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Oraison funèbre (juin 2017)

Sujet : oraison funèbre ( juin 2017)

Vous vous êtes peut-être déjà fait la réflexion en allant à des obsèques que vous n’aimeriez pas entendre n’importe quels discours à vos propres obsèques, non ? Aussi pour ce dernier sujet, je vous propose d’écrire votre propre oraison funèbre, réelle, imaginaire, farfelue ou les 3. Pour ceux que cela tenterait,  vous pouvez même l’écrire en vers.

Pour nous amuser, je vous propose d’inclure les mots suivants :

  • Caramels mous
  • Jubilatoire
  • Larousse
  • Stabilo
  • Arabesques
  • Clownette (= féminin de clown)
  • Opinel
  • « La valse » de Camille Claudel
  • Bulles de savon
  • Coccinelle
  • Gisèle Sujet d’écriture n° 10 : oraison funèbre.
  • (Il me semble que j’ai accompli l’ultime grand saut : après la traversée du tunnel obscur, attirée par la lumière intense, j’ai débouché dans une atmosphère cotonneuse, emplie de douceur et de réconfort où résonnent des musiques célestes. J’erre maintenant dans le monde, sans forme discernable, empruntant tantôt le chant jubilatoire du merle picorant les cerises mûres, tantôt la brise impalpable soulevant en arabesques les bulles de savon irisées que mon petit-fils Victor projette au ciel.
  • Voici que je distingue maintenant mon cercueil, recouvert d’une simple rose rouge, où s’agite, affairée, parmi les pétales, une petite coccinelle Une assistance clairsemée comprenant ma famille et quelques amis, entoure ce qui reste de mon enveloppe charnelle. Pas de fleurs ! Pas de couronnes ! Ma chère Mimie qui les aime tant, m’a, toutefois apporté sa magnifique composition florale : « Art nouveau » que je préfère entre toutes, et que je caresse du regard.
  • Quelques amis ! Tous ceux que j’aime : aux côtés de Mimie, voici Jean, silhouette filiforme, ainsi que Pascaline, Hélène (qui s’est arrachée à ses travaux de collage), Corinne, Andrée et…Ah ! Non ! Je n’aperçois pas Johanna : sans doute, n’a-t-elle pas terminé son déménagement. Et voici qu’arrivent également mon autre Jean et Célou tandis que Josette s’installe tout à côté de ma boîte. Quel bonheur !
  • Mimie s’approche maintenant de l’estrade, tenant entre ses mains tremblantes un papier chiffonné et surligné au )
  • « Si nous sommes réunis aujourd’hui, commence-t-elle, sans lever les yeux de son texte, (et en avalant précipitamment un caramel mou au beurre salé : ses préférés.) c’est pour honorer la mémoire de notre très chère Gisèle, qui nous a quittés bien trop tôt.
  • Te voici, Gisou, à côté de nous et je cherchais, l’autre jour, depuis combien de temps nous nous connaissions. Un souvenir me revient et je nous revois à une réunion de famille, où, très fière, je te présente mes filles. A chacune, tu dis un petit mot gentil, prenant grand intérêt à leurs réponses car ton empathie te pousse vers les autres. Même si tu n’ouvrais pas ta porte très facilement, on trouvait chez toi, un accueil affable et souriant. En classe, tes élèves t’adoraient. Inflexible lorsqu’il s’agissait d’indiscipline, tu savais les encourager et les soutenir dans leurs efforts. Certains d’entre eux gardent un souvenir enchanteur de leurs années d’étude avec toi. A ton propos, on pourrait citer la réflexion d’Antoine de Saint Exupéry : «  Je connais des présences généreuses comme des arbres lesquels étendent leurs branches comme des ombres. »
  • (Je sursaute : première nouvelle ! Si mes élèves étaient aussi reconnaissants, sans doute seraient- ils venus m’accompagner à ma dernière demeure. Je parcours la salle du regard : je n’en vois aucun. Quant à mon « empathie », Mimie est bien gentille mais je suis plutôt du genre « renfermé » et ma paresse innée m’a toujours fait traîner des pieds pour entreprendre quoi que ce soit! De plus, ma procrastination n’a fait que m’encourager dans cette voie. Généreuse aussi ? Hum ! C’est à voir. Mais mon Dieu ! Comme c’est agréable de s’entendre affublée de qualités qu’on sait ne pas posséder !)
  • Mimie continue sa lecture :
  • « De plus, ton sens aigu de l’organisation te permettait de faire très bien plusieurs choses à la fois : par exemple, découper la viande pour le repas du soir, tout en répondant au téléphone et en t’aidant du Larousse pour les devoirs de tes enfants. Et ne t’est-il pas arrivé de suivre également du coin de l’œil la page du dernier roman que tu lisais, tout en brassant la confiture sur la cuisinière ? »
  • (C’est certain, mais le repas était parfois brûlé, l’opinel dont je me servais, avait entaillé mon doigt ou bien la confiture s’était cristallisée au fond de la bassine…Quant aux enfants, ma foi, je ne les ménageais guère et, le plus souvent, ils se débrouillaient tout seuls.)
  • « Tes enfants qui sont la lumière de ta vie, t’ont fait le plus beau des cadeaux : trois magnifiques petits-enfants que tu as pu voir grandir et chérir. »
  • (Une larme perle à mes yeux, mais est-ce une larme puisque je n’ai plus de forme matérielle : plutôt un souffle léger qui déplace et ébouriffe les cheveux blonds d’Emma, ma petite clownette, caresse la nuque étroite de Victor et enveloppe la silhouette élancée d’Héloïse. Mes chers petits !)
  • « Mais ta plus grande générosité, tu l’as accomplie après ta mort : tu as accepté que tes cornées, tes valves cardiaques, tes poumons, tes intestins, tes veines, tes artères, tes tendons, tes os, tes ligaments, tes reins, ton cœur, ton foie, ton pancréas, en somme tous tes organes, soient prélevés sur ton corps et greffés sur des malades. »
  • (Bigre, ça alors ! Je ne m’en souviens plus. Ai-je accepté cela ? BRR…Je vérifie : effectivement mon corps est couvert de cicatrices soigneusement recousues. Bon ! Tant pis ! Acceptons d’être généreuse…)
  • « Ta vaillance, ta gaîté, ta générosité, la chaleur de ton amitié te faisaient aimer de tous et si nous survivons dans le souvenir de ceux qui nous aiment, alors, sois sûre que tu resteras à jamais vivante dans nos cœurs. D’ailleurs, tu es à nos côtés, tout à côté, juste de l’autre côté de la porte, non ? »
  • (Oui, je suis ici et là. Je flotte dans l’éther et fais partie du tout. Un oiseau (est-ce lui ? Est-ce moi ?) fait entendre sa plainte. Je préfère ne pas voir mon enveloppe matérielle disparaître dans le four crématoire. Je souffle sur la coccinelle posée sur la rose rouge : dérangée, elle s’envole. Elle a le droit de vivre encore.
  • Par la fenêtre, j’aperçois un nuage qui s’étale et me fait signe. Je me joins lentement à lui en une valse indiscernable, étroite et langoureuse évoquant la sculpture de Camille Claudel. Nous nous fondons alors, tous les deux dans le soleil.)

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Corinne Proposition 10 : Oraison funèbre

Mes biens chers amis, nous voici réunis aujourd’hui pour rendre un dernier hommage à notre estimée Corinne. Comme vous le savez tous, elle n’aurait pas voulu que vous vous lamentiez sur sa disparition, je vais donc vous lire le texte qu’elle a elle-même écrit pour cette occasion, occasion qu’elle attendait comme un dentier son caramel mou.

«De là où je suis, je suis ravie de vous voir tous ici comme nous avons si souvent eu le loisir de le faire pendant toutes ces années où nous nous sommes côtoyés. Nous avons vécu de belles choses ensemble mais maintenant, il va falloir faire sans moi. Je sais, je vais vous manquer, particulièrement mes petites manies qui, je le devinais mais m’en amusais, vous agaçaient tant.

Ainsi vous ne me verrez plus chausser mes lunettes et poser mon nez truffier dans les pages du Larousse, la mine réjouie à l’idée de vous mettre encore la pâtée au Scrabble, pointant un doigt victorieux sur le mot que je venais de poser sur le jeu. Je revois vos mines déconfites lorsque je vous jetais un  »ZYKLONS »,  »YAPOCKS » et autre  »WALKYRIE » sur les cases rouges.

Je peux bien vous avouer maintenant que cela m’a coûté quelques nuits de lecture du dictionnaire, fluotant frénétiquement au Stabilo, non sans excitation jubilatoire, les mots improbables ou tordus qui me rapporteraient un score juteux. Que voulez-vous, je n’aime pas perdre … sauf qu’aujourd’hui, c’est moi qui vous ai perdus. Enfin pas pour longtemps je pense vu nos âges avancés, à l’image de la Valse de Camille Claudel que j’admirais tant, certains d’entre vous viendront bientôt danser collés serrés avec moi. Je vous choque, n’est-ce pas, je vois d’ici vos bouches offusquées s’arrondir en un joli cul de poule d’où pourraient bien sortir des bulles de savon…

Gardez vos «Ohhh» de réprobation, vous savez que je ne respectais rien, pas même le code de la route au volant de ma vieille coccinelle. Elle était collector comme moi, elle en a vu de toutes les couleurs, c’était cocasse quand je jouais à la bête à deux dos à l’intérieur. Un jour, j’ai même sorti mon Opinel pour trancher short et caleçon à mon prétendant qui ne s’effeuillait pas assez vite à mon goût. Il m’a prise pour une psychopathe, à une époque je m’enflammais comme la braise. Je ne vous l’avais jamais racontée celle-là, hein ? Maintenant ça n’a plus d’importance, je suis au nirvana permanent. Donc voilà, je tire ma révérence, je dépose mon nez rouge de clownette (celui-là, en mot compte triple, je vous conseille de le replacer) et je tire une dernière fois toute la couverture à moi. Désormais, vous ne me verrez plus dessiner, avec mon doigt noueux, des arabesques fantaisies sur les pare-brises poussiéreux de vos voitures, parce que ça faisait plus joli, et surtout que je voulais vous laisser un souvenir de moi quand vos départs me déchiraient le cœur. Aujourd’hui, c’est moi qui retourne à la poussière et je vous demande de venir dessiner dans mes cendres, des mots d’amour simples, de ceux qui ne rapportent pas la gloire au Scrabble…»

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Mimie et son oraison funèbre

Mes amours, mes amis,

Si Lise ou Julia vous lit aujourd’hui ce texte que j’ai écrit le 22 juin 2017, c’est parce que je ne suis plus de ce monde et que je vis un moment jubilatoire. Bigre, vous imaginé-je déjà penser, elle était déjà folle à cette époque-là !!!! Mais non, c’est tout le contraire : je pensais déjà à vous et je voulais vous rassurer sur mon sort et que vous ne soyez pas tristes et déprimés comme des caramels mous : je vous disais donc que je vivais un moment jubilatoire car je vais enfin faire la connaissance de mes deux grand-mères qui m’ont tant manqué. J’attends ce moment depuis tellement d’années !!!! Je vais également faire la connaissance de mes deux grands-pères, mais n’en déplaise à la gent masculine ici présente, ce que j’ai appris sur eux ne m’a pas vraiment donné l’envie de les connaître !!!

Mais surtout, surtout, surtout, je vais enfin pouvoir retrouver mon jumeau disparu dans un ventre trop hostile. Je n’ose imaginer notre rencontre, je nous vois emportés dans un tourbillon passionné et tendre tel la Valse de Camille Claudel. Je vais retrouver ce petit être que je n’ai pas pu retenir, malgré tous mes efforts. Tant d’années perdues à avoir ignoré son existence, puis des années à avoir si souvent pensé à lui, et là si je brûle, ce n’est pas des flammes de l’enfer, mais d’impatience à la perspective de le rencontrer.

Que d’aïeux à découvrir, que d’amis déjà partis à retrouver, je suis devenue une bulle de savon qui virevolte et arrive dans une autre vie, celle des rencontres et des retrouvailles, celle où l’on améliore son âme, celle où l’on a le pouvoir d’apporter un peu d’aide aux siens encore vivants et à l’humanité, celle où l’on se prépare à revenir sur terre pour y remplir une mission qui fera progresser.

Alors ne pleurez pas pour moi, ma vie sur terre a été quelque peu mouvementée, bien qu’elle m’ait offert deux filles que j’aime et un homme à qui je reprocherai toujours la même chose, c’est d’avoir pris son temps pour arriver jusqu’à moi !!! Ma vie nouvelle promet d’être passionnante, j’ai envisagé depuis des années ce départ avec à la fois impatience et sérénité. Je me suis sentie si seule pendant toute la première partie de ma vie, guettez mes signes, j’essaierai de vous envoyer de temps en temps un petit bonjour car si les hommes sur terre s’ouvrent à la vie, à l’amour, je crois qu’ils ne se sentiront jamais seuls ou désespérés et qu’ils pourront ressentir l’énergie des personnes déjà parties qui les aiment et sont à même de les guider depuis ce nouveau monde où j’arrive.

