureux !

Un peu sonnée, je reprends mes esprits en montant lentement les escaliers. Les idées d’entremêlent dans ma caboche à toute vitesse.

Je crois que je suis restée plus de deux heures assise dans le fauteuil en velours cramoisi du grenier à remuer tout cela. J’ai fini par me lever pour m’activer un peu, histoire de montrer à Roberte que j’avais fait quelque chose… Dans un sursaut d’énergie, j’ai attrapé maladroitement des boîtes en carton qui trônaient au-dessus de l’armoire numéro cinq , la plus grande, celle que je n’avais pas encore ouverte. L’un des cartons est alors tombé au sol, déversant tout son contenu. Des photos ! Le carton recelait un trésor : des centaines de photos couleur sépia … J’ai passé un long moment assise par terre, dans la poussière, à contempler les portraits défraîchis de mes ancêtres. Un jeune homme alerte, aux boucles blondes et au regard franc me souriait sur l’une d’entre elles. Il posait avec un violon, de façon un peu gauche. Un piano servait de décor à cette mise en scène. Mais c’est ce qui était écrit au dos de cette photo qui m’intrigua :

« On dit qu’au delà des mers 
Là-bas sous le ciel clair
Il existe une cité 

Au séjour enchanté …  J’ai deux amours ….

Pour toi, Barbara chérie, et souviens toi, la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots !

 Milou

Paris, juin 1938 »

 Quand j’ai repris le train de 20 heures pour Lille, je cachais la précieuse liasse au fond de mon sac. Le regard de Milou m’obsédait.

Mai

Je n’osais pas montrer les photos à Tante Roberte, j’étais certaine qu’elle voudrait les garder. N’était-elle pas en quelque sorte la mémoire de la famille à elle  seule ?

Mais de retour à la maison de mémée, je profite de son absence pour discuter avec tonton Charles. Il a terminé depuis plus de deux mois de démonter les lits des quatre chambres, s’attaquant maintenant aux armoires. L’une d’entre elles est affublée de moulures chargées, style Louis Philippe. Mon oncle est plié en deux, tout au fond de l’armoire. Je le rejoins à l’intérieur tandis qu’il essaie vainement de  décrocher la porte de gauche.

– Tonton, TONTON !

Mon oncle qui a fêté brillamment ses soixante-dix ans le mois dernier est un peu sourd d’oreille. Je lui tends la photo, qu’il attrape en tremblotant.

– Tonton, tu le connaissais, ce Milou ? C’était un de vos copains de régiment ?

– Fais voir un peu ça …  Ah ben oui, il est bien jeune, là, elle date de quand, cette photo ? Il en a fait valser des cœurs, à l’époque ! Sacré Milou ! Toutes les filles du village tombaient en amour en le voyant !

– Tonton, c’était qui, ce Milou ?

– Mais c’est mon grand frère, pardi ! Jean-Emile ! Jean-Emile Desquennes ! Ou Milou si tu préfères !

Comme un feu d’artifice, la réponse de Tonton Charles m’illumine. Devant moi, apparaît la figure épanouie de ce grand-père inconnu, disparu par deux fois, la première fois à cause de la mer, la seconde fois par la faute du silence de sa famille. Car du vivant de ma grand-mère, ni le nom de Milou ni celui de Jean-Emile n’étaient prononcés.

Juin

Le mois de juin s’étire mollement dans les rues de Lille. Ce matin, j’ai décidé d’aller au « marché aux oiseaux ». C’est notre langage codé pour parler de la chasse au beau gosse, à ma copine Odette et moi … Aux Halles, alors que je rends la monnaie au poissonnier – j’adore les  crevettes grises, c’est mon péché mignon – je rencontre un grand type affublé d’un accent allemand prononcé. Il me rappelle vaguement mon grand-père, à cause de son physique, ou peut être parce qu’il est allemand ? Au fait, où en est mon enquête ? Je l’ai un peu oubliée ces temps-ci ! Je dois absolument continuer mes recherches … Et tant pis pour le beau gosse ! Un peu coupable, je rentre chez moi pour déguster quelques crevettes tout en relisant les lettres de pépé Milou.

Je sais maintenant qui se cache derrière cette signature. Mon grand-père Jean-Emile Desquennes, tenancier du café-restaurant Le Joli Palace. Il était soldat de première classe durant la deuxième guerre mondiale. Arrêté et prisonnier de guerre dès janvier 40, il fut vraisemblablement commis agricole dans une ferme d’un des nombreux Wehrkreis allemands, tout près de Dusseldorf, si j’en crois quelques mots griffonnés à la hâte au dos de l’une des photos :

« Friburg sur Odessa, février 1942,  carnaval de Dusseldorf »

Sur cette photo, les hommes portent des chapeaux en carton, des robes de femmes et des talons hauts. Ils ont une mine joviale mais si je compare la tête de mon grand père lors de ce carnaval improvisé à celle prise avec le violon, il est très amaigri.

Lors de ma visite mensuelle à la maison de mémé, je n’ai trouvé qu’un patin à roulettes -va savoir où est passé son jumeau – un pot de rillettes moisi, une boîte de boutons de nacre et des tonnes de moules à gâteaux. Rien en tous cas qui puisse m’aider dans ma recherche.

Juillet

Ce matin, Odette m’a appelé. Elle était victorieuse : « J’ai déniché l’oiseau rare au marché aux oiseaux ! » m’a-t elle dit, fière de son jeu de mots. Elle m’a donné rendez-vous chez elle, pour une « soirée mémorable » selon elle.

Lorsque j’ai sonné, un grand noir tout souriant m’a ouvert la porte. Il m’a dit qu’il s’appelait Awa, qu’il venait de Côte d’Ivoire et qu’il était ravi de me connaître. Ainsi, c’était lui, l’oiseau rare d’Odette … Confortablement installés dans des poufs violet et orange, nous avons regardé tous les trois un vieux film en noir et blanc d’avant guerre dont ne me souviens plus du titre, tout en sirotant du bissap  venu tout droit de chez Awa. Odette voulait faire découvrir à son petit ami « les merveilles de la culture française » et son goût immodéré pour les films d’avant-guerre. Soudain, alors que je commençais à m’assoupir, un retentissant « Atmosphère, atmosphère, est-ce-que j’ai une gueule d’atmosphère !!!???? » déclamé par une Arletty en pleine forme m’a réveillée brusquement. Plutôt hermétique face à la gouaille parisienne de l’actrice, j’ai pensé que mon atmosphère à moi, ce n’était ni Arletty ni l’Afrique, mais Barbara et son amoureux transi. Et aussi ce grenier plein à craquer de leurs souvenirs … Plus j’extirpais des caisses et des armoires tous ces objets devenus inutiles, plus j’étais assaillie de questions.

A la maison de mémée, Roberte fuit comme d’habitude mes questions, Tonton Charles, lui, n’est avare ni en anecdotes ni en bavardages sur sa jeunesse. Il m’a raconté que son frère était très gai, « un vrai fanfaron ! » m’a-t il assuré. « Moi, bien sûr,  j’étais jaloux … quand nous étions tous petits, par exemple, à la galette des Rois, c’est lui qui il avait toujours la fève ! Et une fois, quand on était jeunes, avec Violette et Barbara  qui venait d’arriver on a … ». Mais Roberte et Lucienne  sont alors entrées dans la pièce et ont coupé net les confidences de mon oncle.

Août

          J’ai découvert une nouvelle lettre de mon grand-père entre des dentelles parfumées à la naphtaline et des boîtes de bonbons Vichy. Elle date de mars 1944. Il inventorie tout ce qui lui manque, de la pêche au gâteau battu, en passant par les câlins avec Barbara. La captivité devient insoutenable.

 «  Barbara, nous sommes au mois de mars. Si je ne suis  pas revenu en mai, fais ce qui te plait, mais je t’en prie, oublie tout cela, notre amour et toutes ces lettres … sache que  je chérirai pour toujours ton tendre  souvenir.

 Ton Milou qui t’aime »

Le blues, j’adore, mais à petite dose. Car avoir un vrai blues, ça, non, je déteste. Et cette lettre me fiche un vrai bourdon.  L’amour est éphémère, surtout en temps de guerre.

Septembre

J’ai pioché au hasard des rayons de la médiathèque de Wazemmes un roman pour m’occuper dans le train. Il s’appelle « Le confident ». Il est écrit par une certaine Hélène Grémillon. Grâce au titre, j’imagine une aventure amoureuse à l’eau de rose, un récit facile à lire, distrayant. Mais ce n’est pas le cas. Calée dans mon siège de TER, je dévore le bouquin qui raconte des histoires de lettres anonymes reçues par une certaine Camille, une histoire de secret de famille sur fond de seconde guerre mondiale…  et si j’avais pris le livre juste à côté de celui-ci dans les rayonnages ?

Le voyage m’a paru court cette fois-ci, la lecture y étant sans doute pour quelque chose. Dans le grenier, je découvre au fond d’une malle en bois un service en porcelaine. Les myosotis, bleuets, roses et autres fleurettes ornent des centaines d’assiettes et de plats, soigneusement emballés dans du papier journal. Comme une petite madeleine, ces décorations naïves me rappellent la végétation soignée de la cour de mémée, quand j’étais petite. J’aimais y passer de longues heures, alors que les « grands » prolongeaient indéfiniment des repas à mourir d’ennui. Les grappes odorantes des glycines et le poivre de la menthe me chatouillent gentiment les narines, remontant à la surface de mes souvenirs. Mais il est déjà l’heure de partir. Et moi qui ait passé mon temps à rêvasser ! La vaisselle et les papiers journaux emplissent le grenier. Tant pis, ils attendront le mois prochain.

 Octobre

          De retour chez mémée, je constate que les journaux que j’ai éparpillés sur le sol du grenier n’ont pas bougé, ni la vaisselle … pendant mon absence, une Mary Poppins providentielle aurait pu m’épargner la corvée qui m’attend … Tiens ! Je n’avais pas remarqué la fois dernière que ces paperasses étaient si anciennes. L’une de ces feuilles de choux est datée du 23 juin 1944. Une année qui m’interpelle.

