La bouteille à la mer ( juin 2018)

Sujet :

Vous êtes partie tôt ce matin faire une petite ballade sur la plage déserte. Vous marchez, toujours à la recherche d’un beau coquillage ou d’un joli morceau de bois flotté, et tout d’un coup vous apercevez une bouteille, comme dans les films, comme dans les chansons, comme dans les rêves, avec un papier roulé à l’intérieur, qui semble intacte. Vous ramassez la bouteille, la mettez dans votre sac à dos, presque comme une voleuse et vous écourtez votre promenade pour rentrer chez vous, trop curieuse d’ouvrir la bouteille et de lire le message que je vous propose d’écrire.

Pour vous aider à partir dans une douce folie, je vous invite à glisser dans ce message les mots ou expressions suivants :

– fraisier remontant

– épingle à chapeau

– 3 dièses à la clé

– blablacar

– nez de clown

– impressionniste

– hélicon

– galette bio

– oeuf à la coque

– impact sur un (le) pare-brise

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Textes de Corinne, Elody, Gisèle, Mimie :

Corinne :

Mon aimée, ma douce,

Je sais que ce message te parviendra parce qu’il ne peut en être autrement. Mon amour pour toi est si fort qu’il guidera sa route vers toi, j’en suis ardemment convaincu.

Voilà bientôt six mois que j’ai échoué sur cette île déserte, je souffre de ton absence et plus encore… que tu puisses penser que je suis mort, c’est d’une cruauté sans nom et ça me déchire le cœur.

Je me suis retrouvé au milieu de nulle part alors que je traversais l’océan qui nous séparait toi et moi pour pouvoir enfin te rejoindre.  Plus que quelques heures et je pourrais te serrer à nouveau dans mes bras, deux mois loin de toi qui m’ont semblé durer une éternité, éloignés par cette ultime mission acceptée en rechignant… impossible d’imaginer que ce serait véritablement la dernière !

L’avion qui me ramenait vers la chaleur de tes bras s’est retrouvé au milieu d’une tempête magnétique, je ne croyais pas le moins du monde à ces histoires de triangle, tout au plus une superstition, une mauvaise blague, un piège à gogos avides de sensations new-age.

Mais quand j’ai vu l’impact sur le pare-brise, ressenti la carcasse de l’avion se rétracter comme une canette de soda qu’on écrase lentement d’une main, j’ai révisé mon jugement et commencé à supplier  «non, pas maintenant, pas maintenant ». Toutes mes pensées galopaient vers toi au son des grondements sourds du métal qui se contorsionnait.

Ma vue se brouillait, les couleurs devenaient tâches puis points, j’avais l’impression de naviguer dans un tableau impressionniste, un tourbillon de nuances pixelisées m’emmenait hors du temps et de l’espace. J’avais l’impression qu’on me plantait de longues épingles à chapeau dans la tête, que mon cerveau avait la consistance aqueuse d’un œuf à la coque et que ton frère me sonnait son hélicon dans les oreilles. La suite, je ne m’en souviens pas. J’en voulais juste à ton frère d’avoir fait une immersion dans mes pensées gélatineuses alors que je ne souhaitais y voir que toi, entendre seulement ta voix, uniquement me régaler de ton sourire et de la caresse de ton regard. J’allais m’écraser en pleine mer et, à cet instant, je ne voulais être rempli que de toi, rien que de toi…

Je me suis réveillé balloté par les vaguelettes d’une plage de sable gris, la tête posée sur un matelas d’algues brunes et rouges, l’odeur iodée m’a fait penser aux galettes bio de wakamé que tu me préparais et que, je peux bien t’avouer maintenant, je ne mangeais que par amour pour toi, j’aurai avalé n’importe quoi lors de nos dîners en amoureux rien que pour me fondre dans tes yeux .

Je préférais nos desserts, les fruits qu’on allait boulotter dans le jardin du curé à la fin de l’été lorsque les fraisiers remontant débordaient de générosité et que le prêtre cuvait son vin de messe, avachi sur son banc, ânonnant à ses enfants de cœur partis depuis longtemps qu’il ne fallait pas oublier les trois dièses à la clef pendant le chant de la communion.

J’en posais une sur le bout de mon nez pour faire le clown, ça suffisait à te faire rire et tu te dépêchais de la croquer me mordillant le visage exprès au passage. Nos rires enfantins réveillaient par à coup l’imbibé titubant qui replongeait dans ses sermons marmonnés aussitôt que nous nous taisions. Chacun ses démons, nous c’était celui de la jeunesse, lui celui de l’ivresse. Nous étions tellement joyeux, moments volés, pommes et fraises chapardées, nous croquions les fruits comme la vie.