Si je suis partie pas trop vieille, ouf, j’aurai gagné le pari de ne pas être devenue une vieille grincheuse, ou pire encore. Si je suis partie bien vieille, ouh la la, j’ose espérer que je ne serai pas devenue dépendante et que j’aurai gardé toute ma tête jusqu’au bout. Si j’ai été affreuse sur la fin de ma vie, je vous en supplie, mes filles, pardonnez-moi, ce n’était plus vraiment moi déjà, et oubliez-le pour vous rappeler « mes meilleurs moments », comme le passage de la porte de cuisine avec la pastèque pourrie, les rigolades chaque fois que je manquais de m’étaler en trébuchant ou encore l’installation d’une barre de penderie pour Julia et d’une planche de bureau pour Lise lors de notre arrivée rue Villeneuve à Bordeaux. J’ai essayé d’être pour vous la mère que j’aurais voulu avoir, je sais que je n’ai pas été une maman « classique », mais croyez bien que j’ai fait de mon mieux et que je vous ai donné tout l’amour dont j’étais capable. Vous m’avez rendue mère et je vous en remercie, cela me semblait tellement inaccessible quand j’étais enfant !! Vous m’avez rendue grand-mère , quel bonheur, et je suis devenue « mimie », ce mélange de mon cru de michèle et de mamie.

Je suis souvent passée pour une sauvage ou une râleuse, voire pire, je le sais, mais j’avais une forme d’exigence d’absolu qui m’est venue de mon éducation rigide et des moments où je m’évadais en rêvant une vie idéale pour me retirer de celle dans laquelle j’étais engluée. Et puis quand on a peur du mal que peuvent vous faire les autres, qu’une parole anodine fait remonter les eaux troubles de l’enfance, on n’adopte pas forcément la « cool attitude » en société et je demande à chacun de me pardonner.

D’après le Larousse, la mort est la cessation complète et définitive de la vie d’un être humain, d’un animal. Que nenni, je vous invite à vous insurger avec moi contre cette définition réductrice qui se place du point de vue de l’humain. Moi qui suis morte, je peux vous le dire, il n’y a pas plus vivant que moi : je suis en train de virevolter et de dessiner des arabesques au plafond de cette pièce, simplement vous ne vous en rendez pas compte !!!! Je suis devenue une clownette qui vit en apesanteur et s’amuse à voler avec les coccinelles !!!

Je voudrais qu’en pensant à moi, vous pensiez plutôt aux moments heureux que nous avons pu vivre ensemble, aux moments de partage de passions comme l’art floral, la musique, l’écriture, le clown, la peinture, la vie quoi ! Je voudrais qu’en pensant à moi, ce ne soient pas des larmes qui vous viennent, mais un franc sourire en souvenir des chouettes moments passés.

Tout à l’heure, va avoir lieu la crémation ; afin d’éviter de sombrer dans l’émotion, je vous donne le tuyau que j’ai utilisé pendant de nombreuses années pour prendre de la distance en pareille circonstance : au moment crucial, je pensais à la chanson de Johnny « Allumez le feu » et au sketch de la crémation d’Elie Semoun que je vous recommande d’aller voir sur You Tube. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui brûlerai, car moi je ne suis déjà plus là !!

Le message que je veux vous transmettre aujourd’hui est le suivant et je vous invite à le noter et à le passer au stabilo ou à le graver à l’opinel : la vraie vie est ailleurs !!!

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous quelques citations à méditer au coin du feu :

Jean Yanne : Je serais à la place des agriculteurs qui déposent du fumier devant les Mac Do, je me méfierais car les gérants vont finir par croire qu’il s’agit d’une livraison

Coluche : J’arrêterai de faire de la politique quand les politiciens arrêteront de nous faire rire !

Confucius : La joie est en tout, il faut savoir l’extraire

Epicure : Hâtons-nous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne

Sénèque : La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre comment danser sous la pluie

Je vous aime

Mimie

Négatif (mai 2017)

Sujet 9 : Négatif (mai 2017)

Pour ce sujet, je vous propose d’écrire un texte « au négatif », c’est-à-dire que vous devrez écrire en n’utilisant que des verbes à la forme négative ; pour vous apporter un peu d’aise, j’autorise (mais ce n’est pas obligatoire) 3 utilisations de la forme affirmative. Votre texte devra commencer par les mots suivants :

Elle (il) ne s’est pas retourné(e) en fermant la porte ce matin

et inclure quelques petites expressions sympathiques :

  • nu comme un ver
  • comme un poisson dans l’eau
  • copains comme cochons
  • comme chien et chat
  • fait comme un rat

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Corinne – Proposition 9 : « Au négatif »

Il ne s’est pas retourné en fermant la porte ce matin, je n’ai pas eu droit à mon bisou d’au-revoir matinal ni au traditionnel « Bonne journée maman ». Il n’a pas non plus reparlé de cette histoire, bien sûr il n’est pas facile d’être fait comme un rat.

Louis n’était pas le seul fautif dans cette histoire, Juliette, la petite voisine à la langue bien pendue, n’aurait pas dû se vanter de leur mauvais coup en préparation et, bien sûr, il n’aurait pas fallu qu’un de leurs camarades de classe ne vende la mèche.

Elle n’était pas en reste côté bêtises, petite dernière d’une fratrie de 6 garçons, personne n’avait vraiment songé à son ‘’éducation’’ de fille. On ne la connaissait d’ailleurs que par le diminutif de Jul. Sa mère n’avait certes pas une allure de femme mais plutôt la carrure d’un bûcheron et ne cachait pas sa fierté d’accoucheuse de mâles.

Depuis leur découverte de l’expression pendant une leçon de français à l’école Jul et Louis ne se qualifiaient plus que de « copains comme cochons » ce qui, dès sa prononciation, ne provoquait qu’une envolée de rires bêtes, comme on ne peut le faire qu’à leur âge.

S’ils n’avaient pas fait les 400 coups ensemble, on n’en était pas loin. Il ne se passait pas une semaine sans qu’ils ne se blessent, ne se fâchent ou ne se bagarrent avec Edgar le fils du poissonnier.

Edgar… un garçon pas très futé, pas spécialement aimable et qui, de surcroît, ne sentait pas la rose, ses parents n’étant pas très regardants ni sur la propreté physique ni vestimentaire. Au regard de ses cheveux blonds, raides et toujours gras, les deux trublions ne le nommaient que par le sobriquet de « méduse puante ». Nous n’allions d’ailleurs jamais en courses chez eux, leurs produits ne connaissaient pas vraiment la date limite de fraîcheur. Mon fils Louis ne gardait pas un bon souvenir de la dernière bouillabaisse de sa grand-mère… il n’avait pas quitté la chambre pendant trois jours se vidant tripes et boyaux.

Quelque peu susceptible, il n’avait pas digéré ni le poisson, ni les remarques de ladite « méduse puante » sur la fragilité toute féminine de ses intestins…

Une bonne purge qui ne lui laissa qu’un sentiment amer dont il ne se départit plus jamais. Il n’avait pas encaissé l’affront, ne se voyant que comme victime de la méduse et de son poison. Depuis l’incident, il ne lui avait plus jamais adressé la parole sinon que par des insultes et quelques coups de pieds bien sentis. Ils ne se regardaient plus que comme chien et chat !

Il ne se passait pas une semaine sans que l’un ou l’autre ne fomente un mauvais coup. Mais jusque-là, seulement des taquineries de gamins sans conséquence.

Louis et Jul n’avaient donc pas trouvé mieux comme idée que de plonger le pauvre Edgar nu comme un ver dans l’aquarium à crabes de la poissonnerie. Malingre, le gamin ne faisait pas le poids contre le duo infernal.

Hier donc, en fin de matinée, quelle ne fut pas ma surprise : coup de sonnette impérieux à la porte . Devant moi, le poissonnier furax, Louis et Jul pleurnichards tirés chacun par une oreille. Depuis la  »délation », il n’avait eu de cesse de les prendre sur le fait et n’était intervenu qu’au moment où il ne leur restait qu’à jeter le malheureux dans l’aquarium.

«La méduse, on ne faisait que la remettre comme un poisson dans l’eau ». Je n’avais jamais rien entendu d’aussi pathétique comme excuse de la part des deux penauds.

Je ne voulus plus rien écouter de leurs piètres explications à leur blague idiote, ils n’avaient pas conscience des limites à ne pas dépasser et cette fois ce n’était plus tolérable, leurs petites chamailleries n’étaient plus des jeux de gosses mais une obsession qui ne donnerait rien de bon si personne n’y mettait un terme.

Nous n’avions plus le choix, seulement celui d’une bonne leçon avant que cela ne dégénère plus avant. D’ici à notre concertation entre parents pour trouver une punition avec du sens, Louis n’avait plus qu’à se tenir à carreaux.

Je ne le reconnaissais déjà plus, l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête n’avait que des avantages… pour l’instant . Tant pis pour mon bisou du matin, Louis n’était plus mon petit garçon chéri mais mon espoir d’un homme en devenir.

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Gisèle – négatif

Il ne s’est pas retourné en fermant la porte ce matin. Rémi n’a donc pas vu les rideaux bouger légèrement, derrière la vitre de la fenêtre de la cuisine. D’ailleurs, pour lui, Nadège n’avait aucune raison de surveiller son départ. Ne s’était-elle pas enfuie en pleurant, nue comme un ver, juste sortie de la douche, en claquant la porte de la chambre à toute volée ?

Il ne l’avait pas suivie : cette scène de ménage n’en finissait pas et comme toutes les précédentes, elle ne résolvait pas leur problème. N’étaient-ils pas devenus, comme chien et chat, à coups d’aboiements coléreux et de miaulements hystériques, uniquement capables de mordre l’égo de l’autre, de broyer sa fierté, de griffer sa réputation, de déchirer ses envies, de lacérer ses passions secrètes ? Non, la sempiternelle mauvaise foi, les phrases assassines, les sous-entendus sarcastiques, les malentendus assumés et même revendiqués, il ne pouvait plus les supporter. Et ne parlons pas des envols d’assiettes à travers la pièce, des coups de pieds rageurs destinés à enfoncer la porte, des hurlements à glacer le sang, des sanglots inextinguibles et entrecoupés de hoquets. Tout cela n’était pas vivable et Rémi n’en pouvait plus.

Il tenta d’ouvrir la portière de sa voiture garée dans la rue, devant son portail : la clé à distance ne marchait plus. La garce ! La poison ! Le démon ! La furie !  Non ! Non ! Il ne serait pas fait comme un rat ! Ne voulait-elle pas l’obliger à revenir échanger son « bip » contre le sien qu’elle avait probablement caché à l’avance ? Eh bien, cela ne marcherait pas : il n’utiliserait pas sa voiture et se rendrait à pieds à son bureau. Deux kilomètres à tout casser : ce n’était pas la mer à boire.

Malheureusement, le temps n’était pas propice à une agréable promenade. Les innombrables gouttes de pluie de l’averse qui survenait depuis ce matin ne se gênaient pas pour traverser son blouson, tremper ses cheveux et refroidir ses extrémités. Rémi était loin de se sentir comme un poisson dans l’eau ! Son exaspération ne connut plus de limites, Nadège n’était qu’une sale bonne femme ! Un démon ! Une harpie !

Tout à ses ressentiments, il ne remarqua pas tout de suite la voiture de pompiers, sirènes hurlantes qui le croisa au carrefour, puis celle des Urgences survenue un peu plus tard, alors qu’il traversait le parc public. S’étant repris, il ne manqua pas d’adresser en pensée aux supposés blessés transportés par les véhicules,  les  «  TIENS BON ! TIENS BON » de rigueur, qu’évoquait la sirène des pompiers et tenta d’ignorer les «  T’ES FOUTU ! T’ES FOUTU ! » émis par l’ambulance.

«  Non ! T’es pas foutu ! TIENS BON ! TIENS BON ! »

Peut-être, mais les deux voitures ne se dirigeaient-elles pas vers son quartier ? Ce ne fut pas sans une terrible appréhension, qu’il fit demi-tour et se mit à courir. Les véhicules garés maintenant devant chez lui, n’avaient pas arrêté leurs gyrophares. Et, n’était-ce pas un brancard que deux pompiers, non pas copains comme cochons, mais simplement collègues, manœuvraient non sans précautions ? Nadège, couchée, les bras ballants,  les yeux fermés, n’avait plus de couleur excepté la tache écarlate qui s’agrandissait sur son pull.

Nadège ? Nadège ? Mon Dieu, ce n’était pas possible ! Pas elle ! Non, par pitié, pas elle ! Pas ma tendre chérie ! Mon petit, je n’ai pas voulu te faire du mal, je ne sais pas très bien mais c’était sans intention ! Je t’aime trop : ne me quitte pas ! Ne me quitte pas ! Il ne parvenait pas à ordonner ses pensées désespérées et tourbillonnantes. Quelque part dans sa tête, n’entendait-il  la chanson de Jacques Brel :

« Ne me quitte pas, ne me quitte pas !