LE COURRIER PICARD

UNE FETE DONT ON SE SOUVIENDRA

A l’occasion de la fête des mères, les enfants de notre commune ont chanté et dansé de jolies farandoles, déguisés en petits animaux. La délicate transparence des ailes de libellule, les jolis minois des lapins, l’allure comique des canetons ont fait de ce beau spectacle un moment inoubliable, qui a réjoui petits et grands. Une célébration digne des recommandations du Maréchal  et de notre gouvernement. N’oublions jamais de célébrer nos mères, vaillantes et …. »

Je ne m’appesantis pas sur la suite qui suinte la propagande de Vichy et la collaboration. Découragée, je parcours distraitement le reste du journal quant un encart retient mon attention :

« Grande rafle organisée par la gestapo ce mois-ci : 12 résistants saboteurs et 5 juifs arrêtés –  l’un de ces derniers individus travaillait de façon illégale dans un établissement de débits de boissons de notre village. La patronne, Mme D. a accompli un acte exemplaire de citoyenneté et de patriotisme en révélant à la gestapo l’origine juive de son employée. »

Novembre

          Je n’en reviens pas. Roberte devient complètement folle ! Depuis ma dernière visite, elle a accumulé un tas de bazar dans la cave de la maison. On y trouve le fauteuil en velours que j’avais évacué du grenier, la table de nuit en marqueterie de mémée, et d’autres choses toutes plus inutiles les unes que les autres. Elle me demande de vider le grenier et en profite pour remplir la cave ! Comme il reste des caisses complètes de fantas, de bangas et de bières dans la cave, elle invite ses copines et la famille à des petits apéros improvisés dans ce lieu improbable.

« J’ai voulu sortir du cadre, tu comprends, la routine, la cuisine, c’est fatiguant  et ennuyant, à la fin ! On est bien à la cave, non ? Et il fait bon, avec la chaudière ! C’est cosy, comme disent les anglais ! »

Quand je pense que c’est moi la soit-disante originale de la famille ! Il a fallu que j’organise une réunion au sommet, pour mettre les choses au clair. Ma tante a un peu râlé, mais je suis parvenue à mettre fin à cette débauche. Avec toutes ces histoires, je n’ai eu le temps que de m’occuper du secrétariat du grenier. Un meuble magnifique, en bois de fruitier sculpté. Dans ses tiroirs, une découverte émouvante m’y attendait : nichée dans une boîte en fer blanc d’hameçons, une lettre à l’écriture inconnue sommeillait.

« Mon amour,

La vie devient impossible pour moi ici. J’ai beau prier la vierge Marie tous les soirs, implorer les bouddas et même les dieux païens de nos ancêtres, je sens que la menace du nazisme plane sur moi et devient de plus en plus réelle. Je songe à partir, quitter la région, mais je ne sais par quel moyen.

Prends soin de toi.

Ton amour, Barbara »

Décembre

          Tandis que je trie les photos du grenier, je tombe sur l’une d’entre elles que j’ai déjà scrutée des centaines de fois. Cette fois ci je l’examine à l’aide d’une loupe – un cadeau récent d’Odette pour m’aider à jouer les détectives. C’est une photo prise devant les cuisines du Joli palace. On y voit Barbara et tous les autres employés, qui entourent ma grand-mère, raide comme un piquet. A l’arrière des personnages, comme une ode à la vie, les aubépines et les érables du jardin revêtent de superbes feuillages d’automne. Ils arborent des petites feuilles étoilées que j’imagine colorées de jaune, rouge, orange vif. Mais c’est une autre étoile, toute petite et bien visible à la loupe, brodée sur le chemisier de Barbara, qui me fait frémir.

Le grenier est vide à présent, comme le reste de la maison. Nous avons réussi à la vendre à monsieur Pezat, le boucher-charcutier du coin de la rue. Je crois que je ne reviendrai plus dans le grenier de mémée.

«  Je pense que ta grand mère avait une haute idée de la France et de son berger à la moustache enneigée … comme on dit dans mon pays, « qui avale une noix de coco fait confiance à son anus. » mais je suis sûr que c’était une bonne personne !  Elle a juste fait des mauvais choix au mauvais moment », me  murmure Sissotto, philosophe et fataliste. Voilà déjà un mois qu’il est entré dans ma vie. C’est un grand ami d’Awa. Car j’ai découvert que la communauté ivoirienne était peuplée d’oiseaux merveilleux, et Sissotto en fait partie.

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Mimie : chronique d’une année

Le 1er janvier de cette année, je n’ai pas fait comme d’habitude, à prendre de belles et grandes résolutions que je ne tiendrais pas. C’est fini, ça, je suis devenue réaliste. Vouloir devenir raisonnable et me mettre au régime, non alors !!, surtout en pleine période de galette des rois, c’est grotesque, irréaliste et irréalisable et puis, que voulez-vous, j’ai des comportements et des goûts incompatibles : je suis gourmande et je voudrais être mince, j’aime avoir une maison nickel et je déteste le ménage, je n’apprécie pas les airs de sages que se donnent souvent les vieilles gens en disant telle ou telle expression et pourtant j’aurais tant aimé entendre ne serait-ce que la voix d’une seule de mes deux grands-mères me susurrer « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». Dieu, ou Dieu sait qui, m’a faite tout de même bien bizarre !!

Aujourd’hui, en début d’après-midi, j’étais sur l’autoroute et devant moi s’étiraient des nuages, de magnifiques nuages qui par endroits laissaient passer un peu de ciel bleu. Un œil sur la route, l’autre « dans les nuages », je m’évadai un peu, j’étais attirée par ces masses délicates et cotonneuses, aux contours changeants. Elles évoluaient sous l’emprise du vent, mais je ne le sentais pas comme cela, pour moi c’étaient les nuages qui décidaient eux-mêmes de leur forme, de leur parcours, un peu comme un enfant qui lâche spontanément la main de son parent pour aller cueillir une fleur. Ces nuages ne connaissaient pas de frontière, ils étaient libres d’aller où ils voulaient, de cacher ou non le soleil, de s’évanouir dans le ciel en laissant une petite traînée derrière eux, comme un léger soupir, un regret ou de se regrouper pour manifester peut-être un gros mécontentement. Je pensai : et si j’accrochais un message à un nuage ? Aussitôt dit aussitôt fait, une fois rentrée à la maison, je pris une grande échelle et grimpai, grimpai, grimpai avec à la main une attache métallique pour les boules de Noël et mon message embroché dessus.

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Nous sommes début février. Cela fait maintenant quinze jours que j’ai accroché mon message à ce nuage qui transporte ces quelques mots : « Bon pour un jour de bonheur à celui qui trouvera ce message » et j’avais noté au dos mon adresse mail. Bon, c’est sûr que je n’avais pas assez réfléchi car comment aurais-je pu réaliser le bonheur de quelqu’un que je ne connaissais pas, je ne suis pas la Mère Noëlle qui connaît les désirs de chacun. De plus la notion de bonheur est bien personnelle et culturelle : pour l’un ce sera d’avoir assez à manger pour lui et sa famille, pour l’autre ce sera de savoir dessiner, pour un autre encore, ce sera d’apporter la guérison à tel proche atteint d’un cancer ou de se promener dans la nature et de découvrir au détour du chemin un perce-neige ou une orchidée sauvage, ou même pour un enfant du désert de nager comme un poisson dans l’eau.

Me voilà bien, comment ferais-je si j’avais une demande et que je ne sache pas y répondre. J’en étais là de mes réflexions un soir de vent violent quand j’ouvris la messagerie de mon ordinateur : rien d’intéressant, et puis soudain la page en cours s’effaça, j’eus un écran noir sur lequel défila en boucle un seul mot, répété à l’infini : « Hello ». Je fixai ce message qui passa sous mes yeux, interdite, puis au bout de trente secondes à peine, tout redevint normal et mon ordinateur fonctionna de nouveau. Avais-je rêvé, avais-je appuyé malencontreusement sur je ne sais quelle combinaison de touches, je ne sus quoi penser. Je me demandai si c’était là une réponse à mon message ou si c’était le pur hasard. Je restai bien perplexe.

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Le temps passa, nous étions en mars et je perdais peu à peu tout espoir d’une réponse à mon message car je ne pensais pas que ce « Hello » sur mon ordinateur en avait été une. Un jour pluvieux, je scrutais le ciel à la recherche d’un éclat de ciel bleu, mais j’avais beau regarder, le ciel était si bas, si lourd que l’on ne distinguait même pas les nuages qui pourtant se déversaient généreusement sur nous. Il faisait froid dehors et je décidai de m’installer devant le feu de cheminée. J’aime bien, l’hiver quand il fait froid et que je n’ai pas à sortir, me lover tranquillement dans un fauteuil avec un livre. Ce jour de pluie m’inspira d’aller cueillir dans la bibliothèque un de mes vieux livres de Prévert : « Paroles » et relire le magnifique texte sur Brest : « Rappelle-toi Barbara ». Ressortir mes livres de Prévert et celui de Baudelaire « Les fleurs du mal » me ramène à mon adolescence où j’y étais très souvent plongée ; j’avais l’habitude de laisser des feuilles blanches arrachées au plus petit des carnets oranger Rhodia en guise de marque-page sur mes textes préférés. J’ai toujours plaisir maintenant à relire ces pages, comme une redécouverte de ce qui me touchait alors à travers les textes marqués ainsi.

Donc ce jour-là, je cherchais « Rappelle-toi Barbara », je le retrouvai assez vite grâce à la petite feuille blanche, mais, surprise, la feuille n’était pas blanche, d’une écriture que je ne connaissais pas, il était écrit ces quelques mots  : « vendanges de l’amour ». Stupeur, sans tremblements toutefois, d’où venait cette écriture inconnue dans « mon » livre, ce livre que je vénère particulièrement entre tous, qui m’a suivie dans toutes mes « péripéties déménageuses », bien jauni par les ans, les pages parcourues tant de fois au creux de mon douloureux mal-être d’adolescente. Non seulement « on » s’était permis de rentrer dans mon intimité, mais en plus « on » s’était permis de la profaner et de plus « on » y avait laissé la trace de sa profanation. Il y avait là quelque chose du viol qui me bouleversa profondément, une fois passés les moments de stupeur puis de colère. Je me concentrai sur ma respiration, retrouvai peu à peu mon calme et regardai de nouveau cette feuille : à bien y regarder, l’écriture n’était pas laide du tout, les mots étaient même joliment calligraphiés ; je ne comprenais pas ce qui s’était passé, quelqu’un venu chez moi avait-il ouvert un livre de la bibliothèque, ça c’était possible, qu’il prenne celui-ci particulièrement pouvait arriver bien sûr, mais qu’il écrive quelque chose sur mon marque-page, là il fallait oser !!!