Tu vois, même là gisant sur cette plage déserte, mes pensées allaient encore vers toi…

Depuis, je survis tant bien que mal, j’arrive à nourrir mon corps mais mon cœur souffre. Ta présence aimante me manque, j’ai presque oublié le son de ta voix, les traits de ton visage deviennent incertains, tu t’éloignes doucement et bientôt je n’aurai plus rien pour m’accrocher. Il n’y a qu’en rêve où ton souvenir reste vivace mais le vide de ta présence est bien réel lorsque je me réveille et si je me laisse aller à ma douleur il devient gouffre.

J’ai copiné avec un crabe de cocotier, je l’ai épargné parce que, plus que de nourriture, j’ai désespérément besoin de compagnie. Je l’ai baptisé Blablacar parce qu’il  » covoiture  », il s’est installé dans la carapace d’un coquillage vide et claque des pinces lorsqu’il me sent arriver. Le soir, je l’observe faire ses trajets sur les troncs pour aller décrocher ses noix de coco, je lui en pique une ou deux au passage, c’est ça aussi le partage. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça, probablement que je me rassure en le regardant faire, après tout ce n’est pas si terrible d’avoir juste à survivre. Pourquoi nous, entre humains, avons-nous tant besoin de créer du lien ? C’est si pénible lorsqu’on en est privé.

Tous les jours je viens glaner ce que l’océan rejette sur ma petite plage, cette bouteille vide et intacte a été le déclic, j’allais enfin pouvoir jeter mon désespoir à la mer. Calepin et stylo toujours au fond de ma poche (ils ont donc miraculeusement fait naufrage avec moi), je griffonne quelques phrases tous les jours, économisant le papier mais pas les mots car j’ai besoin de mettre à l’extérieur de mon corps endolori le déchirement du manque de toi. Tu connais mon goût immodéré pour l’écriture et je sais l’effet que te faisaient mes lettres enflammées. Mon cœur a toujours beaucoup mieux parlé par le bout de mes doigts plumés et encrés.. A défaut de savoir où je suis, je peux au moins esquisser qui je suis devenu, incurablement fou d’amour et désespérément fou tout court, fou de l’espoir que je mets dans cette bouteille verte.

Je suppose que j’ai dû dériver de ma route sinon on m’aurait retrouvé depuis longtemps… Je ne sais même plus si j’ai envie que tu lises ce message, si tu dois m’espérer en vie, si ton cœur palpite encore pour moi, si tu dois savoir que je meurs à petit feu de ton absence, si, si, si……  Je préfère te chantonner l’hymne à la joie de Beethoven, je te le fredonne tous les jours… on devrait être mariés à l’heure qu’il est… souviens-toi, c’est la musique qu’on avait choisie pour la cérémonie  … si si do ré ré do si la sol sol la si la si si …

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Elody :

« Je m’appelle Tony WINSTON, et je jette cette bouteille à la mer comme pour laver ma conscience, en espérant ainsi avoir une infime chance que les portes du paradis s’ouvrent à moi…

Nous sommes le 14 juin 2012 quand j’arrive devant la banque. Tellement plus un sou en poche que je suis arrivé jusqu’ici en partageant un blablacar! Pathétique, me direz-vous? Pas tant que ça, car je l’ai rencontrée. Dès que j’ai ouvert la porte et qu’elle m’a dit bonjour avec son accent italien, il s’est passé quelque chose. Durant les 6 heures de trajet que l’on a partagé, aucun silence! Comme moi, elle aime les choses simples, comme jardiner, on a passé plus d’une heure à parler de fraisiers remontants, tomates et salades! Mais aussi la peinture, nous aimons tout les deux Monet, on aurait pu parler encore des heures et des heures de cet impressionniste qui nous fascine tant. Puis, je lui ai raconté mon histoire. C’est la première fois que je me sentais autant en confiance avec quelqu’un. Je pouvais enfin être moi. On était comme connectés, un vrai coup de foudre.

Une fois arrivé à destination, je lui ai dit au revoir avec une grande tristesse et j’ai fermé la portière. Mais Monica a coupé le moteur. Elle ne voulait pas me quitter. Elle savait tout de moi et elle me voulait quand même malgré toutes les confidences que je lui avais faites sur ma vie.