  Moi, je t’offrirai des perles de pluie,

Venant de pays où il ne pleut pas ? »               

Il ne la prit pas dans ses bras, car les urgentistes maintenaient au-dessus d’elle, un flacon de perfusion mais il lui adressa de ferventes paroles d’amour, sans se soucier de la foule qui ne manquait pas de les presser. Elle ne parut pas l’entendre mais Rémi, ne pouvait-il pas deviner un léger sourire sur ses lèvres, tandis que ses paupières ne cessaient de tressaillir faiblement ?

Ceci n’est pas une conclusion mais plutôt une réflexion.

     Certains d’entre nous, ne préfèrent-il pas vivre un enfer avec l’être aimé plutôt qu’un paradis sans amour ?

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Hélène :

Je vous envoie ma proposition, avec également un extrait d’article de médiapart ci-dessous qui m’a inspirée. C’est un sujet douloureux et délicat mais qui m’a beaucoup touchée.  Mon texte est court, c’est un choix délibéré, mais c’est également lié à la difficulté de la consigne !

Extrait de Mediapart, traduction d’un article paru dans un journal turc :

“Barış Yazgı, 22 ans, violoniste, a péri dans la mer Egée, avec 15 réfugiés.”  Écrit le journal “Il serrait encore son violon dans ses bras sans vie.”

Barış et Yazgı se traduisent en français comme “paix” et “destin”. Pour lui, le destin fut tracé par un fonctionnaire d’ambassade… pour qu’il soit à son tour, victime des murs et barrières dressées… Le savent-ils, lorsqu’ils prennent une décision de refus pour quelqu’un qui veut quitter la Turquie, que la mort rôde en mer Egée ?

Barış vivait dans le quartier Fatih, à Istanbul, avec son frère Cengiz, musicien lui aussi. Il avait un autre grand frère qui habitait lui, en Belgique. Barış était allé chez lui récemment. Il y était resté sept mois, et une fois son visa épuisé, il était revenu en Turquie. Barış jouait dans le groupe Ensemble avec Caner Sırtmaç et il avait des projets. “Il voulait retourner en Belgique, faire des études de musique et devenir un virtuose” disent ses proches. “C’est tout ce qu’il voulait”. Il a demandé alors, à nouveau, un visa. Ne pouvant pas justifier un travail suffisamment rémunéré et une assurance, sa demande a été refusée.

Je comprends qu’il veuille partir Barış. Quel avenir pouvait-il espérer ici, aujourd’hui, en Turquie, pour un jeune musicien ? En plus, il jouait du classique dans un pays où l’art, surtout considéré “occidental”, donc “mécréant”, est regardé de travers de plus en plus. Et encore, je choisis mes mots… Que vouliez-vous qu’il fasse le gamin ? Il n’avait plus qu’un choix… Partir sur ce qu’on appelle ici tragiquement, “la route de l’espoir”, et partager le destin des réfugiés.

Avant hier, la mer a englouti un nième bateau rempli de vies. Les équipes de sauvetage ont repêché 16 corps au large, entre la péninsule Sivrice de Çanakkale et l’île grecque de Lesbos. C’est à la morgue de l’hôpital Ayvacık que les victimes ont pu être identifiées. L’une d’entre elles, serrait toujours dans ses bras, un violon dans son étui.

“Barış Yazgı né à Siirt, 22 ans, mort noyé.”, ont-ils du écrire sur la triste étiquette de la morgue. Je m’enfonce six pieds sous terre, en lisant que dans l’étui, il n’y avait pas que son violon, auquel il tenait j’imagine, comme aux prunelles de ses yeux, mais aussi des partitions manuscrites de ses compositions.

“Barış a été enterré hier. Lors de ses funérailles, auxquelles participaient sa famille et amies”, ajoute le journal, “les ağıt que sa mère a chanté brisaient le coeur…”

Nous nous accrochons chacun à quelque chose. Pour Barış, c’était la musique. Il s’est accroché à son violon jusqu’à son dernier soupir.

Barış

Il ne s’est pas retourné en fermant la porte ce matin. Il n’a même pas pris le temps de jeter un œil sur la petite fenêtre de la cuisine, près du jasmin, celle où sa mère ne manque jamais l’occasion de prendre le frais après une journée étouffante. De toute façon , il ne sait même pas s’il la reverra un jour … alors, partir ainsi, sans adieux, sans larmes ni pathos, pourquoi pas ?

Il n’a emporté aucun bagage, seulement son violon et ses dernières compositions, fleuries et colorées comme le ciel d’Istanbul, ses créations dont il ne veut se séparer pour rien au monde.  Dépourvu de tout, quasiment nu comme un ver, il n’a atteint le port de Dikili qu’à la tombée du jour.

« Je ne peux plus continuer comme ça. Cette vie sans perspectives, si loin de ma musique … je n’y arrive plus. Je ne veux plus être obsédé par les rondes perpétuelles des policiers dans notre quartier, à Fatih, les contrôles incessants, nous obligeant, les intellectuels et les autorités, à jouer au chat et à la souris et à nous battre comme chien et chat pour rester dans l’imagerie animale … et ces interdictions stupides et perpétuelles de jouer de  la musique occidentale … musique accusée de « blasphématoire » voire « pornographique » selon les dirigeants !  Quel manque d’ouverture d’esprit !  Non, je n’en peux plus de cette vie. »

 Il n’avait que 8 livres sur lui, de l’agent gagné péniblement la veille en vendant quelques effets personnels.  Juste la somme suffisante pour embarquer dans un canot gonflable minuscule.

 « Rejoindre Cengiz et ses amis musiciens à tout prix, en Belgique, voilà mon but à atteindre.  Jouer ensemble nos mélodies préférées,  le soir, dans les cafés, travailler dur pour intégrer un orchestre, continuer à apprendre le français et ses expressions savoureuses …  avant d’être expulsé de Belgique Cengiz m’a appris  celles-ci : « être copains comme cochons », et aussi « être à l’aise comme des poissons dans l’eau  … » quelles drôles d’expressions, tellement vraies, imagées, pour définir nos relations fraternelles et notre  amour de la scène ! »

Rapidement abandonnés par les passeurs, il n’a pas voulu admettre que lui et ses pauvres compagnons de voyage étaient faits comme des rats.

Quand la chaloupe a chaviré, il ne s’est aperçu de rien, l’eau glacée commençant très vite à pénétrer dans tout son corps, sous sa peau, dans ses veines, comme un poison s’insinuant partout, l’anesthésiant à petit feu.

Je ne lâcherai pas mon joyau d’acajou, ma vie, mon bonheur étincelant. Il ne mourra pas, et grâce à lui, moi non plus je ne mourrai jamais. Surtout, ne pas dormir, ne pas fermer les yeux … « la la sib do do sib la sol … »

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Mimie Sujet 9 : Négatif

Elle ne s’est pas retournée en fermant la porte ce matin, elle n’était pas là, dans le présent, mais très loin dans son passé. «Je n’ai pas su le retenir » : elle n’arrivait pas à chasser de son esprit cette petite phrase qui ne lui permettait pas, même encore aujourd’hui, tant d’années après, de vivre totalement. Ne vous méprenez pas, ils ne s’étaient jamais comportés une seule seconde de leur vie comme chien et chat, bien au contraire. Ils ne s’étaient de fait jamais lâchés d’un centimètre, enlacés comme deux amants, serrés, imbriqués l’un dans l’autre.

Pourtant tout n’avait pas toujours été horrible dans cette histoire : au début ils ne ressentaient rien de particulier, petites larves évoluant comme deux poissons dans l’eau, se découvrant, s’aimant spontanément. Et puis au fil des jours, des semaines, ils ne se sont plus sentis bien ; fini le bain heureux, finie la douce quiétude, la mer ne leur était plus douce, après les quarantièmes rugissants, c’étaient les cinquantièmes hurlants. Après un, deux, trois épisodes de tempête, ils n’arrivèrent plus à retrouver leur état d’insouciance, de béatitude originelle. Ils n’étaient plus les mêmes, mais deux petits êtres inquiets, prostrés, accrochés l’un à l’autre dans cet océan à la météo capricieuse.

Puis peu à peu lui n’alla pas bien. Il n’alla pas bien du tout et elle n’arriva plus à le rassurer, même en se serrant fort, nus comme des vers dans un peau à peau fraternel. Elle ne savait plus comment l’aider, comment faire en sorte qu’il ne perde pas confiance, qu’il n’abandonne pas le navire, en un mot qu’il s’accroche. Peu à peu, malgré son amour et sa sollicitude, elle ne put plus rien pour lui, il lâchait prise et elle ne put pas le retenir, malgré ses encouragements, son amour, son humour quand elle lui susurrait qu’ils étaient copains comme cochons et que rien ne pouvait les séparer. Mais il se sentait fait comme un rat et n’avait plus de force pour demain. Meurtre à la quinine, désespoir, elle ne sut jamais la cause réelle de sa mort quand il glissa d’entre ses bras pour sombrer dans les limbes.

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Pascaline – négatif

Elle ne s’est pas retournée en fermant la porte ce matin. Elle n’a pas pleuré non plus. Cet homme, elle ne l’avait jamais aimé, elle ne l’avait jamais pu malgré tous ses efforts. Elle ne ramena pas sa longue jupe correctement devant elle, ne ramena pas ses longs cheveux derrière elle, longs cheveux qu’elle n’avait pas coiffés. Elle n’avait pas voulu partir nue comme un ver de cette maison, au sens figuré du terme : elle serrait sa dot dans son sac à main, dot qui consistait en une bague de sa grand-mère maternelle, un collier de perles, et quelques breloques. Elle se faufila dans les rues étroites et sombres, comme un poisson dans l’eau.

Plusieurs heures plus tard, elle n’arriva pas près du grand quai comme espéré, ne comprenant pas son erreur. Elle ne voyait pas l’enfant, assis au bord de la rivière. Des ronds dans l’eau. Le clapotis qui ne semblait pas murmurer de promesses enjôleuses. Elle ne savait que faire, où aller.

Toute à ses pensées, ramenant son châle blanc sur ses épaules, elle n’entendit pas l’enfant qui ne semblait pas parler pour quelqu’un de précis.

– Jacques … il n’a pas pu … moi, en tout cas, je n’aurais jamais pu !

Moue renfrognée, larmes aux yeux, l’enfant devant le miroir de l’eau ne semblait pas la voir. Il ne se penchait pas, se méfiant de l’eau perfide. Milles histoires contées et toujours au centre des histoires, ces cours d’eau auxquelles il ne fallait pas se fier.

– Jacques … mon seul copain … copain comme cochon … tout seul maintenant …

L’enfant ne tourna pas la tête vers elle, elle ne s’assit pas près de lui, elle ne le regarda pas, il ne se tut pas … murmurant pour lui-même, essuyant ses larmes du revers de sa manche crasseuse.

Elle n’arrivait pas à se suivre, même dans ses propres pensées, emportée par le fil de cette journée. Elle ne pouvait plus revenir en arrière. Elle ne put rester plus longtemps silencieuse .

Cet enfant, seul, devant ce miroir …

Elle ne se tourna pas vers lui.

– Ton ami ?

Du coin de l’oeil, elle ne nota pas la mine triste de l’enfant, son pantalon déchiré et usé mais son regard d’une force surprenante. Besoin de repos. Besoin de s’asseoir là, de partager cette humanité avant de repartir. Besoin d’avoir fait juste une chose, une seule petite chose bien, ne fût-ce qu’une parole, une consolation auprès d’un enfant.

Enfant qu’elle n’aura jamais eu.

Il ne put s’empêcher de la regarder, un peu gêné, un peu honteux, un peu surpris …

– Mon ami … mon ami ! Jacques … oui mon ami … mais un peu comme chien et chat. Et il ne voulait pas venir et maintenant, il n’est plus là …

Deux grosses larmes sur son minois. Elle ne les lui essuya pas. La vie, parfois, n’était pas bien compréhensible. Sourire timide de sa part. Sa main usée sur l’épaule du garçon. Sa tête baissée. Son mouvement d’épaules, à lui, pour se dégager, se redresser.

-Il ne voulait pas venir et maintenant … maintenant … il n’a pas réussi à se sauver …moi, je n’ai pas été attrapé, pas fait comme un rat, comme lui … maintenant … sans lui, je ne pourrais pas vivre, ce ne sera jamais plus comme avant.

Un sanglot. L’eau murmurante. L’ enfant écrasé de chagrin.

Elle ne comprenait pas bien sa peine, ses mots. Elle ne comprenait déjà pas sa propre peine, depuis si longtemps. Elle ne se reconnaissait plus elle-même … pourquoi n’avait-elle pas continué son chemin ? Pourquoi cet arrêt, là ? Elle n’arrivait plus à repartir.

L’eau bruissante plus claire sous le soleil.

Elle ne dit rien. Rien de plus. Sa main dans celle de l’enfant. Juste repartir.

Ensemble.

 

L’énigme à résoudre (avril 2017)

Sujet n°8 L’énigme à résoudre (avril 2017)

Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur.

Je vous invite à résoudre cette énigme et à écrire la suite en faisant intervenir dans l’histoire (au moins) les trois personnages suivants : un pâtissier-chocolatier, un professeur de lettres classiques, une jeune fille au pair ainsi qu’un animal de votre choix.