Et puis que signifiaient ces mots, si encore cela avait été un commentaire élogieux sur ce texte, à la limite j’aurais pu accepter cette hypothèse, mais là, non, il n’y avait aucun rapport. « On » avait mis le titre de ce qui me semblait être une chanson de Marie Laforêt, j’aime bien Marie Laforêt, mais cette chanson-là ne fait vraiment pas partie de celles que j’aime de son répertoire. Je pensai que peut-être c’était le titre d’un livre que je ne connaissais pas ou qu’il y avait une référence qui m’échappait au texte de Prévert et je cherchai sur internet. Non, rien de particulier, ce n’était bien que le titre d’une chanson, je lus les paroles et l’une d’elles me parla : « Car la vie toujours rassemble, oui la vie toujours rassemble, malgré tout, ceux qui se quittent un jour ». Je n’avais jamais porté attention aux paroles de cette chanson et elles me plurent. J’espérais encore une réponse à mon message accroché à un nuage en janvier, était-ce cela ?

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Le 1eravril est arrivé, j’aurais été d’accord pour me découvrir d’un fil si cela avait pu me donner une réponse à l’intrusion dans mon livre, que je n’oubliais pas, et même de deux fils si j’avais eu des nouvelles de mon message. Il faisait beau ce jour-là, un ciel bleu sans le moindre nuage et je sortis faire une ballade dans la nature. Les premiers moments de soleil au printemps sont si agréables après l’hiver et les giboulées de mars, ils portent la promesse des beaux jours et mettent chacun en joie ; moi cela me donne envie de gambader en sautant et chantant comme une fillette !!!

Je me promenais donc sous le soleil quand soudain il plut à verse ; je me précipitai sous un arbre pour attendre que cela cesse et je m’aperçus avec étonnement qu’il ne pleuvait qu’au dessus de l’arbre sous lequel je m’étais réfugiée. C’était étrange, je me demandai en riant intérieurement si c’était moi que le ciel voulait arroser ? Pour avoir la réponse, je sortis de sous l’arbre et courus au milieu du pré vert qui s’étirait devant moi : étrangement la pluie me suivit tandis que le soleil inondait à nouveau l’arbre de ses rayons. Je me déplaçai de nouveau hilare, la pluie se déplaça avec moi !!! Je nageais dans l’étrange  !!! Pour tordre le cou à mes doutes, je me dirigeai à pas lents à l’orée du bois tout proche : la pluie progressait avec moi, à mon rythme.

C’était fou, je ne savais que dire, que faire, que penser. Je voulais téléphoner à quelqu’un, mais comment expliquer ce qui m’arrivait, je repensai à la phrase de Wagner : « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. », moi l’ennui, c’était que je n’avais même pas dans mes cordes une connaissance suffisante de la musique pour tenter de transmettre ce que je vivais.

Une pluie surnaturelle mouillant autant qu’une pluie normale, je retournai à ma voiture m’abriter, ruisselante déjà ; j’étais bien la seule personne à des lieues à la ronde réfugiée dans sa voiture avec les essuie-glaces en marche. Mes pensées se noyaient dans un abîme de perplexité, il me fallait bien admettre que ce que je vivais n’était pas normal, que si ce n’était pas normal, c’était qu’il y avait une raison qui échappait à ma raison. Et tandis que mon esprit s’ouvrait à des mondes inconnus, la pluie devint de plus en plus forte et le bruit dans la voiture carrément insupportable, m’agressant tellement les oreilles que je dû sortir, tant pis si je me mouillais ; d’ailleurs, j’étais déjà trempée, je ne pouvais l’être plus. Je sortis et instantanément la pluie s’arrêta ; par réflexe je regardai le ciel et vis un nuage qui se décomposa sous mes yeux pour former le mot « HELLO » suivi de plusieurs points d’exclamation comme je le fais souvent quand j’écris. Que m’arrivait-il, qui m’envoyait ainsi ces « Hello », que je voyais comme des signes de vie ??? Je rentrai chez moi avec une tonne d’interrogations.

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Il ne se passa objectivement rien au mois de mai, sinon que je triturais dans mon esprit les événements particuliers de ces derniers mois, survenus depuis que j’avais accroché mon bon pour un jour de bonheur à un nuage :

  • La coupure de mon ordinateur avec le mot Hello qui défilait
  • Dans le livre-clé de mon adolescence, cette inscription manuscrite « Vendanges de l’amour » avec peut-être cette phrase que j’avais retenue : « Car la vie toujours rassemble, oui la vie toujours rassemble, malgré tout, ceux qui se quittent un jour »
  • La pluie sur moi seule et puis ce Hello dans le ciel avec ces points d’exclamation comme le final d’un feu d’artifice

C’était bien maigre, mais il y avait tout de même ce deuxième hello qui venait me confirmer en quelque sorte l’existence du premier dont j’avais fini par douter. Je cherchais des raisons objectives, des liens, des explications et m’ouvris peu à peu à l’idée qu’il fallait peut-être chercher en moi et non en dehors de moi. Que m’évoquait le mot hello, je pensai à une parole de bienvenue que l’on échange lors d’une rencontre, ou à un signe de vie que l’on donne à quelqu’un que l’on retrouve, donc dans tous les cas il était question de séparation et de retrouvailles, ce qui me parlait beaucoup. Mais dans quel sens travailler cela, séparation et retrouvailles, si je torturais ces mots, cela pouvait évoquer la notion de présence/absence.

Je repensai à mon offre d’un jour de bonheur et compris que mon message était ridicule : qui voudrait d’un seul jour de bonheur, pourquoi pas toute la vie, car il doit être dur de remanger du pain après avoir mordu dans de la brioche. Me vint à l’esprit une réplique d’Antigone dans la pièce éponyme d’Anouilh que j’avais adorée dans le passé : « Moi je veux tout, tout de suite – et que ce soit entier – ou alors je refuse ! ». Oui c’est cela, je n’avais pas de réponse car personne de sensé ne pouvait rêver d’un seul petit jour de bonheur, un peu comme si l’on me proposait que le prince charmant tombât en amour pour moi et que je susse par avance que vingt-quatre heures plus tard cet amour aurait disparu. Et puis je pensai aussi à ce qu’il y avait de fat à vouloir offrir un jour de bonheur : cela signifiait que je considérais que j’étais une super-nana qui avait tous les pouvoirs, que la personne qui lirait mon message n’était pas heureuse. Je m’imaginai me promener dans la rue et proposer au premier venu une journée de bonheur : au mieux il croirait que c’est une avance, au pire il me demanderait de quoi je me mêle, allant peut-être même jusqu’à me donner une gifle parce que j’aurais osé lui dire en face ou simplement croire, ou pire, lui faire subodorer qu’il n’était pas heureux.

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Si mai fut riche en introspection, je décidai d’aborder juin avec sérénité. Fini le carnaval des pensées les plus folles, je résolus d’oublier mon message, de penser à moi, de me donner de la douceur et je replongeai dans Prévert, installée dans mon hamac à l’ombre d’un saule tortueux. Une simple ficelle attachée à une branche me permettait quasiment sans effort d’obtenir un délicat balancement, je voyageais dans mon livre chaque après-midi au gré des feuilles blanches Rhodia, le bonheur quoi !!

Et puis un jour j’arrivai naturellement sur ce merveilleux poème : « Pour toi mon amour » qui commence par ces quelques mots « Je suis allé au marché aux oiseaux ». Je le relus et fus encore une fois émerveillée de sa beauté, mais également ravie de constater que déjà adolescente j’appréciais ce texte. Et puis au moment de replacer le marque-page, je vis que c’était la feuille sur laquelle était écrit « Vendanges de l’amour ». Je manquai tomber en apoplexie mais me contentai de tomber du hamac en me relevant trop brusquement.

Finie la sérénité, fini le farniente, mon esprit repartit à cent à l’heure : comment cette maudite feuille avait-elle migré de « Rappelle-toi Barbara » à « Pour toi mon amour » ??? Qui avait fait cela puisqu’il fallût bien que quelqu’un l’eût fait, car je savais bien que ce n’était pas moi !!!

J’eus le réflexe de regarder le ciel et j’eus la nette impression qu’il se riait de moi car le vent qui sévissait très haut dans le ciel modelait constamment les nuages en leur donnant des formes de points d’interrogation, devenant points d’exclamation  quelques secondes plus tard !!

Cela ne pouvait pas être plus clair : c’était un message intentionnel en langage codé. Je réfléchis et traduisis ma météo ainsi : « Pose-toi des questions » pour les points d’interrogation, et « Bon sang !!» ou encore « Et plus vite que ça !!» pour les points d’exclamation. Par chance une amie sonna à la porte à cet instant précis, j’ouvris et tandis que les nuages continuaient leur jeu d’écriture, je l’invitai à regarder le ciel et je compris que le message que j’y voyais m’était exclusivement destiné quand elle s’extasia devant la beauté d’un pareil ciel bleu sans le moindre nuage !!

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Pendant les vacances d’été, c’est le défilé des enfants, de la famille, des amis, à mon plus grand plaisir. Dès les premiers jours du mois de juillet, tout est prêt : les dahlias sont en fleurs, la glycine a peu à peu couvert la gloriette de mon jardin secret à l’arrière de la maison, les poissons rouges ont repris l’habitude de voir du monde sans disparaître dans les profondeurs de leur bassin, les tomates-cerise attendent les menottes des petits, tout est parfait.

Cette année-ci, ce fut ma fille Julia qui arriva la première. Elle défit ses bagages, but un verre de jus d’orange sans pulpe, regarda tout autour d’elle et me dit : « Il règne une drôle d’atmosphère ici et je te trouve mauvaise mine !! ». Je lui rétorquai : « Atmosphère, atmosphère, est-ce-que j’ai une gueule d’atmosphère !!!!??? ». Nous éclatâmes de rire et nous affairâmes à préparer notre liste de courses pour les desserts rituels ainsi que les intemporels : au grand plaisir de mes petites-filles, nous confectionnâmes une galette des rois, des crêpes de la Chandeleur, des bugnes de mardi gras et une bûche de Noël, puis les intemporels : des beignets aux pommes, du pop corn, mon fondant au chocolat, un flan à la vanille de Madagascar, que sais-je encore !!

Outre l’objectif de se régaler ensuite, le plaisir de cuisiner avec mes filles est de discuter tout en travaillant. J’en vins ainsi à lui parler de la trouvaille dans mon livre de Prévert. Je renonçai dans un premier temps à lui parler de mes nuages, je n’avais pas envie de l’inquiéter sur ma santé mentale !! Je voulais savoir si elle aurait pu trouver une explication logique et surtout si elle connaissait cette écriture. Elle non plus ne comprit pas comment cette feuille s’était vue recouverte d’une écriture inconnue ; quand elle l’ouvrit et découvrit les nombreux marque-pages qui s’y trouvaient, je lui expliquai l’importance qu’avait eue ce livre pour moi. Elle me dit alors qu’il n’y avait pas de hasard, que faute d’explication rationnelle, il s’agissait à son avis d’un message, d’un message d’une entité, de l’au-delà, d’une âme, d’un ange-gardien, peu importe le terme que l’on voulait utiliser. Bon, d’accord pour un message, mais lequel ???