Je ne savais même plus si j’avais envie de faire ça, j’avais trouvé une autre raison de vivre, elle. Je voulais faire marche arrière mais Monica voulait qu’on le fasse. Elle aussi cherchait quelque chose qui la fasse vibrer. J’ai donc mis ma cagoule ainsi qu’un nez de clown, je le mettais à chaque fois pour terrifier un peu moins les personnes que je braquais! Quant à Monica, elle a réajusté son panama afin de dissimuler au maximum son visage.

On est donc entré dans la banque, plus puissants que jamais. Nous avons sorti

nos armes et rempli les sacs. Du coin de l’œil je l’observais, on aurait dit qu’elle avait fait ça toute sa vie. Qu’est-ce qu’elle était belle. Après seulement 5 minutes, nous sommes sortis. 5 minutes pour 5 millions! Ca fait cher la minute, vous ne trouvez pas?

On se sentait tellement bien ensemble, on avait tout pour être heureux. Notre amour et tout cet argent. Mais ça ne lui suffisait pas. Elle était encore plus abîmée que moi. Elle avait trouvé comment remplir le vide qu’elle ressentait, l’adrénaline. Est-ce moi qui lui en avais donné le goût ou était-elle déjà comme ça avant de me connaître? Elle savait tout de mon passé et moi j’ignorais tout du sien. Elle m’avait simplement dit qu’elle venait d’un petit village d’Italie et qu’il n’y avait rien d’intéressant à raconter. Je n’avais pas insisté.

Je voulais qu’on partage une vie heureuse alors j’ai pris la décision d’arrêter les braquages. Elle était d’accord mais à une seule condition: un dernier avant de raccrocher.

Je fus étonné quand on arriva devant ce petit restaurant de quartier, le « 3 dièses à la clé« , mais c’est Monica qui l’avait choisi donc je lui faisais confiance. Le plan: manger, braquer et à nous la vie tranquille aux Bahamas!

On commanda mais je sentais qu’elle n’était pas comme d’habitude. Peut-être la nostalgie de cette vie de braqueurs ! Le rideau de la scène s’ouvrit et l’hélicon se fit entendre. Monica fixait son œuf à la coque. Elle ne bougeait plus. Puis, elle croqua dans sa galette (bio, précisons le!), me regarda droit dans les yeux et me demanda:

-Tu me fais confiance? Si c’est le cas, lève toi au signal.

Le signal, c’est lorsqu’elle retirait son épingle à chapeau, et que sa flamboyante chevelure faisait son apparition. Qu’est-ce que j’aimais ce moment. Elle dégageait tellement d’assurance et de sensualité avec ce simple geste.

Notre dernier braquage commença. Mais au lieu de se diriger vers la caisse, Monica monta sur scène, là où se trouvaient les 3 hommes qui jouaient. Elle prit le micro et cria à un certain Pablo de venir. Il arriva. A la place d’être terrifié, l’homme riait. Dans leur conversation, je compris que cet homme, ou plutôt ce salaud, l’avait enlevé de sa petite province d’Italie lorsqu’elle était enfant et qu’il l’avait retenue prisonnière durant des années à l’étage de ce restaurant. Je compris enfin toute cette douleur et cette haine qu’elle avait en elle. Le jour où nous nous étions rencontrés, elle venait de fuir. Elle lui dit de se mettre à genoux. J’ai tout fait pour la dissuader de faire ça mais plus rien ne comptait à part sa soif de vengeance. J’aurais voulu le tuer de me propres mains, mais mon père m’avait appris les règles du jeu dès mon plus jeune âge. Voler oui, tuer non. Malgré mes mots et les menaces de ce salaud, elle appuya sur la gâchette. Pendant 10 secondes, qui parurent une éternité, plus un bruit. Ensuite, on entendit des pas à l’étage qui couraient dans notre direction, je lui pris le bras et on courut jusqu’à la voiture. Le temps que je démarre, 3 impacts de balles éclatèrent le pare-brise. Mon regard se tourna vers Monica pour vérifier qu’elle allait bien. Elle me souriait. Qu’est-ce qu’elle était belle. Putain, je l’aimais cette femme. J’aurais donné ma vie pour elle. Après de longues minutes à rouler pour être sûr de ne pas être suivis, on s’arrêta. Je la pris dans mes bras et je sentis un liquide couler sur mes doigts. Elle était blessée, non pas ça. Ce n’était pas ce qui était prévu, non. Elle me murmura qu’elle m’aimait comme elle n’avait jamais aimé. Je lui dis de se taire, je ne voulais pas. Non. Je redémarrai la voiture pour trouver quelqu’un qui pourrait nous aider. Je vis une ambulance garée devant un bureau de tabac. Les 2 hommes sortirent pour reprendre la route quand l’un d’eux sentit mon arme sur la tempe. Je leur dis de sauver Monica s’ils ne voulaient pas mourir. Je l’avais installée sur la civière, à l’arrière de l’ambulance. On se retrouva tous les 3 au-dessus de Monica qui perdait beaucoup de sang. Ils l’examinèrent et en voyant leur regard, je savais. J’avais lu dans leurs yeux mais je ne voulais pas, non. Pas toi Monica. T’avais pas le droit… L’un d’eux essaya de me désarmer, sans réfléchir je tirai sur les deux hommes. Je ne pouvais pas la laisser, c’était impossible. Première fois que je tuais, mais je n’avais d’yeux que pour elle. Je la portai jusqu’à la voiture. Elle m’embrassa dans le cou et me dit de ne jamais l’oublier. T’es partie, putain, tu m’as laissé Monica.