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Corinne :

Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur. Léonard son Labrador noir âgé de trois ans veillait sur lui couché à ses côté, l’air triste comme s’il avait compris que c’en était fini de leur collaboration. Ils étaient entrés dans la vie l’un de l’autre il y a peu de temps par nécessité mais cela s’était vite transformé en amitié, autant que cela puisse se faire entre un homme et un animal.

Leur histoire commune avait débuté chez Pascal Moisanges, professeur de lettres classiques précocement mis à la retraite et reconverti en éducateur pour chien guide d’aveugle à la suite d’un monstrueux burn-out qui l’avait définitivement éloigné du milieu scolaire, le monde animal étant, selon ses dires, moins agressif et plus reconnaissant. Chacun y avait trouvé son compte, le chien soignait le maître et l’homme éduquait le chien.

Léon s’était donc vu attribuer cet animal docile qui n’avait qu’un défaut, il était gourmand et s’arrêtait donc systématiquement devant chaque boulangerie–pâtisserie par réflexe pulsionnel au chocolat.

(Pascal Moisanges n’avait pas complètement respecté les consignes éducatives très strictes concernant l’animal et lui glissait de temps à autre un carré de la tablette qu’il planquait dans sa poche en lieu et place des ses antidépresseurs devenus inutiles).

Cela les amena tous deux à une situation cocasse avec un pâtissier-chocolatier nommé Serge Hénard dont Léon devint l’ami avant d’avoir été sa bête noire.

Serge Hénard était un créateur, un magicien du chocolat, lorsqu’il découvrait de nouveaux crus et qu’il les sublimait en un savant mélange, il aimait en faire déguster de petites bouchées aux passants du quartier chic où il tenait boutique.

Ainsi donc, un samedi après-midi  comme à son habitude, coiffé de sa plus belle toque, plateau en main, il se tenait devant sa vitrine, proposant aux promeneurs de goûter sa toute dernière production. C’était bon enfant, tout le monde connaissait Serge dans le quartier, sa bonhomie, sa générosité et ses créations chocolatières à tomber par terre.

Ce jour-là, Léon qui, pour se familiariser avec son chien-guide, s’était rendu à pied à un rendez-vous éloigné de chez lui, se vit entraîné au pas de course sur les derniers mètres qui le séparaient de la chocolaterie de Serge. Léonard, n’obéissant plus à la voix de son maître, se jeta sur le plateau, déstabilisant le bonhomme qui trébucha et atterrit sur son fessier heureusement pourvu de larges amortisseurs. Le temps de reprendre ses esprits et de comprendre ce qui se passait, le chien avait tout dévoré. Le chocolatier s’apprêta à tancer vertement le maître quand il comprit en le voyant le pourquoi de son attitude stoïque et son regard figé derrière les lunettes fumées. Planté là, d’une main Léon tenant fermement le harnais de Léonard et de l’autre sa canne blanche sans comprendre vraiment le pourquoi du bruit métallique, de l’affaissement et le chapelet de jurons qui s’ensuivirent.

Léonard, assis, regardait le chocolatier gueule ouverte et langue haletante dans l’attente d’une autre fournée providentielle.

Quelques passants aidèrent Serge à se relever de son bon quintal et en toute bonne personne qu’il était, il expliqua gentiment à Léon ce qui venait de se passer sans s’énerver. Léon se confondit en excuses et proposa tout naturellement de dédommager le chocolatier mais Serge refusa arguant, non sans humour, que c’était la première fois qu’on se jetait sur lui de cette façon pour ses chocolats. Ils se quittèrent sans rancune mais le mois suivant l’incident se renouvela. Serge, fidèle à lui-même et conscient de l’impuissance de Léon, ne se départit pas de sa bonne humeur et rajouta, blagueur, que même sa femme ne lui témoignait pas autant d’affection.

Ils partirent tous deux d’un bel éclat de rire et ce fut le début de leur amitié. Ce fut Serge qui proposa à Léon de déconditionner Léonard avec une lumineuse idée : lui faire goûter ses chocolats au piment, au poivre et aux épices. Il en confectionna même spécialement pour lui avec une dose massive insupportable aux papilles canines. Le chien en fut tellement dégoûté que, désormais, lorsqu’on lui en proposait il détournait la tête, penaud, avec un petit couinement significatif. De peur qu’on lui enlève son compagnon, Léon n’aurait de toute façon pas signalé cette petite anomalie de dressage tellement ils étaient déjà attachés l’un à l’autre. Un chien prénommé Léonard ne pouvait que lui être destiné !

Chaque semaine et ce, depuis l’incident, Léon venait chercher une boîte de chocolats aux ‘‘Délicatesses Fantaisies’’, vérifiant par là même que son Léonard avait perdu sa fâcheuse habitude et se régalant des assortiments surprise que lui concoctait son ami. Il avait perdu la vue mais ses autres sens en étaient de ce fait exacerbés et il goûtait tout avec volupté .

Cette semaine-là, Léon avait acheté deux boîtes dans l’intention d’en offrir une à la jeune fille au pair de la famille Descours qui vivait au-dessus de chez lui.

C’était une jeune danoise avec qui il avait eu l’occasion de discuter dans l’ascenseur, son accent prononcé l’avait tout d’abord intrigué et surtout permis d’entrer en conversation avec elle, puis le côté désinhibé de la jeune nordique par rapport à sa cécité avait achevé de le charmer. Avec elle, il ne se sentait pas être une bête curieuse, la jeune femme avait une grand-mère aveugle et le handicap lui était donc familier. La présence du chien avait fait le reste surtout quand Léon lui avait raconté ses péripéties avec le chocolat.

« Le cheukeula » comme elle disait encore maladroitement. Elle était venue dans l’hexagone parfaire son français, un de ses lointains ancêtres venait de Bretagne et elle avait eu envie de mieux connaître notre pays.

Il lui destinait donc une des boîtes enrubannées avec le secret espoir qu’il ne lui était pas indifférent. Il était encore jeune et lorsqu’on lui avait annoncé le caractère irréversible de la maladie qui affectait sa vue, il avait profité de la vie ne songeant qu’à se faire plaisir, voyageant en en prenant plein les yeux comme il disait avant que cela ne s’éteigne définitivement. Il aurait bien le temps d’avoir une vie pépère une fois devenu aveugle. Il avait ainsi visité nombre de pays, la plupart du temps seul, sac au dos, sachant que c’était la meilleure façon de rencontrer les gens et d’avoir de vrais échanges avec eux. Lucide, il savait qu’on ne le regarderait plus jamais pareil quand il aurait perdu la vue.

Il avait donc invité Mariike qui l’avait pressé de lui montrer ses souvenirs de voyage après qu’il lui eut brièvement parlé de son passé de baroudeur. Il avait conservé tout un arsenal d’objets qu’il aimait toucher pour se souvenir de l’intensité de ce qu’il avait vécu. Il avait ainsi sorti du placard son attirail d’explorateur, se disant que le côté Indiana Jones de son personnage l’impressionnerait : le sac à dos en toile usé, le chapeau de cuir poussiéreux, les chaussures de marche cabossées.

Mais il avait oublié une chose, il n’avait plus l’habitude que des objets inutiles soient sur son chemin…

Il sortit une jolie assiette du placard à vaisselle afin d’y déposer les chocolats de Serge. Lorsqu’il entendit le coup de sonnette, fébrile comme peut l’être un jeune amoureux transi, il fit tomber un chocolat sur le parquet, juste sous le nez de Léonard. (Léon lui avait donné l’habitude de se coucher sous la table afin de ne pas l’entraver dans ses déplacements du quotidien).

Le chien affolé par la vue et l’odeur du chocolat qu’il avait pris en horreur bondit précipitamment dans la pièce et fit tomber tout l’attirail que Léon avait précautionneusement sorti, envoyant valser le sac à dos encore chargé qui vint taper dans le matériel aligné contre le mur, faisant tomber les bâtons de marche au moment où Léon, par réaction instinctive, se précipitait d’un bond pour essayer de stopper son Léonard affolé. Le geste lui fut fatal, un bâton se planta en plein dans son cœur et il mourut sur le coup.

Ainsi fut résolue l’énigme de la mort de Léon. Ce récit fut la conclusion de l’enquête minutieuse qui en avait remonté la piste. Le salon étant assez éloigné de la porte d’entrée, Mariike était repartie en se disant qu’il avait dû oublier leur rendez-vous, sans plus. Ce sont les voisins de la cour d’en face qui, depuis leur balcon, le voyant gisant à terre et connaissant son handicap, avaient donné l’alerte.

Cette histoire rocambolesque aura soulevé beaucoup de questions, de supputations de la part de tous les protagonistes et somme toute cela fut une histoire bien ordinaire qui se termina de façon extraordinaire… comme l’aurait probablement souhaité Léon.

Serge Hénard inventa une bouchée chocolatée en souvenir de son ami qu’il nomma le Chocoléon. Celle-ci contribua à asseoir sa réputation bien au-delà de son quartier et il reçut même les honneurs de sa profession pour sa création

Mariike trouva son bonheur en France en épousant le fils de Pascal Moisanges. Lors de l’enquête, ils s’étaient rencontrés et, voyant ses difficultés, l’éducateur lui avait proposé des cours particuliers de français. Il n’a jamais repris de chien à dresser.

Et ce pauvre Léonard me direz-vous, qu’est-il advenu de lui ?

Après être retourné en stage de réadaptation pour être de nouveau attribué à un non-voyant, il a été jugé inapte et à été réformé, une sorte de mélancolie semblant l’avoir envahi profondément il n’avait plus goût à servir de maître.  Serge le chocolatier qui avait gardé un oeil sur lui, demanda à l’accueillir, ce qui lui fut accordé contre une donation à l’institut des chiens-guides ce dont il s’acquitta fort généreusement.

Léonard a retrouvé la joie de vivre et veille fièrement sur son nouveau maître lorsqu’il présente son plateau gourmand aux passants le samedi après-midi. Ils se rendent fréquemment sur la tombe de Léon.

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Gisèle

Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur.

Tandis que le médecin légiste, le docteur Saporta, se penchait sur le cadavre, le commissaire Dutilleul scrutait pensivement les traces de pieds nus et ensanglantés qui maculaient le plancher de la chambre. Son regard se porta ensuite vers la table de nuit. Un carton provenant sans doute d’une pâtisserie avait été éventré et vidé de son contenu. C’est alors qu’il leva les yeux vers l’armoire.

Flash back : trois jours auparavant.

Léon Morel referma soigneusement la porte de sa petite maison, bouclant méthodiquement les deux serrures grâce à l’énorme trousseau de clés qui ne quittait pas sa ceinture. Il vérifia également l’état des volets, toujours tenus hermétiquement clos et fit le tour de la propriété. Satisfait, il s’empara de ses bâtons de marche nordique et ajusta son sac à dos. Le clair soleil de février lui chauffait agréablement le dos.

La maison que lui avaient léguée ses parents se trouvait au fond d’une clairière entourée de gigantesques sapins noirs, à l’écart de la route qui menait au village de Montanges dans le Jura. Cela n’était pas pour déplaire à Léon, peu avide de contacts sociaux. Toutefois, deux ou trois fois par semaine, il lui fallait se ravitailler en vivres et en nouvelles.

Petit et chauve, légèrement bedonnant, la cinquantaine bien entamée, Léon n’avait rien d’un Adonis. De plus, un diabète bien installé et une hypertension mal jugulée l’obligeaient à s’astreindre à quelques efforts physiques. Au bout de trois quarts d’heure de marche, il aperçut le pré de son voisin Godebert. Les trois juments paissaient paisiblement mais le poulain s’approcha en caracolant de la barrière qui longeait la route et se mit à la suivre. Léon en profita pour le frapper violemment e son bâton et le petit, hennissant de douleur et tremblant, se réfugia auprès de sa mère.

Le village de Montanges se dessinait en contrebas de la vallée et sur le mur d’une ferme en ruine s’agitait une vieille affiche où l’on distinguait encore la silhouette d’une jolie jeune fille aux cheveux blonds. Les lettres dansaient :

« Sarah Donovan, anglaise, dix-huit ans, employée au pair à Saint Claude dans le Jura, a disparu du domicile de ses employeurs, depuis le soir du quinze novembre. Adresser tout rens… » Le reste de l’affiche, à laquelle Léon ne jeta qu’un coup d’œil distrait, avait disparu.

« Tiens, se dit Léon, il faudra tout de même que je passe à la bibliothèque. Pourvu que la grande bringue n’y soit pas… La « grande bringue » en question, c’était Mademoiselle Pratot, professeur de lettres classiques, qui, depuis sa retraite, s’était mise en tête de relever le niveau culturel de Montanges en général, et celui de Léon Morel, en particulier. Léon détestait cette vieille fille qui critiquait ouvertement ses lectures, en particulier les romans d’amour et de suspense, de la collection « Harlequin » qui faisait ses délices. Le dernier qu’il avait lu : «  Tentation Brésilienne », avait poussé pour lui les portes d’un monde fait de luxe, de glamour et de passion. Les hommes en particulier, virils, sexys, ombrageux et couverts de conquêtes féminines, le faisaient fantasmer. «  C’te vieille bique ! L’est jalouse, c’est sûr. »

Ses courses faites chez « Carrefour City » sur la place de l’église, Léon décida de s’offrir un petit extra et entra chez le pâtissier-chocolatier de la Grand-Rue. Oh ! Ce n’était pas Pierre Hermé naturellement, mais ses profiteroles au chocolat n’étaient pas à dédaigner.