Quand elle repartit une semaine plus tard, je lui avais finalement parlé de mes nuages et à ses yeux, elle pensait que tout était lié et que ces « vendanges de l’amour » étaient la réponse à mon message, qu’il fallait peut-être « simplement » que je m’attache à décortiquer cette réponse.

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Le mois d’août ce fut sa sœur Lise qui vint passer quelque temps. Avec elle, c’est plutôt folie et compagnie : elle arriva, fonça sur la terrasse, laissa tomber sac, valise, chaussures, et plongea dans la piscine toute habillée en me criant «  En mai, fais ce qui te plait ». Je sautai à mon tour telle que j’étais car la folie douce est si agréablement contagieuse en lui faisant remarquer que nous n’étions pas en mai ; elle me rétorqua sans sourciller tout en m’envoyant de grandes vagues d’eau qu’août n’avait qu’une syllabe comme mai, donc que cela marchait aussi, idem pour mars et juin !! Va répondre quelque chose à ça !! Elle commençait ses vacances à cent à l’heure comme une tornade, comme souvent !!

Comme Lise avait plus jeune l’habitude de fouiner dans mes affaires, dès le premier soir une fois l’excitation de son arrivée retombée, je lui montrai la feuille que « quelqu’un » avait oubliée dans mon livre, pensant qu’elle pourrait me dire quelque chose, elle regarda et me dit que cette écriture ne lui était pas inconnue. Lise a une mémoire phénoménale, il n’y avait plus qu’à attendre qu’elle cherche dans sa base de données, mais elle partit dans une improvisation musicale fort jolie qu’elle termina en me déclarant « le blues j’adore ». Je ne la ramenai pas au sujet qui m’intéressait car moi aussi j’adore le blues et nous nous mîmes à chanter en faisant un défilé dans le jardin, chacune avec un instrument imaginaire dans les mains, Lise une guitare, moi un saxo et mon petit-fils Milo clôturant la marche en faisant mine de taper dans des cymbales, bien en rythme.

Ce fut ainsi pendant les dix jours que dura sa visite. Lise ne sait pas rester sans rien faire, un peu comme moi d’ailleurs, (comme c’est étrange !!), et le dernier jour, comme il pleuvait et qu’on ne savait que faire, elle proposa de dessiner avec mes grosses craies sur le ciment du grand auvent où l’on gare les voitures, qu’il fallut bien sûr déplacer sous la pluie diluvienne !!! C’était étrange, il pleuvait très fort et nous étions tout de même dehors, mais bien à l’abri comme si nous bravions les éléments mais en toute sécurité !! Lise partit sur une fresque imaginaire, elle sait si bien dessiner, moi je me contentai de dessiner comme un enfant : un arbre et des fleurs stylisés ; quant à Milo, il décréta du haut de ses huit ans que c’était un jeu de petits de maternelle et que ça ne lui plaisait pas, il prit tout de même avant de partir une craie et, pour ponctuer sa déclaration, dessina plusieurs points d’interrogation entremêlés de points d’exclamation. Je restai saisie devant la ressemblance avec mon message de nuages après « ma » pluie du printemps. Je ne dis rien car Lise m’aurait dit « Tu es folle, femme des années quatre-vingts !! »,oui, elle m’appelle comme cela parfois, ou encore « femme des cavernes », c’est sa manière à elle de me dire des mots d’amour. Elle me trouva bien rêveuse et absente les heures qui précédèrent son départ.

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Enfin septembre arriva et avec lui le retour au calme dans la maison. J’en profitai pour relire comme chaque année « Le confident, d’Hélène Grémillon ». J’ai toujours du mal à expliquer pourquoi ce livre me touche tant, est-ce en raison de la découverte d’une mère tout amour et résignation derrière celle de l’état civil, est-ce le suspense, la douceur de l’écriture, l’arrivée progressive, derrière les apparences, d’une réalité autre, je ne sais pas ; je suis bouleversée chaque fois que je lis ce livre et je ne sais jamais saisir clairement pourquoi. Je me lovais pour cette lecture dans le hamac, une brise amicale m’offrant le parfum délicat des dernières grappes odorantes de la glycine de la gloriette. Je pouvais enfin avoir l’esprit déchargé de l’intendance des vacances des uns et des autres pendant la période estivale riche en invasions chaleureuses !!!

Je repensai à Milo et à son inscription à la craie, ce ne pouvait être un hasard, mais dans quels sens diriger ma réflexion pour comprendre tout ce qui m’était arrivé.

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C’est dans les derniers jours d’octobre que je sentis l’impériosité de donner du sens à tout cela. Mon esprit avait vagabondé sans succès dans tous les sens depuis septembre, les nuages dans le ciel « se taisaient » et Lise venait de me téléphoner : elle avait oublié de me dire cet été qu’elle s’était finalement rappelé avoir vu une écriture semblable à celle des « vendanges de l’amour » dans mon bureau/atelier. Je cherchai, cherchai, passai en revue toutes les pages écrites que je pouvais détenir, et en fait contrairement à ce que je pensais d’emblée, il y en avait beaucoup, notamment dans la grosse boîte d’archives où je conserve les cartes postales que je reçois. Celles de mes filles et de la famille, notamment celles pour mon anniversaire ou la fête des mères, je les laisse à part, presque à portée de main car elles n’ont pas la même place dans mon cœur.

Je sortis donc la boîte d’archives qui se remplit depuis des années au fil des arrivées de cartes postales, je les regardai toutes une à une, certaines représentaient de belles vues de vacances, d’autres des fleurs, d’autres des insectes, une par exemple était tirée d’une planche d’anatomie des insectes et montrait la délicate transparence des ailes de libellules, je l’avais totalement oubliée et pourtant elle était superbe. Quelques unes venaient du Japon, de Pologne, d’Amérique du Sud et je découvrais à mesure que je vidais la boîte à quel point des personnes dont on a été très proche à un moment de sa vie peuvent tomber dans l’oubli, c’est là un avantage des cartes postales sur les SMS que de garder des souvenirs que l’on peut tenir dans ses mains !!

Cela me fit repenser à la phrase des vendanges de l’amour qui dit que la vie rassemble ceux qui se sont quittés un jour. Il y en a des personnes que la vie, le temps nous ont faites quitter ou que l’on a quittées ou encore qui nous ont quittées depuis bien longtemps, mais une pensée et elles sont de nouveau là, comme par magie.

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Je continuai à réfléchir longuement sur cette phrase le 1er novembre, jour de la fête des morts. Je me mis à la fenêtre, la tête dans le vague comme quand j’étais enfant et que je m’évadais ainsi depuis la fenêtre de ma chambre au sixième étage. Il ne faisait pas très beau, iI y avait des nuages, je les voyais mais je rêvassais et n’y prêtais pas attention quand quelque chose m’obligea à revenir ici et maintenant : les nuages se déplaçaient en s’agglutinant très vite les uns aux autres et formèrent un immense rectangle cotonneux très dense aux angles bien nets à quatre-vingt-dix degrés. Dans le même temps mon ordinateur s’éteignit et une image apparut sur l’écran, une image sombre que je pris tout d’abord pour la Vierge Marie, puis elle s’éclaircit et je reconnus l’image de ma grand-mère maternelle, Victorine, qui dès que je l’identifiai rétrécit jusqu’à ne devenir plus qu’un point lumineux qui sortit du cadre de mon écran pour disparaître par la fenêtre et rejoindre le ciel où il brilla puis s’évanouit peu à peu totalement. Mon Dieu, pensai-je, j’ai une carte postale de ma grand-mère maternelle ; et je n’y ai pas pensé !!

Tandis que je la cherchais, je me maudis de ne pas y avoir songé plus tôt ; je n’ai d’elle que deux photographies, un morceau de ruban et cette carte postale qu’elle avait écrite à des amis dans laquelle elle leur parlait de son récent veuvage. Cette carte que j’avais mise sous verre et accrochée dans mon bureau, tout d’abord en montrant l’image qui représentait des pensées, puis en la retournant pour voir l’écriture !!! Et puis j’avais caché ce trésor car j’avais peur que les couleurs de la photo et l’encre ne passent avec le temps.

Je me ruai dans mon placard et sortis cette carte, véritable relique à mes yeux, je la retournai et vis l’écriture, violette elle aussi. J’ouvris « Paroles » et je comparai les deux écritures, c’était rigoureusement la même. Je pleurai, cette grand-mère que je n’avais pas connue et à laquelle je pense si souvent avait répondu à mon message et je n’avais rien su déchiffrer. La vie toujours rassemble tous ceux qui se quittent un jour !!!! C’était à moi que ma grand-mère adressait la réponse à mon message accroché au nuage en m’offrant le jour de bonheur que je promettais à un inconnu, car effectivement, pour moi aucun autre jour ne pouvait être plus heureux que celui-ci.

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Je vécus sur un nuage pendant tout le mois de novembre, puis décembre se profila à l’horizon ; je me promis d’écrire cette histoire pour que mes petits-enfants la connaissent un jour et je préparai Noël, les cadeaux, les menus, et surtout un élément important : la décoration de la maison, le temps avait été doux et il y avait encore de superbes feuillages d’automne qui me permettraient de faire des compositions florales. Mon esprit était sans arrêt auprès de ma grand-mère ou était-ce le sien qui restait auprès de moi, je n’en sais rien. J’étais heureuse, j’avais enfin conscience d’appartenir à une famille car j’avais une aïeule qui en quelque sorte me reconnaissait comme appartenant à sa lignée.

Ce Noël se promettait d’être différent des autres, moi qui habituellement déteste toutes les fêtes de famille et Noël tout particulièrement. Je n’avais encore rien dit à mes filles et la révélation de toute cette histoire me semblait le plus beau cadeau que je puisse leur offrir e et m’offrir également.