Alors oui, je suis un monstre pour avoir tué ces deux hommes de sang-froid mais je voulais vous raconter mon histoire, la vérité. J’apporte une réponse à mes actes. Je sais que ça n’aidera pas les familles de ces deux ambulanciers à faire leur deuil mais je tenais à leur dire à quel point je suis désolé. Tuer n’a jamais fait partie de mes plans. Je vais jeter cette bouteille à la mer au milieu de l’océan, en même temps j’aurai Monica dans mes bras. On va partir tous les deux, ensemble, je ne la laisserai pas seule. Sans elle, aucune raison de rester. »

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Gisèle :

Depuis l’évier du coin cuisine où je lave à grande eau les bigorneaux que j’ai récoltés ce matin à marée basse, je jette un coup d’œil sur ma dernière trouvaille. C’est une bouteille d’un litre environ qui serait tout-à-fait ordinaire si un détail ne m’avait intriguée : elle est hermétiquement fermée. Comme il est difficile d’en distinguer le contenu car le verre est opaque, je l’ai empochée sans aucun scrupule et la voici maintenant qui repose sur la table.

Mais ne vaudrait-il pas mieux commencer par le commencement pour vous raconter l’aventure qui m’est arrivée ? Un complaisant conducteur trouvé grâce à Blablacar m’a déposée, hier, devant l’appartement que j’ai loué pour une semaine à Arcachon. C’est un studio très confortable mais à la décoration  vraiment désuète ! Imaginez ! Le canapé lit recouvert de peluche, arbore en guise d’appuie-tête, un canevas au point de croix représentant deux cerfs qui brament en silence devant une forêt d’opérette….Brr ! J’en frissonne. Je me penche à la fenêtre : sur l’appui, dans une jardinière, poussent quelques fraisiers remontants. Aaah ! Quelle délicate attention ! J’aperçois même une fraise qui montre son bout de nez rouge. Je sens que mes vacances vont se dérouler sous les meilleurs auspices ! Je passe une bonne nuit grâce à l’air marin entré par la fenêtre ouverte et ce matin, vite, un tour à la plage où la mer est basse. Un vent frisquet retrousse les jupes écumeuses des vagues très loin à l’horizon tandis que le ciel, hésitant entre l’outremer et le céruléen, prend la teinte impressionniste qu’affectionnait le peintre Boudin. Mais foin de la contemplation ! Je suis là pour remplir mon sac à dos  et me voilà fouillant les mares laissées par le reflux : bigorneaux, patelles, os de seiches, petits crabes marchant de côté, se nichent sous le fucus et les pierres retournées.  Penchée sur le sable que je gratouille avec ardeur, je ne peux résister au plaisir de la recherche.

C’est alors que, sous mes doigts, une forme oblongue apparait : c’est une bouteille que je dégage de sa gangue sableuse. Ma foi, elle a une jolie forme et elle est intacte : ça peut toujours servir. Hop ! Dans le sac avec toute la  compagnie et maintenant, sur la table de la cuisine.