Il ne lui restait plus qu’à acheter au magasin de la Presse le journal du jour, exposé dans la vitrine. Le titre d’un article en première page, avait attiré son regard : «  Nouveau rebondissement dans l’affaire Donovan. »Il lut la suite de l’article en troisième page : «  Sur la foi d’un témoignage, la police oriente maintenant ses recherches vers le sud du Jura et Bellegarde. »

Le temps fraichissait et Léon se mit en route : fermement appuyé sur ses bâtons, il parcourut lentement le trajet de retour. Il se sentait vidé de toute énergie et transpirait abondamment. Se trouvant en hypoglycémie, il croqua un morceau de sucre qu’il avait emporté en réserve. Enfin, après bien des efforts, il aperçut à travers les branches des sapins, le toit de son logis. Tout allait bien, il referma soigneusement la porte à clé et bientôt, il  se chauffa les mains au-dessus du poêle qui ronronnait.

Il prit un de ses bâtons de marche et se dirigea alors vers l’armoire de sa chambre, dont les deux battants, étroitement clos étaient liés par une serrure où il introduisit une clé prise sur son trousseau. Il pénétra ensuite dans l’armoire, écarta les cintres garnis de vêtements et dégagea une seconde porte dans le fond, qu’il ouvrit également avec une nouvelle clé. S’étant muni d’une lampe électrique, il descendit quelques marches et arriva dans une resserre étroite, basse de plafond, obscure et empuantie par des remugles viciés qui ne semblèrent pas le gêner.

Une forme s’agitait au fond, couchée sur un grabat sur lequel Léon dirigea sa lampe. Eblouie, la silhouette se cacha les yeux et se mit à geindre : hâve, les cheveux en broussailles, dépenaillée, couverte de vêtements sales et déchirés, elle n’avait plus forme humaine. De plus, un de ses poignets menotté était lié à un crochet fixé dans le mur.

Léon se mit à rire.

« Alors, la gueuse, on ne fait plus tant la fière maintenant. Tu vas, sans doute, être plus obéissante et, tiens, si tu es sage, tu auras du gâteau au chocolat ! Sinon, tu vois, c’est encore la trique qui va me servir ! »

La loque humaine qu’était devenue Sarah, se mit à hurler, semblable à une louve tapie sur son matelas et Léon exaspéré, tempêta :

« Oooh ! Arrête tes grimaces ! Tu me saoules ! Tiens, tu vois, je suis gentil, je vais te le chercher ce gâteau ! »

Il se mit alors à monter les marches, mais soudain, un vertige le prit, son corps se couvrit de sueur froide. Titubant, il entra dans sa chambre, perdit connaissance et tomba de tout son poids. Le bruit de sa chute retentit jusque dans la resserre et Sarah dressa l’oreille. Alors, chose inimaginable, elle détacha lentement son poignet de la menotte. Elle avait réussi à l’ouvrir grâce à une épingle à cheveux mais avec combien de peine et de douleurs. Elle se leva de son lit de souffrance, s’empara du bâton et grimpa péniblement les marches : Léon, par terre, au milieu de la chambre, n’était pas sorti de son coma diabétique.

Sarah éclata d’un rire hystérique : son bourreau était à terre, à sa merci ! Elle leva bien haut le bâton et de toutes ses forces décuplées par l’idée de vengeance, elle l’enfonça droit dans le cœur de Léon. Ensuite, étourdie, hébétée par l’effort et sanglotant, elle se mit à tourner en rond, cherchant comme une bête sauvage, une issue à sa prison. Pas de téléphone. Folle de désespoir, elle secoua la porte à se casser les poignets, attaqua de ses mains nues les volets crochetés, se heurtant aux murs et les bourrant de coups de poings : tout lui résistait et elle s’effondra en pleurs. Elle ignorait bien sûr, que sous le pull de Léon étendu à ses pieds, se cachait le  salvateur trousseau de clés. Avisant ensuite le paquet de profiteroles acheté par Léon, elle les engloutit sans retenue, se barbouillant de larmes et de chocolat.

Que faire ensuite ? Son cerveau, embrumé par les conditions de sa détention, le manque de nourriture et les sévices, ne réagissait plus. La lueur de folie s’était éteinte dans ses yeux : on n’y voyait plus que le néant de son indifférence. Tel un pantin sans ressort, elle se dirigea lentement vers l’armoire, descendit les marches, que, devenue nyctalope par obligation, elle voyait distinctement. Alors elle se coucha sur son matelas de martyre, tourna son visage vers le mur suintant d’humidité et les yeux dans le vague, elle se perdit dans son monde.

Le matin même.

Mademoiselle Pratot connaissait la maladie de Léon Morel, et s’était inquiétée de son absence. Les choses s’enchaînèrent très vite. La gendarmerie fut prévenue et le serrurier contacté n’étant pas venu à bout de toutes les serrures de la maison, on enfonça la porte. Tout Montanges assista à l’événement. Le groupe de personnes qui entourait le commissaire Dutilleul se bouscula pour pénétrer dans la maison avant que celui-ci d’un ton péremptoire n’arrête leur marche en avant :

«  Stop ! Ne pas brouiller les indices ! »

Seuls, les experts en recherches, masqués, vêtus de leur combinaison blanche étanche et suivis de leur matériel se mirent aussitôt à leur travail tandis que le médecin légiste, prenait la température du cadavre. Tout en inspectant les lieux, Dutilleul se tourna vers le médecin, attendant ses premières remarques :

«  La mort s’est produite, il y a plus de quarante-huit heures. Elle a dû être instantanée mais je ne pourrai vous en dire plus que lorsque j’aurai pratiqué l’autopsie. »

Dutilleul acquiesça distraitement tout en bourrant sa pipe : il était intrigué par l’armoire dont l’un des battants baillait largement….

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Hélène

Ni la serrure de la porte, ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur. Curieusement, la victime était entièrement vêtue de blanc de la tête aux pieds : elle portait des chaussures de toile habituellement réservées aux joueurs de tennis et un pantalon de lin écru. Le blanc immaculé de sa chemise et le veston léger en tweed beige clair créaient un contraste inattendu avec l’énorme tache de sang sur la poitrine.

Le jeune Augustin Mouffetard était perplexe. Les gendarmes avaient passé au peigne fin la chambre de Léon à deux reprises mais ils n’avaient relevé aucun indice susceptible d’aider les enquêteurs.  Aucune empreinte, pas de cheveux ni de traces suspectes n’avaient pu être relevés. L’affaire avait fait la une des journaux pendant plus d’une semaine avant de retomber dans l’oubli. Seul Augustin Mouffetard persistait à comprendre ce qui s’était passé. Il faut dire qu’il était inspecteur aux affaires criminelles à Montmartre, et qu’il était chargé à ce titre de l’enquête. Il était donc payé pour que ses neurones trouvent rapidement un coupable. Cette mission ne lui déplaisait pas. C’était sa première « vraie » enquête, celle qu’il devrait mener de A à Z. Ses chefs comptaient sur lui, et il n’en n’était pas peu fier.

Ce matin du mois de novembre, l’inspecteur Mouffetard avait décidé de retourner sur les lieux du crime. Le crachin qui recouvrait Paris s’insinuait partout, et quand il arriva rue Blanche, il était trempé. Il  n’était que 18 heures mais la nuit commençait déjà à s’engouffrer dans les ruelles. Quand il pénétra dans la chambre, Augustin constata qu’elle avait été rangée par la bonne. Celle-ci avait raconté aux enquêteurs que Léon menait une vie réglée comme du papier à musique. Agé de plus de cinquante ans, horloger et célibataire, il passait le plus clair de son temps dans sa boutique située dans une rue proche de la rue Blanche. Selon la bonne, c’était un homme discret, mais sympathique. Tous les dimanches, et suivant la saison, il se munissait d’un bouquet de fleurs ou de chocolats pour rendre visite à sa vieille mère. Comme la bonne, les enquêteurs n’avaient rien trouvé de remarquable dans la vie de Léon qui aurait pu expliquer le drame. La seule manie charmante qu’on avait relevé était son goût immodéré pour les randonnées dans les Alpes. D’ailleurs, le bâton avec lequel il avait trouvé la mort lui appartenait.

En entrant dans la chambre, Augustin ne remarqua rien de spécial. Perplexe, il s’assit dans le fauteuil voltaire, et contempla longuement le plancher, perdu dans ses pensées. Soudain, il fut attiré par quelques bestioles qui fuyaient la lumière de la lampe à pétrole et qui se glissaient dans les rainures du parquet. Il se pencha et murmura :

  • Hé, les cafards … si vous pouviez me dire quel est le salopard qui a … si …

Il s’arrêta brusquement de parler. Au travers des rainures, il avait aperçu une autre lumière, comme si une pièce située sous la chambre était éclairée alors qu’on était au rez-de chaussée.

« Bon sang ! » s’écria l’inspecteur. « Ces idiots n’ont pas vérifié le sol  ! Et dire qu’ils m’ont certifié qu’il n’y avait pas de cave ! »

Tout excité, Augustin retira son manteau et son chapeau, et en s’aidant du tisonnier, il commença à tirer sur les planches. Stupéfait, il découvrit qu’une trappe avait été aménagée, qui permettait d’accéder à un escalier de pierres. La lumière qu’avait vue Augustin provenait d’une lampe accrochée au mur. Elle diffusait une douce lueur qui ne semblait pas perturber les cafards.

Augustin ne réfléchit pas : il s’engouffra dans l’escalier. Il était persuadé qu’il était sur le point de trouver les réponses à ses multiples questions.

Il comprit vite que l’appartement de Léon était relié aux catacombes de Paris. Lorsqu’il eut atteint le bas des escaliers, il arriva à un premier carrefour. Il hésita : sa raison lui dictait qu’il valait mieux remonter pour aller chercher du renfort, tandis que son instinct le poussait à continuer l’exploration. C’est alors qu’il entendit des cris, suivis d’un brouhaha.

« Ben dis donc, il s’en passe des choses ici … on se croirait à la finale d’un match de boxe … moi qui croyais qu’y avait que des morts dans les catacombes ! » L’arme au poing et tous ses sens aux aguets, Augustin décida alors de suivre son instinct en poursuivant son exploration. Il s’engouffra dans le tunnel de droite puisque les cris semblaient venir de ce côté.

Il ne le regretta pas. Il déboucha très vite dans une salle vivement éclairée où étaient réunis une dizaine d’hommes. Augustin se cacha derrière une colonne, en espérant que personne ne l’avait vu. Il remarqua très vite que tous ces gens étaient vêtus de blanc. Ils portaient également une espèce de cagoule blanche de forme triangulaire.

«  Qu’est-ce que c’est que ces rigolos ? » pensa Augustin. « Des amateurs de blanc ? des buveurs de Champagne ? En tous cas, vu que ce pov’ Léon portait le même genre de tenue, m’étonnerait pas que ces bonhommes aient queq’chose à voir avec le meurtre ! »

C’est alors que sur une estrade l’un des hommes se mit à psalmodier des paroles inintelligibles, en tenant un bâton de ski. Augustin supposa qu’il était le chef de cette curieuse bande. L’homme se mit ensuite à réciter, d’un air grave, accompagné de tous ses complices  :

« O ! Etoile des neiges ! O mon cœur amoureux ! Mont Blanc adoré ! Montre-nous la voie ! »

Il accompagna son discours de gestes mystérieux et lents à l’aide de son bâton de ski. Il poursuivit :

« Notre camarade Léon n’a pas trouvé la voie des cimes, et c’est pour cela que nous avons dû mettre fin à ses jours. Il n’avait atteint que 1750 mètres d’altitude alors que son carma l’enjoignait d’atteindre 2000 mètres dès l’été dernier ! Paix à son âme !

L’assemblée acclama ces paroles. Augustin n’en croyait pas ses yeux ! « Me voilà dans de beaux draps … une secte ! Et pas n’importe laquelle ! On dirait bien qu’ils sont tous adorateurs de la montagne truc muche ! Va falloir que j’appelle mes gars à la rescousse !

Soudain, un individu de petite taille, ligoté et sans cagoule, fut hissé sans ménagements sur l’estrade. La lumière l’éblouissait. Augustin constata qu’il avait un œil au beurre noir et que ses vêtements étaient déchirés.