Il fallait tout de même s’occuper des corps et pas que des âmes !! Concrètement je voulais faire simple car on mange toujours trop pendant les fêtes. J’avais prévu de présenter au lieu de la bûche des fruits exotiques : des litchis de Madagascar, des papayes, des fruits de la passion, des mangues, un gros ananas, des pitayas et une noix de coco. Au moment du dessert, pendant que je découpais l’ananas, Julia entreprit de casser la noix de coco, en vain. Lise essaya à son tour, renonça et un peu éméchée proposa de la manger en l’état en citant ce superbe proverbe africain : « Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus. » !!! C’était tout Lise, tout le monde rit et je partis chercher un gros marteau au garage. Je m’affairai et réussis à percer les yeux de la noix, mais il n’y eut pas de lait qui en sortit, mauvais signe, pensai-je, elle va être toute sèche. Puis je cassai la coque en deux et l’ouvris tandis qu’au dehors le tonnerre retentissait au même instant. A l’intérieur de la noix, il y avait une petite feuille Rhodia pliée en quatre sur laquelle il y avait deux dates, les deux antérieures à ma naissance : je compris tout de suite et fonçai vérifier sur mon arbre généalogique de qui il s’agissait, mais je m’en doutais déjà : c’étaient les dates de naissance et de décès de ma grand-mère paternelle, une brave espagnole qui ne sut jamais écrire, mais qui connaissait les chiffres. Mes larmes durent lui donner à elle aussi son jour de bonheur. Elle se rappelait à moi, moi qui ne m’étais jamais intéressée à elle, mais à partir de ce jour je savais que les choses allaient changer. J’avais comme tout le monde deux grands-mères !!!

J’avais bel et bien fait les vendanges de l’amour et récolté la plus belle des vendanges : un contact avec mes deux grand-mères qui ne m’avaient jamais serrée dans leurs bras, puisque parties bien trop tôt. Oui la vie toujours rassemble tous ceux qui se quittent un jour.

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Pascaline – les 12 mois de l’année

Une certaine année.

Emma est assise au coin de la cheminée. Elle regarde le feu en sirotant un verre d’alcool fort. Elle est loin d’ici : une nouvelle année commence et elle repense au mois de janvier de l’année précédente … une année qui avait bien commencée, avec les mêmes résolutions qu’elle prenait soin de ne pas suivre, histoire peut-être de s’économiser la fatigue d’en chercher de nouvelles. Réaliser quelque chose mais quoi  ? Peut-être une petite histoire, une belle, une drôle ou une bien ficelée. La sienne ou celle de quelqu’un d’autre … Déjà, (petite résolution n°1) le ménage   : « je déteste le ménage ! » et (petite résolution n°2) : « je ne m’en culpabilise plus ! J’assume ! ». Elle pose son verre sur le guéridon encombré, remet une bûche dans la cheminée et se repasse le fil de l’histoire de cette année écoulée. Il y a eu rapidement ces problèmes qui se sont accumulés, ces maladies qui lui ont sautées dessus, l’année dernière, comme des sangsues, la laissant exsangue, sans force … une en appelant une autre à la rescousse dès que son corps semblait gagner la lutte … Elle frissonne. Elle repense au dicton de sa mère « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». Elle resserre le châle autour d’elle, replie ses jambes et se blottit contre le dossier du canapé. Elle repense à sa vieille amie ; la reverra-t’elle jamais ?

Elle déblaye la petite table d’une main, repoussant papiers, verres vides, ouvre son ordinateur et commence le bilan : en janvier dernier, elle n’avait rien noté de notable. En février … elle se débattait avec les fièvres, virus, microbes lesquels eux se trouvaient chez elle comme un poisson dans l’eau. Peu de textes écrits. Les microbes, elle les avait tous collectionné et eux avaient fait le tour de son corps comme une visite chez l’habitant, négligeant un espace pour mieux en investir un autre. Elle, malgré ses pilules multicolores et les feuilles de papiers d’Arménie, n’avait pas réussi à les chasser et ce, jusqu’à ce que, de guerre lasse, un jour de pluie, elle ouvre emmitouflée et le nez rouge à sa voisine, Hélène, une charmante vieille dame, qui venait de sonner. Cette dernière était inquiète de ne plus la voir le mercredi matin, alors qu’Emma ne manquait jamais une occasion de s’arrêter la voir en allant au marché pour lui demander si elle n’avait besoin de rien. La vieille dame, toujours habillée de rouge, une vraie mère Noëlle, avait décidé de prendre les choses en main : remèdes de bonne femme, grogs, tisanes, aération de la maison, odeurs de cuisson de gâteau, mots chaleureux au coin du feu avaient eu raison des maux divers et variés.

Emma s’était alors confiée à cette Mère Noëlle providentielle … elle n’avait sans doute jamais autant parlé… Elle ne voyait plus ses parents depuis des années, vivait seule avec son chat pour seule compagnie, compagnie bien solitaire aussi. Les rencontres amoureuses étaient souvent restées platoniques, voir impossible : les vendanges de l’amour, l’automne d’un couple qui se connaît et s’aime, elle en rêvait sans y croire. Elle avait maintenant plus de quarante ans, un âge certain pour une femme, selon elle … La vieille dame l’écoutait en souriant, consciente elle que la vie ne faisait que commencer, chaque matin. Emma et sa voisine avaient partagé leurs goûts communs, découvert leur passion commune pour les oiseaux. Pendant tout le mois de mars, les visites devinrent quotidiennes : elles parlèrent des livres qu’elles aimaient, des histoires de familles, de la guerre qu’avait connu la vieille dame. Un soir, elle s’en souvenait très bien, elle lut pour son amie le texte de Prévert « Rappelle-toi Barbara … ». La vieille dame se leva brusquement et sortit en s’excusant. Dans la pénombre à la lueur de la cheminée, Emma n’avait pas pu vraiment voir son visage mais elle aurait juré avoir vu des larmes scintiller.

La vieille dame disparut quelques jours puis revint. Emma ne refit jamais allusion à ce poème. Les visites devinrent plus aléatoires. Les giboulées de mars se prolongeaient en avril, et l’une et l’autre préféraient le coin de cheminée aux giboulées impromptues. Elles sortirent peu. La vieille dame venait parfois après le repas de midi, amenant une tarte, des crêpes, quelques bonbons ; Emma se sentait protégée. La fièvre avait disparue, les virus se faisaient discrets mais Hélène ne s’en laissait pas conter : assise au côté d’Emma, elle racontait encore et encore la période de guerre, son enfance à Brest, son amie d’enfance morte pendant un bombardement. Elle en parlait avec amertume, un sourire au coin des lèvres. Au détour d’une phrase, Emma compris qu’elle avait joué du piano dans les bars : étonnée, elle voulut comprendre comment elle avait fait ce choix de vie. La vieille dame se tut un moment puis lui dit : « C’était une période difficile …  La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. ».

Et soudain, avec le soleil de mai, Emma se mit à resplendir comme un feu d’artifice : fenêtres ouvertes, fleurs sauvages dans les vases, tenues chatoyantes … elle revivait, comme si elle était tombée en amour. Elle était juste retombée en amour de la vie, comme après une longue hibernation. Les visites de sa voisine se firent progressivement de plus en plus rares mais Emma, chaque jour, l’attendait quand même. Elle se rendit compte qu’elle n’était jamais entrée dans la maison de son amie. Finalement, que connaissait-elle d’elle ? Lorsqu’elle sonnait, l’année précédente, la vieille dame ouvrait sa fenêtre ou la faisait patienter et sortait dans son jardin pour lui parler à travers la grille. Emma pensa à se rendre chez elle, un jour prochain, puisqu’elle ne venait presque plus.

Lorsque juin arriva, son amie ne donna plus de signe de vie. Ni la semaine suivante, ni l’autre. Emma décida un beau jour d’y aller. Elle avait emmené dans sa poche un livre bien particulier que peut-être, elle oserait sortir, ainsi qu’ un gros paquet recouvert de tissu de losanges de couleurs que l’on retrouve dans les carnavals, paquet qui bougeait légèrement tout seul. Elle arriva devant la grille de la vieille dame, sonna. Celle-ci lui demanda de patienter, sortit … Emma restait là, plantée devant elle. La vieille dame avait les traits tirés. Elle lui sourit malgré tout. Un silence gêné s’installa. « Je suis allée aux marché aux oiseaux …  »  lui dit Emma en lui tendant le paquet. La vieille dame baissa la tête. Cela lui fendit le coeur …. « Mais que se passe-t’il ? Vous n’êtes plus venu depuis … si longtemps ! ». Son amie respira largement, si frêle dans sa robe grise, et Emma se rendit compte tout à coup de la fragilité de son amie. « Je vais vous déposer le cadeau … ». Comme à regret, la vieille dame la laissa passer, Emma tenait le paquet qui bougeait comme un trophée, à bout de bras. Le geste était enfantin et cela arracha un sourire à la petite vieille dame. Quelque chose d’incongru sautait aux yeux d’Emma mais elle n’arrivait pas à cerner ce que c’était. La cuisine était petite, elle déposa le cadeau sur la toile cirée un peu sale. Elle garda le livre de Prévert dans sa poche.

Mais tout cela est du passé. Elle ne pourra plus revenir en arrière. Evidemment qu’elle aurait pu se douter … Il fait froid et Emma remet une bûche dans la cheminée : janvier 2018 s’annonce capricieux. Incendie, feux et froid extrême. Elle regarde son verre vide, finit sa cigarette et la jette dans le feu. Ah … juillet dernier … elle se rappelle le bruit des cigales, la douceur du drapé du soir … Sa voisine ne venait plus du tout malgré les soirées lumineuses. Un jour, prise d‘inquiétude, elle avait été frapper à sa porte, longuement. Elle entendait le bruit d’une télé, d’un vieux film avec des voix connues. La maison était chargée d’une étrange atmosphère, toute fermée, rideaux tirés. « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère !??? ». Hôtel du Nord, un des films préférés de son amie. Elle était sûrement là. Elle refrappa de nouveau. Le son s’arrêta et seulement le silence, long, très long lui répondit. Dans sa cuisine, Emma chasse ces visions et soupire. Elle décide de faire une galette des rois. Janvier dernier, elle n’aurait jamais pu la faire, trop faible qu’elle était. Elle prend soudain conscience du chemin parcouru.

En préparant sa galette, Emma revient en arrière, dans le temps. Elle revient au mois d’ août 2017 : sa voisine avait disparue d’un coup. Aucun voisin ne savait ce qu’elle était devenue. Peut-être, était-elle partie en voyage ? Est-ce que les voyages lui plaisaient ? « En mai, fais ce qu’il te plait » : encore une parole de sa mère qui lui revenait. Cette dernière avait quantités de dictons qui avait égrenés son enfance. Fais ce qu’il te plaît …  musique … Les mains farinées, elle prend un CD : « le blues, j’adore ! ».