Voilà ! Mes bigorneaux ont  perdu leur sable et sont prêts à passer à la casserole. Mais quel travail de fourmi je me prépare pour les extraire de leur coquille ! C’est là que l’épingle à chapeau dont je me sers à la maison pour cet usage, me serait utile. Pour faire la nique au vent, ma grand-mère l’utilisait, cette épingle, pour relier chignon et capeline mais elle est bien pratique aussi pour déloger les coquillages rétifs…

Repos bien mérité. Je prends place sur le canapé lit pelucheux et examine « ma » bouteille. Le verre bleu, très épais de forme carrée, montre, sur une de ses faces, un choc en forme d’étoile comme un impact sur un pare-brise. Le goulot est fermé par un bouchon de verre également bleu, doté d’un caoutchouc.

Un caoutchouc ? Comme une bouteille de limonade alors ! Très étrange…A-t-elle séjourné longtemps dans l’eau ? Il ne paraît pas. Je tire alors sur le caoutchouc qui s’étire avec une facilité déconcertante et…soulevant le bouchon, j’ouvre la bouteille. Ouiiii ! Elle contient un papier, en bon état, étroitement enroulé et fermé par un lien de cuir. C’est alors que le point de croix s’enfonce dans ma joue. Le soleil rouge dessine des losanges vivants et rieurs sur le sol. C’est alors que mes bigorneaux sautent de la casserole, laissent leur coquille spiralée au vestiaire et dansent une gigue endiablée sur leur pied unique. Une écume verte recouvre le message. Mes doigts tremblent en le déroulant et mes yeux s’embuent : que vais-je découvrir ? Une histoire de naufrage et de bigorneaux ? Et ça ne manque pas ! Je parcours rapidement le texte  rédigé en hiéroglyphes  de cervidés et malgré l’encre pas sympathique du tout, il me paraît si émouvant que les larmes me montent aux yeux. Je vais essayer maintenant, de le retranscrire.

Ile Chairman, quelque part dans le Pacifique.

Par Dieu le Père tout puissant, nous vous conjurons de prévenir nos parents qui habitent la ville d’Auckland en Nouvelle Zélande, que nous avons réchappé du naufrage de notre goélette, survenu le 10 mars 1860.

Actuellement nous nous trouvons tous sains et saufs, sur une île déserte dont nous ignorons la position et que nous avons baptisée Chairman, du nom de la pension qui nous hébergeait tous les quinze, à Auckland. Nous attendons avec anxiété des secours.

Signé le 30 avril 1861 :

Briant, Jacques, Gordon, Doniphan, Cross, Baxter, Webb, Wilcox, Garnet, Service, Jenkins, Iverson,  Dole, Costar.

NB : Yoko le mousse n’a pas pu signer :

« Je l’ai remplacé !» crie la peluche rêche. Et yo ! Ho ! Ho et une bouteille de rhum !

1861 ? Incroyable ! Cette bouteille a parcouru la moitié du globe et franchi deux océans ! Et qu’est-il advenu de ces quinze enfants abandonnés sur cette île déserte ? Le cœur me saigne à évoquer leurs souffrances. Ont-ils été retrouvés ? Je l’ignore mais je l’espère. Avec respect, je replie le feuillet et hop ! Dans la bouteille rebouchée avec un peu d’écume verte et un bigorneau…

Boum ! Ma joue brodée au point de croix se réveille : la lourde bouteille, échappant à mes genoux et tombant sur le sol, sonne la fanfare. Je me suis endormie ! Penaude, je la ramasse : elle est encore intacte. Vivement, je vérifie son bouchon toujours hermétiquement scellé. Il me faut rendre à l’évidence : La Nouvelle Zélande, Auckland, l’île Chairman et sa pension, la gigue des bigorneaux, tout cela n’était qu’un rêve ou plutôt un cauchemar. Tout en m’étirant, je pousse un soupir de soulagement : voilà une histoire bien triste mais, heureusement imaginaire. Toute contente, je tire violemment sur le caoutchouc qui obture le bouchon. Avec un petit claquement, qui provient de l’air s’engouffrant dans la bouteille, le goulot s’ouvre et merveille ! J’aperçois effectivement, un rouleau de papier. Serait-ce un message de Jack Sparrow ou de Barbe Noire ? Non ! Mieux ! De John Silver avec sa jambe de bois et « Yo ! Ho ! Ho ! Et une bouteille de rhum ! ..»