Le chef de la secte s’égosilla :

« Mont Blanc adoré ! Hier, la neige est tombée ici, à Paris, ce qui veut dire que tu nous demandes un sacrifice ! Et c’est pour cela que nous sommes tous réunis, O mes frères des Sommets ! Ce soir, nous allons offrir la vie d’Armand au Mont de tous les Monts,  AU MONT BLAAAAAANC ! »

En hurlant, le chef de la secte s’approcha dangereusement du pauvre Armand qui, visiblement, ne comprenait pas les  raisons pour lesquelles on l’avait convié à cette charmante réunion. Augustin supposa qu’il avait été drogué. Le chef empoigna Armand. L’un de ses comparses lui tendit un piolet d’alpiniste. Augustin comprit rapidement que la bande n’avait aucunement l’intention d’accomplir un quelconque exploit d’escalade avec cet engin. Il tira un coup de feu en l’air. Les hommes encagoulés stoppèrent leurs gestes. Augustin, malin comme un renard, joua le tout pour le tout :

« Vous êtes cernés, rendez-vous ! »

A ces mots, la bande fut prise de panique. Augustin se précipita sur le chef de la bande, le menotta en quelques secondes, et s’écria :

« Personne ne bouge, sinon je tire sur les roubignolles de votre grand chambellan ! »

Mais les tristes individus ne furent pas émus par cette menace. Tandis que certains se précipitaient vers d’hypothétiques issues de secours, d’autres éteignaient les lampes à pétrole. La  confusion régna.

Augustin en avait vu d’autres. Tout en empoignant fermement son prisonnier, il remonta à la surface, par le même chemin qu’il avait emprunté à l’aller.

Quand il arriva dans la chambre, l’obscurité régnait. Il ne vit pas la bonne s’approcher de lui. Il reçut un coup violent sur la tête et s’évanouit.

Ce coup de tisonnier mit fin à la carrière héroïque d’Augustin. A son réveil, tout avait disparu : le chef encagoulé et la bonne s’étaient volatilisés, la trappe était scellée, et quand – sur l’insistance d’Augustin – la police parvint tant bien que mal à l’ouvrir, elle ne trouva rien dans les sombres tunnels, qui menaient juste à une cave très banale. Si la bonne n’avait pas disparu et la bosse d’Augustin sur son crâne n’avait pas enflé, on aurait pu croire que le jeune homme avait affabulé.

Bien entendu, on ne retrouva jamais les adorateurs du Mont Blanc. Augustin passa le reste de sa carrière à se creuser les méninges pour tenter d’en retrouver des traces, dans la neige des massifs des Alpes, ou ailleurs … mais en vain !

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Jean

Fichtre ! Ça ne va pas être facile, se dit Bruno que la police avait dépêché sur les lieux en tant qu’inspecteur principal. A son arrivée, la police scientifique finissait ses analyses. Des empreintes avaient été relevées mais toutes de Léon, la victime présumée. Victime car il était invraisemblable qu’il se soit suicidé avec ce bâton de marche, qu’aucun voisin ne lui connaissait aux dires des gendarmes qui les avaient questionnés. Bruno se fit répéter pour la énième fois que les gendarmes avaient été alertés par ces mêmes voisins qui étaient intrigués par les volets fermés depuis plusieurs jours, alors que Léon ne partait jamais longtemps sans les prévenir, et qu’il ne répondait ni sur son fixe ni sur son portable. Les gendarmes avaient trouvé porte close et avaient dû la forcer avec l’aide d’un serrurier, la clé étant restée à l’intérieur. Pas de traces de lutte. Pas de traces de vol. Le visage de Léon reflétait une immense surprise. Vêtu d’un jean et d’un polo noirs il gisait dans cette flaque de sang séché qui tachait aussi ses vêtements. La table était mise comme si Léon allait prendre son repas du soir, simple repas froid égayé d’un litre de rouge. Aucun désordre dans la chambre voisine ni dans les dépendances de la petite maison où Léon vivait veuf depuis peu, retraité calme et agréable. Le voisin le plus proche, pâtissier de son état, était très affecté : Léon était devenu son ami, toujours serviable, toujours le mot pour rire. Il rendait de menus services à toute sa famille, les dépannait au besoin et appréciait beaucoup ses gâteaux au chocolat. Il jouait volontiers avec leur chien Miro qui avait contribué à les alerter en gémissant curieusement autour de la maison. Léon était ancien professeur de lettres classiques et donnait quelques cours complémentaire aux enfants qui ne brillaient guère dans cette discipline.

Bruno renvoya les voisins et les gendarmes et s’assit près de la trace à la craie laissée autour du cadavre, emporté pour autopsie. C’était bien sa veine. Alors qu’il pensait pouvoir prendre quelques jours de congé pour rendre visite à ses enfants parisiens il allait devoir rester à Mâcon, petite ville pourrie dans laquelle sa fin de carrière policière l’avait amené à son grand regret, lui le parisien de naissance et de cœur. Pour la première fois, rien, pas le moindre indice, pas le moindre petit bout de ficelle à tirer. Que faire ? Il savait bien qu’il ne serait jamais le Sherlock Holmes qu’il avait pensé incarner en entrant dans la police. Avant de déchanter rapidement dans des tâches médiocres, des filatures épuisantes, les observations méprisantes de ses supérieurs, toujours à lui faire remarquer la pauvreté de ses rapports et les faibles résultats de ses enquêtes laborieuses. Pourtant depuis son dernier avancement il avait élucidé les affaires qui lui avaient été confiées et transmis aux juges des coupables convenables qu’ils avaient pu condamner sans remords excessifs. Mais là, l’affaire se présentait vraiment très mal et Bruno entendait déjà les grondements du procureur qui n’allait pas manquer de lui reprocher de n’avoir rien à dire à la conférence de presse qu’il allait devoir tenir rapidement. Dans une ville comme Mâcon un professeur même retraité ne peut pas être embroché ainsi sans que les habitants n’exigent des pistes sérieuses permettant de trouver rapidement le coupable. Surtout que Léon avait eu la triste idée de s’inscrire à l’Académie et avait donné des conférences remarquées à la Médiathèque et à la MJC, sur Lamartine, le grand homme local qui trônait en face de la Mairie. Mais Lamartine n’y était probablement pour rien et ne lui serait d’aucun secours en la circonstance.

Bruno se mit à rêver d’un bon petit repas avec ses enfants dans un bistrot près des Halles qu’ils affectionnaient particulièrement, autour d’un délicieux pied de cochon. Il se voyait écouter l’orgue de St Eustache qui faisait vibrer les énormes colonnes de l’édifice ainsi que ses entrailles digérant la merveilleuse cochonnaille. Puis en quelques pas dans la foule bigarrée il humait l’air de la Seine le long du quai de la Mégisserie.

Cette longue rêverie lui donna l’envie d’aller prendre son repas, à deux pas de là, à la Tête de Lard sur le quai Bouchacourt qui longe la Saône, maigre consolation à son regret parisien. En traversant le Pont de Saint Laurent, il lui vint une idée. Pourquoi un bâton de marche ? Qui pouvait , sans le surprendre, venir voir Léon chez lui, muni d’un bâton de marche, trucider Léon, puis refermer la porte de l’intérieur et disparaitre , ni vu , ni connu. Il prit conscience subitement qu’une énorme erreur avait été commise au cours de l’arrivée des gendarmes et pendant le temps de sa courte enquête. Mais c’est bon sang, bien sûr ! L’affaire semblait curieuse mais rien ne bousculait les gendarmes, le médecin, les voisins et lui-même. Tous avaient procédé calmement comme si rien ne pressait, en déroulant la procédure obligatoire mais sans zèle, plusieurs jours après le crime.

Et si le criminel s’était caché dans la maison en attendant que l’on découvre le crime, pour sortir de sa cachette une fois tous les enquêteurs sortis. Bruno avait quitté la maison sans même fermer la porte à clé, ayant simplement enjambé la banderole rouge posée devant l’entrée. Il y avait moins de 5 minutes de cela. Il prit son portable et appela la gendarmerie demandant qu’en urgence on vienne cerner la maison de Léon, puis il se précipita vers elle. A son arrivée plusieurs gendarmes étaient déjà disposés tout autour. Bruno et le brigadier, revolvers au poing, s’approchèrent prudemment de la porte puis pénétrèrent dans la maison. A leur suite les gendarmes se précipitèrent pour la fouiller et, tout simplement sous le lit, découvrirent un homme affolé auquel ils passèrent les menottes.

Le procureur arriva illico sur les lieux et procéda lui-même à l’interrogatoire de l’individu qui se révéla être le beau-frère de Léon. Un homme intelligent mais parano qui s’était mis en tête que le suicide de sa sœur bien aimée était imputable à Léon. Il avait imaginé ce scénario espérant pouvoir repartir à Bruxelles où il vivait, sans être inquiété pour son meurtre.

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Mimie

« Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur. »

C’est ce qui était noté dans le rapport du commissaire qui constata mon décès. Je reconnais que j’étais un grand rêveur, du genre à imaginer une vie idéale plutôt que de chercher à la vivre. J’avais cinquante ans, j’étais toujours célibataire car je n’avais malheureusement pas encore rencontré la douce compagne qui me donnerait de magnifiques bébés roses. J’avais par contre de nombreux neveux et nièces avec qui je partageais de grands moments de jeux où s’exprimaient l’amour et la patience infinis du papa qui sommeillait au fond de moi. Ma maison était entourée d’un parc arboré que ma mère et moi avions transformé au fil des ans en magnifique jardin anglais. Depuis son décès, je continuais avec un plaisir teinté de nostalgie ce travail de mise en valeur des végétaux les plus graphiques et de composition de scènes fleuries et minérales qui nous passionnaient tant. Récemment j’avais décidé pour le plus grand plaisir de mes neveux et nièces de construire avec quelques planches de bois un château miniature dans une partie abandonnée du parc. Les fillettes avaient adoré y jouer mais les garçons s’étaient moqués d’elles en disant que c’était un « truc de filles » et qu’elles se prenaient pour des princesses. Cela m’avait chagriné et j’en parlai à Maxence, mon ancien professeur de lettres classiques et ami, qui venait régulièrement à la maison prendre le thé et parler littérature. Toujours enseignant dans l’âme, Maxence me proposa d’y faire jouer aux garçons une scène des trois mousquetaires. Je trouvai l’idée excellente et en profitai pour relire Alexandre Dumas ; j’achetai des épées en plastique et attendit le mercredi suivant que viennent les enfants. Ce fut un franc succès, mes neveux s’en donnèrent à cœur joie tandis que mes nièces jouaient les dames de la cour. Il faut dire que Maxence avait animé l’atelier théâtre du lycée pendant toute sa carrière et qu’il était venu pour l’occasion lire à haute voix quelques scènes du livre et coacher filles et garçons sur leurs rôles respectifs. En fin d’après-midi, les enfants repartirent encore tout excités chez leurs parents, Maxence s’en retourna chez lui et moi, je me retrouvai seul, plus seul que d’habitude après cet après-midi si bien rempli qui m’avait donné l’impression d’être l’heureux père d’une famille nombreuse.

Oui j’étais seul dans la vie, j’en pris vraiment conscience ce soir-là. Je ne pus fermer l’œil de la nuit et réfléchis. Au matin j’avais pris une grave décision, ayant compris qu’il était trop tard pour fonder cette grande famille pleine de rires et d’enfants qui me manquait tant ; je choisis de joindre l’utile à l’agréable en accueillant une jeune fille au pair ; elle apporterait un peu de vie dans ma grande maison et me permettrait ainsi qu’à mes neveux et nièces de nous initier à l’anglais. C’était jeudi, le jour où habituellement Maxence venait jouer aux échecs. Je lui parlai de mon idée qui lui plut tout de suite, lui-même avait perdu son épouse peu de temps après leur mariage, sans même qu’elle ait eu le temps de lui donner un seul enfant, et il savait ce qu’était une vie de solitude. Aussitôt dit aussitôt fait, je contactai une association franco-anglaise ad hoc et un mois et demi plus tard Camilla arrivait avec une grosse valise à roulettes, une besace fuchsia à franges de cuir et une petite cage. Elle était charmante, anglaise mais charmante, elle sut facilement trouver sa place au sein de la maison, auprès de mes neveux et nièces et elle conquit Maxence par sa connaissance des grands écrivains français. Un petit bémol de ma part pour ce qui concernait Charles qu’elle m’avait présenté dès son arrivée en le sortant de sa cage. C’était un rat, il était blanc et elle le promenait en le plaçant sur son épaule. Je n’aimais pas trop ces bestioles et je lui demandai de ne le laisser en liberté que dans sa chambre, mais peu à peu je m’habituai à lui et je permis à Camilla de le sortir à la condition qu’elle le portât sur elle.

Ainsi allait la vie, gaie, animée, avec un brin d’exotisme d’outre-Manche ; tout le monde avait adopté Camilla et Charles comme s’ils vivaient là depuis des années. Arriva la période de Pâques où habituellement je recevais mes frères et sœurs et organisais une chasse aux œufs dans le parc pour les enfants. Mais cette fois-ci j’avais prévu d’innover : j’avais décidé de faire fabriquer par un pâtissier-chocolatier une réplique en chocolat du château du parc ; l’artisan fit un travail exceptionnel en insérant même des personnages aux fenêtres et sur la tour de guet. Compte tenu de la taille de l’ouvrage, nous décidâmes lors de la livraison et des derniers assemblages de l’installer dans la bibliothèque car c’était là qu’il y avait le moins de mobilier. J’étais ennuyé car Camilla ne pourrait pas participer à la fête : elle avait prévu de longue date d’aller aux sports d’hiver dans les Alpes et elle m’avait demandé si je voulais bien garder Charles pendant sa semaine de congés. Comme je m’étais finalement habitué à sa présence sage sur l’épaule de Camilla, j’acceptai en me disant que mes neveux et nièces seraient ravis de lui donner des petits morceaux du château lorsque je déclarerais la « chasse au chocolat » ouverte.