Emma tente de se rappeler si la vieille dame avait parlé de voyage, de désir de partir, de rendez-vous. Mille fois, elle s’est posée la question durant les mois écoulés. L’odeur de la galette lui chatouille le nez, se promène dans la maison, la revigore. Elle lui fait penser à l’odeur des gâteaux qu’Hélène lui amenait, au plus fort de l’hiver. Son amie avait évoqué parfois les voyages dans le sud de la France, pour les vendanges qu’elle avait faite en septembre lorsqu’elle était jeune, le reflet musqué des grappes de raisin violettes qu’elle comparait aux grappes odorantes des glycines du printemps. Emma avait eu une intuition : elle irait aller voir Nestor, le confident d’ Hélène Grémillon. Nestor qui habitait dans la maison de retraite aux abords du village.

« Ne remets jamais à demain ce que tu peux faire le jour même » lui disait sa mère. Emma n’appliquait jamais ce dicton. Elle n’y arrivait tout simplement pas. D’ailleurs, même la fête des mères, les anniversaires (celui de sa mère ou le sien), ces dates, elle les ratait toujours. Elle se perdait dans le temps, toujours se promenant dans sa tête entre le passé et le présent. Le présent devenant trop vite le passé. Elle prenait plaisir en octobre à se rappeler la délicate transparence des ailes de libellules, par exemple, et alors, l’été était de nouveau là, et elle se trouvait au bord de l’eau. C’est comme cela qu’elle n’ était allée parler à Nestor qu’ en octobre. Le temps avait filé. Ses voisins l’avaient rassuré : on avait découvert qu’Hélène était partie sans dire où elle allait et avait laissé l’oiseau et ses clefs à ses voisins proches. A vrai dire, quelque chose l’avait empêchée d’aller le voir, ce Nestor, comme un pressentiment, comme si ce n’était pas la peine … D’ailleurs, sa résolution était faite : « il faut écouter ses intuitions ». Elle venait de sceller son premier dicton personnel.

Elle était allée donc voir Nestor dans sa maison de retraite. Mais une fois là-bas, point de Nestor. Il était parti. Non, ils ne pouvaient pas lui communiquer l’adresse. Oui, ils lui retransmettaient les courriers pour lui, mais elle ne faisait pas partie de la famille, n’est-ce pas ? Mon Dieu, Jésus et Vierge Marie ! Faut-il avoir le même sang pour avoir le droit de savoir ce que deviennent les gens ? Ca, c’était en octobre. En novembre, toujours pas de nouvelles d’Hélène : le courrier s’accumulait dans la boite aux lettres et le voisin à la clef venait parfois l’enlever. Arrivée chez elle, elle s’était effondrée sur le canapé, avait sortie une cigarette et avait passée en revue chaque moment de leurs conversations, analysée chaque attitude de la vieille dame pour essayer de comprendre. Pourquoi s’était-elle mise à distance peu à peu ? Parce qu’elle, Emma, allait mieux ? Pourtant, avec le recul, elle se rendait compte que la santé et l’humeur d’Hélène avait semblé décliner, peu à peu … Alors, si ce n’était l’amitié qui l’avait rapprochée d’elle, si elle n’était venue que pour sa santé … Emma n’arrivait pas à saisir la logique de tout cela. Elle réécoutait les disques qu’elles avaient écouté. Barbara. Elle avait relu Prévert. Elle savait senti qu’il s’était passé quelque chose à ce moment-là, quelque chose était sorti du cadre. C’était en mars. Elle relisait ses notes d’ébauches de livre pour y chercher une clef.

Emma prend la galette encore chaude et la pose sur le rebord de la fenêtre, guettant la trace d’un orage dans le ciel gris de janvier. Aucun danger à l’horizon. Elle contemple un moment les squelettes gris argentés des arbres et s’efforce de se souvenir du tableau merveilleux qu’elle contemplait il y a peu encore : la forêt toute proche avec ses superbes feuillages d’automne, puis la neige scintillante de décembre. Ce faisant, elle repense avec amusement aux livres que sa mère lui lisait, et à l’histoire de Roule Galette. Elle l’adorait enfant, cette histoire. Elle adorait d’ailleurs beaucoup les histoires, mais aussi les contes et les dictons. L’un de ses préférés était « qui avale une noix de coco fait confiance à son anus ! « . Elle avait mis du temps à le comprendre mais le trouvait très drôle et même philosophique. Sa mère, pas du tout ! Prise d’une soudaine intuition, elle referme les volets en les entrebaillant. Quelques heures plus tard, quelqu’un frappe à la porte. Elle ouvre. Hélène est là. Toute souriante. Habillée toute en rouge, avec un joli bonnet jaune lumineux. Emma la dévisage, la fait entrer. Elle se retient de la serrer dans ses bras, prise entre des émotions contraires.

Hélène entre. Elle époussète son manteau, sans doute pour se donner contenance.

« Tu as l’air en bien meilleure mine que l’année dernière : je te souhaite … »commence-t’elle.

« que vous ne me fassiez plus jamais ça, murmure Emma. J’étais terriblement inquiète ! Vous imaginez ? Presque 6 mois … J’ai demandé à tout le monde où vous étiez et personne ne pouvait me répondre … » .

La vieille dame s’assit sans façon, avec un petit sourire.

« J’étais à Brest. Une sorte de pélerinage, si tu veux. Ne m’interromps pas … Tu te rappelles quand nous avions lu Barbara ? Cet incroyable texte de Prévert, tu te rappelles ? cela a été comme un déclic pour moi. Il fallait que j’y retourne. Cela faisait presque 70 ans… j’avais 20 ans. J’étais à Brest avec mon amoureux et il y avait aussi mon ami d’enfance, Nestor. On y est retourné ensemble, d’ailleurs. Tous les deux. Ca nous a fait du bien, tu sais. J’y suis restée finalement plus que prévu, j’avais besoin de rechercher les images de mon passé, revoir ce qui restait de Brest. Je suis partie peu après le début de la guerre …et puis, il y a eu ce texte de Prévert , en 46… et puis, notre conversation … tout ça … »

Hélène a les joues rouges, un air rayonnant. Elle semble tellement heureuse, heureuse et apaisée.

Emma ouvre la fenêtre et rentre la galette. Elle ouvre tous les volets.

La vieille dame continue « et Barbara, c’était mon nom de pianiste. C’est comme cela que mon amoureux m’appelait … ».

Le monde est un jardin (décembre 2017)

Sujet : Le monde est un jardin – décembre 2017 

Je vous propose un petit sujet «sandwich » dont les premiers mots me sont venus pendant ma ballade dans la forêt équatoriale (très très) humide !!!!

Votre (notre !!! puisque je joue aussi !!!!) récit devra commencer par : « Le monde est un jardin …» et se terminer par : « Et c’est ainsi que je revins chargé(e) de cadeaux le soir de Noël. »

Entre ces 2 tranches de pain, liberté totale pour les ingrédients : récit sérieux, fantastique, comique, noir, conte pour adultes, pour enfants, en vers, en prose, sous forme de dialogue, comme vous voulez !!!! Mais une consigne importante : prenez plaisir à écrire  !!!!

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Gisèle Atelier d’écriture proposition 4

Le monde est un jardin rempli de sons, de couleurs et de senteurs. Regarde ! Il te suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles et de laisser tes narines palpiter à la naissance des fleurs. Sous « tes semelles de vent »  roulent les cailloux et les brindilles du chemin.

C’est ainsi que je songeais, ce matin là, le long du sentier escarpé, qui dégringolait la pente, à l’ombre des filaos desséchés. Bien entendu, par cette journée de fournaise, je faisais également fonctionner mon imagination. Le ronronnement obsédant de l’hélicoptère qui m’avait amené de Saint Denis de la Réunion, se perdait au loin, ainsi que sa silhouette d’épervier sans ailes. Devant moi, se déroulait comme tous les jours, le paysage étrange et somptueux du cirque de Mafate. C’était mon domaine que j’appréciais de plus en plus. J’ajustai sur mon épaule la lourde sacoche du courrier que, modeste facteur, je devais distribuer dans tous les « ilets » du cirque, ces étroits replats, seuls endroits habitables, accrochés aux abruptes parois des mornes. Cette tournée, d’environ treize kilomètres, que je ne pouvais parcourir qu’à pied, je ne m’en lassais jamais, tant les environs du Piton des Neiges (sur lequel la neige brillait, d’ailleurs, par son absence) changeaient d’un jour à l’autre et même d’une heure à l’autre, en fonction de la lumière.

«  Demain, c’est Noël ! », me disais-je. Et, Dieu du Ciel, Père Noël étourdi et paresseux, je n’avais rien prévu comme cadeaux… Que diraient Fadia et Ambosséna, mes petits garçons, et aussi Amara, ma tendre épouse ? Le temps avait passé, j’avais remis la corvée, mon indolence naturelle avait pris le dessus et l’échéance était arrivée. Que faire, Mon Dieu, que faire ?

«  Ho ! Facteur ! Ya du courrier pour moi ? »

Madame Amine montre son visage épanoui par la fenêtre de sa cuisine.

« Bonjour, Madame Amine, oui, vous avez une lettre de France.

– Oh ! C’est mon fils chéri. Donne vite ! »

Déchirant avidement l’enveloppe, Madame Amine se plonge dans sa lecture et relève la tête, radieuse.

« Il a trouvé du travail, comme cuisinier dans un restaurant à Lyon. Tu imagines ?

-Avec le talent de cuisinière que je vous connais, il a été certainement à bonne école, votre fils, Madame Amine !

– Ah ! Tu trouves ?

– Oh oui ! Madame Amine, tenez là, votre cari, qui est en train de mijoter, ça sent drôlement bon ! »

J’ai repéré, au coin du fourneau, la coquelle qui bouillotte, environnée de vapeur.

« C’est pour demain, Noël ! J’en ai beaucoup préparé : ça te ferait plaisir d’en manger avec ta famille ?

-Et comment, Madame Amine !

– Là ! Je t’en prépare un tupperware avec le cabri,  les brèdes et les chayottes et là, je te mets le riz. Ah ! J’allais oublier le rougail !

– Mille mercis Madame Amine, et bonne fête de Noël. Je vous rapporte le tupperware, après demain.