La veille de Pâques, avant d’aller me coucher, je pensai qu’il serait peut-être plus prudent d’arrêter les radiateurs de la bibliothèque ; j’entrai, imaginai à l’avance la joie des enfants lorsqu’ils découvriraient ma surprise, je restai un moment à admirer l’ouvrage, les créneaux rehaussés de chocolat blanc, le drapeau qui flottait, le pont-levis que le chocolatier avait ajouté car il n’y en avait pas dans le mini-château du parc. J’étais aux anges, quand soudain un léger bruit attira mon attention, je prêtai d’avantage l’oreille, oui il y avait bien un bruit, de quoi je ne saurais dire, je n’arrivais pas plus à cerner d’où il venait. Je sortis de la pièce, le bruit s’entendait moins, il venait donc bien de la bibliothèque, je rentrai et m’efforçai de mieux le localiser, oui, il venait du château, j’avançai, écoutai plus attentivement et levai les yeux en direction du bruit : je découvris Charles en train de grignoter la porte située après le pont levis. Mon sang ne fit qu’un tour, je criai et fis de grands gestes pour le chasser, j’y parvins, sauf que Charles grimpa sur la tour de guet, c’était à plus de deux mètres de hauteur, impossible de l’attraper ; de plus il s’était mis à la ronger !!! J’attrapai l’escabeau qui me servait à atteindre les livres situés sur le dernier rayon et tentai la manière douce en appelant Charles en anglais et avec tendresse comme le faisait Camilla, rien n’y fit, il me regardait en inclinant la tête puis se remettait à grignoter le château !! Je décidai d’être plus malin que lui qui m’ignorait superbement, voire se moquait de moi : j’avais souvent vu Camilla lui donner comme gâterie un petit cube de comté ; aussi je fonçai dans la cuisine. Je revins avec la part prévue pour le plateau de fromages du lendemain. J’appelai Charles en lui tendant la main sur laquelle j’avais posé bien à plat, comme pour les chevaux, le « french cheese ». Charles le repéra tout de suite, mais depuis sa position en surplomb, il n’arrivait pas à l’atteindre ; comme il n’avait pas l’idée de descendre, je montai sur les premiers degrés de l’échelle, il était toujours trop loin. Je ne savais plus quoi faire, je n’allais tout de même pas le laisser gâcher ma surprise de Pâques ; j’eus une meilleure idée, géniale à mon avis : je pris le bâton de marche qui était dans le porte-parapluie de l’entrée, plantai sur la pointe un morceau de comté et le lui tendis. Oh oh, Charles sembla de plus en plus intéressé, son museau et ses moustaches remuaient avec une excitation non dissimulée, mais hélas c’était encore hors de sa portée ; je repris l’escabeau, grimpai jusqu’au dessus, m’étirai pour tendre de la main gauche le bâton avec le petit morceau de comté piqué au bout et de la droite le restant du fromage. Je pensais bien qu’une fois que Charles aurait grignoté le cube, il trottinerait le long du bâton pour venir s’attaquer à la part de roi qui l’attendait, et là je pourrais l’attraper facilement. J’avais bien anticipé car c’est ce qu’il fit : il grignota le morceau embroché, puis chemina le long du bâton pour aller sur ma main droite ; jusque là tout se passait comme prévu, je m’apprêtais à lâcher le bâton pour attraper l’animal de ma main gauche quand le téléphone sonna ; je pensai instantanément que ce devait être Camilla qui me confirmait, comme je le lui avais demandé, qu’elle était bien arrivée à Avoriaz tandis que dans la même fraction de seconde Charles réagissait à la sonnerie en prenant peur et en me mordant avant de détaler. De surprise ou de douleur ou des deux je perdis l’équilibre, tombai de l’échelle sur le château dont l’aile est céda sous mon poids tandis que mon corps terminait sa course folle en venant se planter sur le pic de ce brave bâton, compagnon de longue date que je chérissais pour m’avoir tant de fois lors de mes randonnées préservé d’une mauvaise chute. Je mourus heureusement sur le coup, les narines pleines d’un mélange de sucré-salé, finalement très anglais.

 

Les couleurs – mars 2017

Sujet 7 : Les couleurs

Votre texte va commencer par la phrase suivante : « Il (elle) s’orienta dans la forêt au son des pleurs et découvrit au creux d’un coussin de mousse vert-clair un nouveau-né. »

A vous d’inventer la suite, en respectant la consigne suivante : chacune de vos phrases devra comporter un nom/adjectif de couleur.

Bon amusement

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CORINNE

Elle s’orienta dans la forêt au son des pleurs et découvrit au creux d’un coussin de mousse vert clair un nouveau-né. Emmailloté dans ses langes d’un blanc éclatant, sa présence dissonait au milieu du paysage automnal. Son petit visage pâle rougi par le flot de larmes laissait entrevoir deux grands yeux gris bleutés qui la fixaient maintenant.

Tendant les bras délicatement vers lui, ses lèvres ourlées de rouge vif s’entrouvrirent et, de sa voix douce, elle lui chuchota des paroles rassurantes afin d’apaiser ses cris déchirants. Les grands yeux encore embués, ne quittaient plus les siens, le bébé semblait hypnotisé par les prunelles vertes maquillées de noir charbonneux qui le couvaient d’une attention bienveillante. Elle le prit dans ses bras et l’enveloppa délicatement sous son châle de grosse laine au pourpre défraîchi.

Le frêle paquet désormais silencieux bien à l’abri dans ses bras, elle entreprit le chemin du retour, faisant croustiller sous chacun de ses pas des feuilles mortes aux tons d’ombre brûlée.

Elle aimait faire de longues promenades languissantes à cette période où les arbres, avant de se dénuder pour l’hiver, prennent leurs couleurs orange mordoré.

Arrivés près du campement un feu brûlait déjà annonçant l’heure du repas toute proche, les flammes jaunes acérées qui s’en échappaient léchaient goulument la marmite suspendue juste au-dessus. D’un pas vif elle se dirigea vers la roulotte centrale, grimpa les quelques marches et toqua au volet vert fané qui laissait entrevoir la lumière dansante d’une chandelle allumée. Un homme ouvrit, ses yeux bleu glacier tranchaient sur son teint bistre où l’on pouvait lire les lignes du temps.

Elle souleva un pan du châle et la bouille rose laiteux s’éclaira d’un sourire désarmant puis d’un baillement satisfait. L’homme s’écarta pour les laisser entrer et elle déposa précautionneusement l’enfant sur la couverture ouvragée rose pastel rebrodée de fleurs de toutes les couleurs qui recouvrait le lit sculpté.

Il semblait trôner au milieu d’une maison de poupées richement décorée et dévisageait avec avidité le plafond peint où une envolée d’anges potelés dansait sur un fond de ciel bleu pâlichon.

Au milieu de cette polychromie décolorée, le visage apaisé de la Vierge retenait cependant son attention, il semblait captivé par cette image comme si un dialogue silencieux s’était établi entre eux.

Son visage auréolé de fins cheveux blonds dorés irradiait ; il souriait, babillait, agitait ses bras et ses jambes animant gaiement cette discussion avec l’invisible.

Le vieil homme et la jeune femme qui observaient la scène se regardèrent en se signant, elle attrapa la croix en or patiné qu’elle portait autour du cou, la serra dans ses mains jointes, marmonna une prière et l’embrassa respectueusement avant de la remettre sous son corsage blanc cassé.

Le sort de cet enfant était désormais scellé au leur, frappé du sceau divin rouge écarlate qui ne saurait être violé, il ferait son chemin avec eux, le destin en avait décidé ainsi…

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Gisèle :

Elle s’orienta dans la forêt au son des pleurs et découvrit au creux d’un coussin de mousse vert-clair, un nouveau –né

Un nouveau-né ? Non pas : le bébé qui agitait spasmodiquement ses mollets nus et bronzés paraissait âgé de huit à dix mois. De plus, ses cris vigoureux et ses joues écarlates témoignaient d’une colère annonciatrice d’une excellente santé. Quel coffre dans une si petite poitrine revêtue d’organdi rose pâle ! Tout en murmurant des paroles de réconfort, Simone, qui, par cette matinée de printemps profitait du soleil, chaud et doré, se pencha sur ce qui était apparemment une petite fille. Quel ravissant bébé aux boucles blondes ! Celles-ci moussaient sur un front dont la carnation délicatement ivoire faisait ressortir les traits parfaits du visage. Simone détaillait avec bonheur les immenses yeux d’un bleu céruléen aux sourcils froncés par la rage grandissante du bébé, le minuscule nez impertinent  et la bouche largement ouverte sur quatre, oui, quatre quenottes de campagnol !

Quelle aventure mes amis : un bébé magnifique abandonné sur le vert-pistache de l’herbe nouvelle de la clairière ! Simone jeta un œil alentour : impossible d’imaginer que des parents responsables aient pu délaisser cette merveille vermeille ! Que faire ? Simone, qui en mourait d’envie, n’osait prendre dans ses bras, la petite fille qui tendait vers elle, des petites  mains potelées aux ongles d’un blanc nacré. Les pieds, chaussés de bottines à lacets pourpres, s’agitaient également, envoyant des coups de pieds rageurs de tous côtés. Les cris assourdissants ne tarderaient pas à alerter les parents : il suffisait de les attendre en berçant peut-être le bébé qui devenait violacé.

Sitôt dit, sitôt fait, Simone s’installe confortablement et prend la petite fille : celle-ci, fine mouche, se tait instantanément, murmure des « Ah ! Reeuh »    reconnaissants, tout en abaissant ses interminables cils noirs sur ses joues et se blottit tout contre la poitrine de sa maman d’adoption, émue et heureuse. La voici qui s’endort et Simone la berce tendrement tout en tâtant la culotte lilas qui dissimule la couche.

Mais qu’est ceci ? Incroyable ! Fébrile, Simone dénude le bébé, sa couche  est inexistante : à la place, figure un mécanisme marron ressemblant à ceux de Vaucanson.  Simone est confondue : cette peau de soie pêche et veloutée, cette chevelure aux boucles si naturelles, ces yeux extraordinaires, ces mains, oui, ces petites mains potelées si parfaites de vérité, se peut-il que tout cela appartienne à un automate ou mieux encore, à un robot ? Horrifiée, Simone tâte et détaille le bébé : le corps, dissimulé par la robe d’organdi rose, rigide et froid,  n’a pas la douceur des membres, il lui faut se rendre à l’évidence.

Son premier mouvement : rejeter loin d’elle cette illusoire poupée blonde. Aussitôt, les cris perçants du bébé se font entendre et deux personnages, dont l’un est muni d’une caméra noire, déboulent dans la clairière.

«  Bravo ! Madame ! Vous avez parfaitement réussi le test organisé par la marque « Bébé Rose »  qui cherche à créer l’illusion d’un véritable bébé. Pardonnez-nous d’avoir profité de votre délicieuse candeur et acceptez, en guise de remerciement, ce robot qui vous a tant charmé. »

Abasourdie, Simone regarde les deux hommes lui montrer l’ingénieux mécanisme réduisant au silence la poupée qui s’endort sereinement, fermant ses admirables yeux bleus.

Et depuis, mes candides amis, qu’est-il arrivé ? Ma foi, la petite Paloma, vêtue d’un nouvel ensemble veste pantalon cerise, trône sur le lit de Simone, qui, célibataire, satisfait ainsi son mal d’enfant….

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Hélène

Elle s’orienta dans la forêt au son des pleurs et découvrit au creux d’un coussin de mousse vert clair un nouveau-né. Vêtue de sa petite robe saumon et de ses souliers bleu pâle préférés, elle sentit une joie immense s’emparer d’elle. Ce moment-là, loin des hommes et tout près des bêtes, juste sous les frondaisons  d’un noir de corbeau, elle l’avait rêvé des centaines de fois … c’était une chose qu’elle n’espérait plus …

Elle aida l’enfant à grandir, à accueillir les petits bonheurs de l’existence comme quand on croque dans une belle pomme rouge, juteuse et sucrée. Le petit d’homme riait souvent, pleurait parfois, il commença à parler, à poser des questions, comme celles que se posent tous les enfants, « pourquoi tu dors ? », « pourquoi le ciel il est bleu et pas rouge ? », « pourquoi pourquoi » … il s’intéressait à tout, aux insectes du jardin et au vent chaud de l’été, aux chants vifs des oiseaux  et aux petits cailloux bistres, bruns et blanchâtres dénichés aux creux des chemins, aux reflets dorés du soleil sur sa jupe …

En grandissant, ses boucles rousses disparurent, mais il conserva son regard spécial, aigue-marine, scintillant, ainsi que ses oreilles un peu pointues qui lui donnaient l’air d’un gnome. Un soir, alors que les étoiles commençaient à briller dans le ciel, il planta des haricots dans un petit pot de terre ocre rouge. Avant de les semer, elle s’était étonnée de voir l’enfant frotter doucement les graines couleur aubergine dans le creux de ses mains, tout en murmurant des paroles incompréhensibles à ses oreilles d’adulte. Les graines et le pot furent vite oubliés sur la terrasse au profit d’autres jeux plus mouvementés, comme le yoyo jaune à rayures noires offert l’année d’avant, ou le camion vert pomme devenu son jouet fétiche depuis peu.