-Pas de problème ! »

Le cari est un peu brûlant au fond de ma sacoche et me chauffe les reins mais j’ai le cœur en fête : mon Amara sera bien surprise par mon cadeau… Le soleil darde ses rayons à la verticale et la luminosité est difficile à supporter :   midi est passé et voici que se profile, sur la pente, l’Ilet Cayenne. Que sa vue est rafraîchissante ! Les manguiers d’un vert profond qui l’entourent reposent et calment la vue. Quel contraste avec le paysage minéral du col des Bœufs qui apparait au loin !

« Ho ! Facteur ! »

C’est Monsieur Raminavoa qui m’interpelle. Il porte encore sa tenue de travail : une salopette, usée jusqu’à la corde.

« -Qu’est-ce que tu nous apportes, aujourd’hui ?

-Rien, Monsieur Raminavoa. Pas de courrier pour vous

-Tant pis ! Tu vas bien trinquer avec moi, quand même ?

-Non, Monsieur Raminavoa, j’ai ma tournée à finir.

-Qu’est-ce tu racontes ? Un ti punch, c’est rien du tout ! Et puis, un verre d’eau, si tu veux, ensuite ! Et tiens, j’ai fait ma récolte de bois d’olives, tu vas en manger une poignée ! »

Les olives du cirque de Mafate et particulièrement celles de Monsieur Raminavoa sont spéciales : elles ont la taille d’une myrtille de France (je n’en ai vu, bien entendu, qu’en images) et un noyau aussi gros qu’elles. Il faut se contenter de les sucer comme un bonbon…

Monsieur Raminavoa a pris un sac en papier qu’il garnit avec ses olives.

« Tiens, pour ton Noël ! »

Les olives sont placées sur le cari, au fond du sac. Un dernier signe d’amitié à Monsieur Raminavoa et j’escalade la pente raide du morne qui me fait face. Le Piton des Neiges se rapproche, dévoilant ses vertigineux ravins. Le ciel se couvre de nuages cendrés ourlés d’argent et un lointain roulement de tonnerre se fait entendre. Voici l’ilet de Roche Plate.

«  Madame Fianantsoa ? Hou ! Hou !

-Oui, je suis au fond du jardin : viens me trouver !

– Vous avez une lettre recommandée.

-Bouh ! Que je n’aime pas ça ! Donne vite ! »

Pendant que Madame Fianantsoa décachète sa lettre, dont je ne saurai rien, j’examine le ru qui serpente au fond de son jardin. Deux petits moulins en bois placés au travers tournent sous la force du courant. Cela me donne une idée.

«  Dites, Madame Fianantsoa, auriez-vous quelque planchettes à me donner ?

-Des planchettes ? Et pour quoi faire ?

– Deux petits moulins, comme les vôtres, pour mes fils.

– Si ce n’est que çà ! T’as qu’à prendre ces deux là, sur le ruisseau ! J’en referai d’autres pour mes petits !

– Tous mes remerciements, Madame Fianantsoa et Joyeux Noël ! »

L’orage qui menaçait a enfin éclaté et la pluie tombe dru : je suis immédiatement entouré de vapeur tiède, qui se transforme en brouillard. La sacoche bien protégée par mon Kway, (il s’agit de ne pas mouiller le courrier !), je m’élance à l’assaut de Gros Morne. C’est là que se trouve l’ilet des Lataniers. La pluie ricoche et fait entendre son chuintement le long des feuilles de manguiers.

Brusquement l’ondée s’arrête, je lève la tête : un pan de ciel bleu surgit au milieu des nuées et peu à peu, le brouillard s’élève, dévoilant un paysage en resplendissante robe de fête. Oui ! Avec un peu d’avance, Dame Nature fête Noël : chaque fleur, chaque feuille, chaque brin d’herbe, chaque gravier du chemin même se pare de minuscules diamants qui étincellent au soleil. Un gigantesque arc-en-ciel apparait au loin, reliant le Piton des Neiges à l’horizon. Quelle magnificence !

Il existe des pays où Noël se fête au milieu des blizzards, de la neige, du froid et de la nuit. Je secoue la tête : comme je plains les pauvres gens qui habitent ces pays ! Peut-être est-ce pour cela qu’ils décorent et illuminent avec acharnement leur intérieur ? Chez nous, la nature, bénie soit-elle, se charge de le faire à notre place.

Voici l’ilet des Lataniers et Madame Bilma qui m’attend, installée sous la varangue qui entoure sa maison, dans son fauteuil de rotin. Veuve depuis peu, elle s’ennuie, je crois : sa pose alanguie et sa poitrine offerte m’interpellent…

(Mais que vais-je penser là ?? Et que penserait mon Amara chérie ?)

Je me reprends avec effort.

« Bonjour Madame Bilma, vous avez une lettre et votre journal. »

Souriante et taquine, Madame Bilma me tend une petite bouteille de Coca-cola. Il est vrai que j’ai très soif et son attention me touche.

« Non ! Ce n’est pas ce que tu crois, mon p’tit ! J’ai bu le coca qu’elle contenait ! Je l’ai remplie avec de l’huile essentielle de géranium que tu pourras offrir à ton épouse, demain pour son Noël ! Pour toi, regarde : je t’ai préparé un gâteau de manioc et la cruche d’eau fraîche.

-Merci de tout cœur, Madame Bilma, hum ! Votre gâteau à la noix de coco, hum, quel délice ! C’est mon parfum préféré.

-Rapporte-moi la bouteille vide, après demain !

-Certainement Madame Bilma et Joyeux Noël à vous et à tous ceux que vous aimez ! »

Ma conscience s’est allégée et la route défile rapidement sous mes semelles. J’ai encore à déposer le journal de Monsieur Marguier. Oups ! Je m’aperçois que le cari de Maman Amine, placé au fond du sac, a généreusement débordé sur le journal de Monsieur Marguier. Que faire ? Je jette un coup d’œil rapide alentour : Monsieur Marguier n’apparait nulle part. Vite ! Je glisse le journal dans la boîte aux lettres. Ni vu, ni connu ! On verra bien après demain…

Et voilà ! Ma tournée est terminée. Mon cœur bondit de joie. Je me sens si léger, j’avale les kilomètres du retour en pensant à ma chère famille qui m’attend !

Et c’est ainsi que je revins chargé de cadeaux le soir de Noël.

Quelques mots créoles :

Le filao : arbre tropical (il file là-haut…)

Le morne : colline abrupte.

Le cari : plat créole à base de viande (ici du chevreau) de légumes (ici des brèdes et des chayottes) et d’une sauce pimentée à base de tomates (le rougail)

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Hélène : un zeste de vie

Le monde est un jardin, un jardin bleu et rond comme une orange… non, le poète parlait de la Terre, pas de monde, mais après tout, ce sont des synonymes, et moi aussi j’ai bien le droit de créer des vers…

Perchée sur un tabouret, mes pensées zigzaguent tandis que je cueille quelques oranges au fond du patio. L’odeur piquante et envahissante des agrumes s’incruste sous la peau de mes mains, le vert profond des frondaisons des arbres s’imprime sur ma rétine, je suis entourée de végétal, je vais bientôt devenir arbre avec les arbres … Je me sens tellement bien … je ferme les yeux, je m’imagine au printemps, au même endroit. Les effluves entêtantes des fleurs d’oranger, l’ombre bienfaisante du feuillage, tout y est, ou presque… Bon, cessons de rêver, je dois encore cueillir quelques fruits, et puis je risque de tomber à force de faire n’importe quoi !

OUILLE ! Des épines m’ont attaquée … Je ne sais pas pourquoi cet arbre merveilleux dissimule un tel arsenal ? Peut être tout simplement pour montrer aux humains qu’il n’est pas un arbre mignon et gentil, venu tout droit du jardin d’Eden, mais qu’il recèle quelques défauts diaboliques ? Soudain, le vrombissement d’un moustique me rappelle à la triste réalité. Ici, même en plein hiver, les moustiques tigres survivent et sont capables de piquer ! Incroyable …  mes gestes s’accélèrent, j’ai déjà cueilli une dizaine de fruits et l’un d’entre eux a bien failli me tomber sur la tête, ce serait dommage de se blesser un jour de fête !

J’espère que les oranges seront aussi juteuses que celles de l’an dernier … pour Jocelyne et son mari, avec la peau, je referai des orangettes … pour Maribel, pour la nouvelle année, si j’essayais à nouveau la recette de ce fondant à l’orange que nous avions tellement aimé chez elle ? et demain, pour les enfants, je leur préparerai un orange curd, ma propre version du lemon curd …  pour les petits, à la rentrée, j’apporterai des oranges à l’école, nous ferons des jus. Et surtout, ne pas jeter les écorces à la poubelle, cela sent tellement bon dans la maison quand elles brûlent dans le poêle.

Voilà que la tramontane qui s’était calmée depuis ce matin se remet à souffler. L’air pique comme un zeste de citron, le vent s’insinue partout comme l’odeur des agrumes, transformant mon patio calme et accueillant en frigo inhabitable. Le jour commence à tomber, quelqu’un a allumé les lumières de la cuisine. Il est temps de rentrer.

Et c’est ainsi que je revins chargée de cadeaux le soir de Noël.

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Mimie

« Le monde est un jardin » : c’est la pensée qui me vint à l’esprit au fur et à mesure de notre progression à travers la forêt tropicale humide de Ranomafana, au Centre-Est de Madagascar. Pourtant il pleuvait ce jour-là … comme la veille et l’avant-veille … Les gouttes glissaient sur les feuilles déjà humides, tombaient sur d’autres un peu plus bas, sur lesquelles elles rebondissaient, envoyant des giclées en tout sens. La nature jouissait allègrement de cet arrosage automatique, transformant généreusement cette manne céleste en nouvelles pousses, feuilles bien vigoureuses, fougères arborescentes et autres merveilles. Le sentiment que je n’étais pas grand-chose dans ce tout végétal me saisit, à mesure que je tentais de progresser vaille que vaille en glissant sur la boue du sol et sur le tapis de feuilles luisantes. J’avais enfilé un grand poncho imperméable kaki, j’étais donc sèche à l’extérieur, mais trempée de sueur à l’intérieur ; mes mains et tout ce qui avait le malheur de dépasser était trempé, idem pour mon appareil photo que je renoncerais vite à utiliser. Mes lunettes et l’objectif étaient embrumés et prendre une photo des lémuriens, bien sûr pas assez fous pour descendre dans cette piscine verte, relevait de l’héroïsme : dans l’ordre il fallait essuyer mes lunettes, puis sécher l’objectif, se tordre le cou pour apercevoir le petit animal tout en haut des branches, ignorer les gouttes qui tombaient alors sur mon visage, repérer enfin dans l’objectif le petit animal, essuyer de nouveau l’objectif que sa position tournée vers le ciel exposait à la pluie, faire fi des gouttes qui profitaient de mes bras tendus vers le ciel pour venir s’insinuer et glisser le long de mes avant-bras en petite rigole rafraîchissante. Bon vous aurez compris, la forêt tropicale humide porte bien son nom et ce n’est pas forcément extraordinaire le pied quand il y pleut. Je vous passe la perte des compagnons, eux aussi en poncho kaki, qui se noient dans la verdure brumeuse dès que j’ai 30 mètres de retard, distance qu’infligeait le temps de prise d’une photo avant le renoncement définitif à toute sortie des bras de leur abri à la découverte de ma 1ère sangsue, une sale bestiole qui prend son pied quand elle suce le sang de l’homme qui prend l’eau !!!

Ce fut une ballade d’une matinée et le plus agréable de la ballade fut la douche chaude ensuite, puis le fait de revêtir après cela des habits secs  !!! »

  • Non, là Mimie, tu exagères !!!
  • Oui, je sais, mais je t’assure que lorsque j’y étais, au bout d’une heure, je n’avais plus envie que d’une seule chose : rentrer à l’abri dans la civilisation, bien au sec. Tu sais, c’était en montée et avec la pluie, ça glissait ; j’avais pris un bâton de marche, mais ça ne m’aidait guère. De plus c’était un peu mal organisé, il y avait de nombreux touristes, comme nous, avec leur guide et ce qui était un chemin un peu glissant au départ devenait une patinoire après x piétinements.
  • Oui, donc c’était l’horreur d’après toi, une horreur où de nombreuses personnes auraient voulu être à ta place, Madagascar, tu te rends compte !!!
  • Oui, oh je sais, mais je t’assure que 3 jours dans la pluie et l’humidité constante, même si la température n’est pas froide, c’est pénible au bout d’un moment. Impossible de faire des photos, de faire sécher son linge, de se promener, on était coincé dans notre hôtel !!!!
  • Le bagne, dis donc, et qu’as-tu fait d’autre, qui t’a plu ?
  • Mais j’ai adoré la forêt tropicale humide, cette impression d’être dans un espace à la végétation luxuriante, des arbres inconnus, en quantité et d’une taille pas possible, tu ne vois plus le ciel tellement c’est dense !!!
  • Et pourtant, cela n’empêchait pas la pluie de tout traverser, cette densité !!!
  • Ah, ça suffit, Conscience !!! Là tu te moques de moi, oui cette végétation était dense, il y avait plein de végétaux que je ne connaissais pas, des lianes, ah, tu aurais vu ces lianes, grosses comme des branches ; j’ai bien essayé de les prendre en photo, mais cela ne rend rien : comment une simple photo pourrait-elle traduire les enlacements, les vrilles, les envolées, les courbes où élégance rime avec tortuosité. La liane a confiance en la vie, elle se lance, persuadée qu’elle va rencontrer un appui qui va l’aider à s’élancer toujours plus haut, toujours plus loin
  • Oui, finalement ce que tu me décris là, si je comprends bien, correspond ici à un liseron qui grimpe, qui grimpe, mais à une autre échelle !!
  • Oh, tu peux te moquer, Conscience, je suis tout à fait sensible aux velléités de spirale et de grandeur des liserons, mais à l’échelle de la forêt tropicale, c’est comme magique, tu as l’impression d’être dans la forêt maléfique de Blanche Neige quand elle fuit le soir et qu’elle a l’impression que toutes les branches sont ses ennemies
  • Donc c’était horrible !!
  • Mais non, c’était particulier, grandiose, j’avais conscience que cette forêt était autrement plus solide que moi et ma petite vie qui un jour finira sans même que je me transforme en perchoir à perroquet, en support de liane ou en humus fécond. J’avais l’impression d’aborder une autre dimension du temps, une dimension qui avait commencé bien longtemps avant ma naissance et dont nul ne pouvait imaginer la fin. C’était comme entrer dans un sanctuaire, un sanctuaire qui te donne à voir des trésors qu’il façonne depuis des milliers d’années. N’as-tu jamais ressenti cela à petite échelle quand par exemple tu prends le temps d’admirer un grand chêne dans une forêt ?
  • Comment veux-tu, je suis ta Conscience, je ne me promène pas dans les forêts mais dans ton cœur et dans tes neurones, et ce n’est déjà pas simple, crois-moi !!!
  • Ah, ça, bien sûr, c’est facile comme réponse !! Bon, donc je t’expliquais à quel point c’était impressionnant, et puis il y avait des fougères arborescentes, c’était mon rêve d’en voir en vrai et dans leur environnement naturel. Déjà en France, j’adore les fougères et leurs crosses, délicates promesses de vie future qui se déroulent à leur rythme au printemps pour donner naissance à une nouvelle feuille, cela m’émeut, c’est fou, cette vie qui redémarre toute seule, obéissant à une injonction universelle venue de la nuit des temps !! Alors, vois-tu, il y avait à Mada des fougères arborescentes ; arborescent est en fait un participe présent du verbe latin arborescere qui veut dire devenir arbre ; ce qui veut dire que ces fougères sont modestes mais tout en volonté : elles ont déjà une taille d’arbre (pour moi est arbre tout végétal qui a une taille qui permet de se mettre à l’abri dessous tout en restant debout), mais, peut-être en raison du voisinage de grands arbres, elles ne se sentent pas des arbres, mais en devenir d’arbres, puisque mot à mot elles sont « en train de devenir des arbres », elles la jouent modeste, bien qu’elles soient déjà des fougères géantes, c’est génial, non ?
  • Oui, je comprends ce que tu veux dire
  • Ah, ben ça, c’est incroyable, tu veux dire que tu me comprends ou alors que tu partages mon opinion, ce qui n’est pas pareil ?
  • Je partage ton opinion
  • Ce n’est pas possi ble !!!
  • Si, parfaitement !!!
  • Tu n’es pas en train de te moquer de moi ?
  • Non, quand tu parles vrai, je suis en harmonie avec toi, comme cette nature est en harmonie avec l’univers
  • Mais si tu es en harmonie avec moi, je suis en harmonie avec toi, c’est-à-dire avec moi ?
  • Oui
  • C’est là comme une paix intérieure qui s’insinue en moi telle une légère brumisation qui apporte une douche fraîcheur un jour d’été brûlant !!
  • Oui exactement
  • Que je sois en harmonie avec moi-même est le plus beau cadeau que la vie puisse m’offrir

Ce dialogue, je l’eus avec ma conscience quand je revins de Madagascar, pendant le retour en avion le soir de Noël. J’avais dans mes bagages des cadeaux pour ma famille, mes amis, mais le plus beau de tous, pour moi seule, fut celui-ci, l’harmonie avec moi-même, auquel je pensai particulièrement quand je terminai mon carnet de voyage par ces mots : « C’est ainsi que je revins chargée de cadeaux le soir de Noël. »

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Pascaline : Le monde est un jardin

Adam et Eve ont eu leur jardin, fait pour eux.

Les humains ont fait leur jardin, des jardins bien à eux,

où les roses hybrides sont fabriquées, taillées, tutorées.

Où les fleurs s’achètent en magasins, en solde, même parfois, notez-le bien.

J’ai voulu vous offrir un cadeau et j’ai cherché.

La Reine des jardins, la rose ?

celle que les humains, en occident

chantent depuis la nuit des temps ?

La rose, vendue aux passants absents

sur les trottoirs, dans les restaurants ?

Mais la rose tenue en laisse

laisse derrière elle

son absence de parfum,

Empaquetée dans un linceul transparent :

elle ne frémit plus depuis longtemps

sous le souffle du vent.

J’ai voulu vous offrir un cadeau et j’ai trouvé l’idée.

La Mère des roses , la Rose des haies.

Celle que les gitans, filles et fils du vent

aiment en secret.

La rose des haies

sauvage, simple, essentielle,

partout chez elle.

J’ai voulu vous offrir un cadeau et je suis allée la chercher.

Alors, pour cette fête

celle de la fin de l’obscurité

Je suis allée dans Le Jardin,

le long des rues, des parcs, des haies

sur les chemins oubliés

Et je n’ai rien trouvé …

Au détour des sentiers, point d’églantier.

Je voulais tellement vous offrir un cadeau …

« pourvu que les fleurs ne soient pas comme les fées !

Quand on n’y pense plus, elles meurent … ». Et j’ai pleuré.

Alors,

dans ma mémoire

J’ai rassemblé  brassées odorantes,

et poings d’enfant serrés

sur les fleurs des champs et les fleurs des fontaines,

des rivières et des prés

coquelicots, pensées

sauvages …

je vous offre

fleur de Perce-neige,

d’ olivier de Bohème et de safran des près,

une benoite des bois, une benoite des ruisseaux,

une oxalis des fontaines,

Ecoutez donc leurs chants …

Asseyez-vous donc ici : ce n’est pas fini …

une fleur tabouret des bois,

un tabouret des champs

Casque de Jupiter,

Adonis, Amaranthe,

astragal queue de renard et

petite centaurée délicate

Peigne de Vénus,   chardon des champs

Fermez les yeux, et goûtez leurs histoires

leurs histoires de fleurs

campanule fausse raiponce,

herbe à la sagesse et dame de 11 heures,

liseron fausse guimauve, muscari en grappe,

l’euphorbe réveil matin et le désespoir du peintre,

la néottie nid d’oiseau, le nombril de Vénus,

la  clandestine écailleuse, la cardamine hirsute,

l’Epine du Christ et la Circé de Paris,

Miroir de Venus et Menthe des Champs

La céraiste des champs et la céraiste des fontaines,

Voici mon bouquet, venu de notre nuit,

nuit de sortilèges et de fééries :

épervière oreille de souris,

ophrys abeille,  ophrys bécasse, ophrys grenouille,

une orchis singe et une orchis vanille,

Fumeterre et ononis coquecigrue

Doronic Tue Panthère et anémone des bois,

Pimprenelle, Plantain serpentine, Trolle Boule d’Or, Trompette de Méduse,

salsepareille, sarrasin blé noir, salsifis sauvage,

pavot, petite buglosse, reine des prés et une rose d’églantier.

Voici mon bouquet de fleurs sauvages

effluves de nos mémoires

Extraits de notre grimoire.

Elles nous murmurent tout bas :

« Nous, Les Fleurs sauvages vivons parce qu’on nous oublie. »

Et c’est mieux ainsi.

Et c’est ainsi que les fleurs me parlèrent à nouveau.

Et c’est ainsi que je revi(e)ns chargée de cadeaux.