Un matin lumineux de printemps, quand elle ouvrit la porte, elle aperçut le pot rougeâtre, avec les petites plantules … elle poussa un cri de surprise : les tiges étaient  rouges carmin, les feuilles, couleur carotte … elle s’approcha du petit pot, toucha les plantes colorées – qu’elle aurait plutôt imaginées d’un beau vert vif – et vérifia qu’elles étaient réelles. Elle comprit alors que l’enfant avait non seulement la main verte, mais qu’il avait aussi le don des couleurs, un don qui n’apparaissait qu’une fois toutes les vingt générations !

C’est ainsi qu’il choisit tout naturellement de devenir jardinier : au Jardin des Plantes, il créa une multitude de plantes qui n’étaient vertes que de nom. Certaines portaient des rayures multicolores sur leurs tiges, d’autres avaient des racines rouge écarlate, des arbres naissaient avec des feuilles et des bourgeons rose bonbon, ou bleu layette … il déclinait ses créations au gré de son humeur et de son imagination, et s’il lui arrivait d’être dans une colère noire alors qu’on lui avait demandé de semer des pâquerettes, au printemps suivant, la pelouse du jardin était couverte de fleurettes arborant des pétales d’un beau noir de charbon.

Il devint si célèbre que les rois et les puissants du monde entier lui firent des commandes extravagantes, comme par exemple la Reine d’Angleterre, qui voulut que chaque arbre de Hyde Park portât la couleur de l’un de ses chapeaux  : il y eut un marronnier au tronc parme, un noisetier aux fruits jaune mimosa, des troènes couleur mandarine …

Un matin, dans les jardins de l’Alhambra à Grenade, alors que le brouillard d’un blanc de plomb se levait, il se sentit mal. Il venait de voir son reflet dans l’eau verdâtre de l’un des bassins. Il vit que ses yeux avaient perdu leur couleur intense  d’un bleu profond. Ce fut le début de la fin : il perdit d’abord ses couleurs les plus intenses, le bleu de ses yeux, les reflets auburn de ses cheveux … il ne les perdait pas comme un vieillard, qui deviendrait progressivement grisonnant et blanchâtre, non, il les perdait comme si ses couleurs se diluaient dans le paysage, comme si son corps était devenu d’aquarelle.

Bientôt, le rose doré de sa peau disparut, le blanc de ses ongles se volatilisa …. Ses couleurs humaines se mélangèrent aux camaïeux de verts des arbres et à l’ocre des rochers …

Elle apprit qu’il n’était plus qu’un souvenir grâce au mistral qui transportait une poussière d’un bleu céleste.

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Jean

Il  s’orienta dans la forêt au son des pleurs et découvrit au creux d’un coussin de mousse vert-clair un nouveau-né. »

Que faisait-t-il là ce chiard rouge de colère ?

Il le regarda un instant, mais les cris de rage noire lui étant insupportables, il le prit dans ses bras et commença à le bercer doucement

Après un temps pendant lequel les cris furent encore plus violents, manquant de s’étrangler, le lardon s’apaisa et vira du rouge violacé vers un rose tendre du plus bel effet.

Il examina les alentours du coussin de mousse verte en espérant trouver un indice, mais rien, rien de rien. Même pas des traces de pas dans les brindilles  et les marrons d’inde qui parsemaient la pelouse. Le bébé semblait avoir été déposé  par une cigogne blanche qui l’aurait largué en plein vol .

Ne sachant quoi faire, il eut la tentation de penser qu’après tout, ce n’était pas son affaire et que la mère reviendrait naturellement reprendre le fruit de sa chair que pour une bonne raison elle avait laissé là , dans ce bosquet  parsemé de jonquilles jaunes, sachant qu’il ne risquait rien. Avec précaution il se pencha pour replacer le rose-baby sur son coussin moussu, provoquant une reprise immédiate des hurlements.

Je n’ai qu’à rester là et le laisser s’époumoner, pensa-t-il,  et ses cris d’or frais vont bien faire revenir le ou la dépositaire. Il se cacha derrière un gros arbre couvert de vigne rouge, pour attendre la suite des évènements.

C’était assez pénible et culpabilisant que d’entendre ces cris pointus entrecoupés de lourds sanglots sans rien faire pour consoler, mais n’ayant pas d’autre solution il attendit stoïquement  assis sur un tas de feuilles grisâtres.

Le morveux avait du souffle et le concert dura longtemps, longtemps, avant qu’une accalmie ne se produise. Mais elle dura bien peu et les vagissements reprirent accompagnés de cette odeur suave  que l’on respire en suivant la ligne jaune: la nature a des droits imprescriptibles.

Que faire ? Que faire ? Le jour tombait  et sous les frondaisons vert sombre l’obscurité s’installait. Le petit d’homme blanc avait baissé la radio sans pour autant rassurer l’auditeur et baignait dans sa puanteur. Le laisser là dans la nuit noire était impensable. Les bruissements d’animaux et des hululements d’un hibou blanchâtre donnaient à la scène un tour  cauchemardesque : il fallait agir.

En fouillant ses poches il trouva un bout de papier sur lequel il griffonna son nom et son adresse et le cacha sous une pierre dorée qu’il laissa sur le coussin vert. Et il emporta le paquet de linge humide taché de  jaune sale, qui ne criait plus ni ne gigotait .

Arrivé chez lui il appela les pompiers qui le questionnèrent sévèrement au téléphone avant de débarquer sirène hurlante dans leur camion rouge: un avis de recherche était diffusé sur les ondes depuis le début d’après-midi informant la population qu’une jeune mère souffrant de la maladie bleue avait disparu de la maternité avec son nouveau-né.

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Mimie

Elle s’orienta dans la forêt au son des pleurs et découvrit au creux d’un coussin de mousse vert clair un nouveau-né. Il était nu comme un ver, la peau violacée par la morsure du froid en cette fin d’octobre. Avant de se demander qui était ce bébé, depuis combien de temps il était là, et surtout qui l’avait abandonné, Violette ne fit pas comme son ami Jean et, n’écoutant que son cœur, enleva immédiatement son pull de shetland écru pour l’y enrouler et le réchauffer. Aussitôt le petit cessa de pleurer et son petit visage perdit peu à peu sa teinte écarlate, il continua néanmoins à avoir de ces sanglots plaintifs espacés qui restent après de longs pleurs, comme la pluie qui s’arrête, puis laisse encore échapper quelques gouttes, comme à regret.

Que faire maintenant ?, le bébé dans les bras, Violette se rendit compte qu’elle avait perdu son chemin en suivant ses cris. Elle chercha, avisa un muret sur lequel elle grimpa et repéra au loin sa twingo rouge. Elle la rejoignit et songea, verte, qu’elle n’avait pas de siège-auto ni rien pour poser le nouveau-né. Que faire : elle chercha à l’arrière, rien, elle ouvrit son coffre et découvrit un couffin de raphia jaune et violet. Elle le prit, y déposa l’enfant et attacha le panier avec la ceinture (noire) du siège passager à côté d’elle. Violette habitait une petite bourgade très calme du Périgord noir et elle pensa qu’elle ne rencontrerait aucun gendarme. C’était sans compter sur les échauffourées qui avaient eu lieu le week-end dernier quand des « gens de la ville » étaient venus ramasser des cèpes de Bordeaux aux jolis chapeaux marron et qu’ils avaient après leur cueillette retrouvé leurs voitures avec les pneus crevés. Son teint rougissant de qui se sait en faute dût attirer l’œil avisé de la maréchaussée qui aussitôt lui demanda de s’arrêter pour un contrôle. Elle fournit la carte grise, l’attestation d’assurance ; elle était en règle. Mais au moment où, la vérification terminée, un gendarme rouquin lui disait qu’elle pouvait partir, le panier se mit à pleurer !!!!  Catastrophe, tout y passa : « Qu’avez-vous dans votre panier violet, il est à vous ce bébé, pourquoi est-il tout nu ??? ». Mais surtout : « Suivez la voiture de devant avec le gyrophare bleu, nous allons à la brigade !! ». Violette obtempéra, passant du rouge au blanc livide, car elle sentit les ennuis arriver. Il faut dire que, comme elle, son casier n’était pas vierge et qu’elle avait déjà été condamnée, jeune adulte, pour trafic de blanche colombienne. Elle eut beau raconter ce qui s’était réellement passé dans le bois, personne n’était prêt à la croire, tant cela semblait tiré par les cheveux qu’elle avait longs, surmontés d’une crête d’iroquois indigo, ce qui déjà était un mauvais point dans la France profonde. Un gendarme pensait qu’elle voulait ouvrir le petit ventre rose du bébé pour y introduire de la drogue, l’autre qu’elle l’avait volé et qu’elle voulait le rendre moyennant une rançon, un troisième qu’elle venait d’accoucher dans les bois et qu’elle partait se débarrasser de l’enfant. Elle était donc dans de sales draps, tellement sales qu’on ne pouvait pas déterminer s’ils étaient bleus, verts, unis ou à motifs.

Ce n’est que lorsque Violette tempêta et exigea qu’on lui donne des habits et un biberon pour le bébé qu’un des gendarmes commença à la regarder avec d’autres yeux que ses yeux bleus qu’il avait d’ailleurs fort beaux. Il ne savait pas quoi penser : il croyait que le monde était noir ou blanc et n’imaginait pas que les hommes pouvaient passer d’une couleur à l’autre, que le gris existait et qu’être noir à un moment donné de sa vie n’impliquait pas de l’être jusqu’à son dernier souffle. Il commença donc à écouter réellement ce qu’elle disait et à envisager qu’elle pouvait dire vrai, malgré son casier judiciaire, ses cheveux de punk et l’anneau argenté qui traversait son nez, comme on le voit … chez les taureaux.

Il était quinze heures environ ce dimanche après-midi et la brigade au grand complet avait prévu de regarder à 16 heures précises la finale du tournoi des cinq ou six nations (va savoir !) qui opposait la France à la verte Irlande. Aussi toutes les voitures étaient revenues prestement de leurs contrôles sur les routes et les chemins terreux du canton de Vert-baudet. Autant dire que cette histoire de bébé et d’ex-dealeuse compromettait les plans où les bières ambrées n’attendaient que le coup de sifflet de l’arbitre pour être décapsulées. Un gendarme avait apporté pour le bébé une grenouillette à petits cœurs roses et un biberon de lait 1er âge. Seuls les deux gendarmes qui avaient fait le contrôle commençaient à se résoudre à dire adieu à leur match quand soudain le téléphone retentit dans la salle de télévision aux persiennes bleues.

  • Brigade de Vert-baudet j’écoute
  • Quoi ???? où dites-vous ? dans le bois de la Blanche Pénélope ? ne bougez pas, ne touchez à rien, on arrive !!!

Adieu le match de finale, terreau de l’unité de toute la brigade, adieu les encouragements aux bleus !!! Selon les premières informations, une nuée de cigognes et de choux volants s’était abattue dans les bois du canton et avait déposé une cinquantaine de bébés, comme si celui trouvé par Violette avait été envoyé en éclaireur avant l’arrivée de « l’escadrille ». Devant cette situation totalement imprévisible, il fallut faire face comme on put et la gendarmerie oublia la finale, fit appel à toutes les bonnes volontés du canton pour « héberger » temporairement la vague de bébés roses, les services d’aide sociale à l’enfance ne pouvant faire face à un tel afflux, surtout un week-end. Violette se proposa pour garder « son » bébé le temps qu’une solution soit trouvée et elle lui donna temporairement le prénom de Jade.

L’enquête n’aboutit jamais, des clichés avaient été pris avec des téléphones portables où l’on voyait bien les becs rouges des cigognes portant comme dans les images d’Epinal des langes dans lesquels se trouvaient les bébés. On apercevait également les choux battant vaillamment de leurs feuilles pour voler dans le ciel azuré de cette journée d’automne bien particulière. Les analyses ADN des bébés n’apportèrent aucun élément et les enquêteurs passèrent de nombreuses nuits blanches en vain pour tenter d’expliquer ce qui s’était passé ce jour-là dans le canton de Vert-Baudet.

X X X

Quelques années plus tard :

– « Maman, raconte-moi encore comment tu m’as trouvée sur la mousse vert clair du bois de la Blanche Pénélope, et comment tu m’as aimée tout de suite !!! »

 

 

Bouquet créativité vacances reproduit en aquarelle

Le sujet du cours était de reproduire, pas point par point mais en s’en inspirant, un bouquet que j’avais fait et que nous avions sous les yeux (il ne s’agissait donc pas d’une photo à reproduire). Je me suis inspirée du bouquet que j’avais fait quelques jours auparavant sur le thème « créativité vacances » que j’ai retravaillé en modifiant les couleurs des soleils, leurs tailles et dans lequel j’ai introduit 2 lignes fortes : voici mes 2 bouquets !!!