Etonnant : le papier, à peine jauni se déroule avec facilité. Bizarre ! Il est dactylographié et il comporte une photo où il me semble, mais oui ! Reconnaître Bobby Lapointe, le facétieux parolier-chanteur avec ses bacchantes fournies et son œil qui frise. Tiens ! Il s’est rajouté un nez de clown ! Il joue avec ardeur d’un instrument qui me rappelle l’hélicon. Par exemple ! Serait-ce une farce ? Il semblerait bien car le texte qui suit reprend la partition de sa chanson : « l’Hélicon ». Voyons cela ! Quoi ? Trois dièses à la clé ? Encore une de ses blagues…

« Mon fils, tu as déjà soixante ans

Ta vieille maman sucre les fraises

On ne veut plus d’elle au trapèze,

A toi de travailler il serait temps

Moi je veux jouer de l’hélicon

Pon pon pon pon… »

Je vous fais grâce du reste…

D’abord interloquée par cet effarant message, j’éclate de rire. Sacré Bobby ! Voici que depuis l’éternité où il repose depuis 46 ans, il continue à nous narguer. Toutefois, je constate avec regret qu’il n’y a aucune signature. Finalement, ne s’agirait-il pas plutôt d’un canular ? J’ai été bien attrapée ! Tristement, je range soigneusement message et photo et fais cuire mes bigorneaux, ma joue toujours brodée au point de croix…

Si je vous disais qu’un petit diablotin a juré de me rendre la vie impossible aujourd’hui, me croiriez-vous ? C’est pourtant le cas. Las ! Ce matin, à marée basse, trompée sans doute par la lumière, j’ai ramassé des bigorneaux de « chien ». Malgré une cuisson prolongée, ils restent durs, caoutchouteux et sans saveur : immangeables ! Je n’ai plus qu’à me rabattre sur l’œuf à la coque déniché dans le frigo et une galette bio oubliée au fond du placard par le précédent locataire

Bah ! Demain est un autre jour…

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Mimie

Ce matin je me suis réveillée tôt, bien avant que le soleil n’apparaisse et ne glisse ses premiers rayons sur la surface de l’eau et je suis partie attendre ce moment unique : celui où la mer commence à rougeoyer, comme si mon seul regard avait le pouvoir de l’embraser. Je me suis assise, bien calée contre la dune et j’ai attendu ; bien sûr le moment a été sublime, d’autant plus qu’il y avait une légère brise qui faisait frémir la surface de l’eau, accentuant la magie du moment. Comme toujours, je fus bien incapable de rentrer directement au village et furetai sur la plage qui était à marée basse, à chercher quels cadeaux la mer m’avait apportés dans la nuit : la mer est généreuse et je trouve toujours des « trésors » : un coquillage, un galet particulièrement joli, un joli morceau de bois flotté, du verre patiné à force d’avoir été brassé dans le sable mille et mille fois. Mon sac était déjà lesté de quelques jolies pièces quand tout d’un coup j’aperçus une bouteille. Mon œil écolo râlait déjà, je l’ignorai et portai mon regard et mes pas ailleurs. Et puis une fois que mon sac fut plein de merveilles, j’allai la ramasser pour la jeter au village, elle était dans la ligne de mire du soleil et flamboyait. Quand je la pris, je vis que ce n’était pas un vulgaire déchet, mais une « bouteille à la mer », une bouteille au verre épais comme on en trouvait il y a longtemps ; comme dans les films, comme dans les chansons, comme dans les rêves, avec un papier roulé à l’intérieur, qui semblait intact. Je la pris, la mis dans mon sac à dos, presque comme une voleuse, et pressai le pas pour rentrer chez moi, trop curieuse de l’ouvrir et de lire le message, car pour moi il n’y avait pas de doute, elle avait été bien fermée hermétiquement pour que quelqu’un, moi en l’occurrence, trouve et lise ce message resté intact.

Le petit kilomètre du chemin de retour me parut bien long !! Quand j’arrivai à la maison, je pris un tire-bouchon et fonçai sous la gloriette recouverte de glycine et de vigne, ma cachette, version adulte !!

Ce fut un tour de force pour l’ouvrir et extirper les feuilles de papier, à grand renfort de pinces médicales, oui je dis bien les car il y en avait trois !!! Je les étalai délicatement sur la petite table, m’aidai des galets que j’avais ramassés pour les maintenir à plat car le temps qu’elles avaient dû passer roulées leur conservait une forme de boucles anglaises. Les feuilles étaient en trois langues différentes : français, anglais, espagnol. Voilà quelqu’un qui avait pris des précautions pour que son message soit compréhensible, je lus les premières lignes des trois feuilles pour vérifier si c’était bien le même texte, c’était le cas. Voici ce qui était écrit :

« Bonjour, je m’appelle Victorine et je suis née en 1883 à Romans dans le département de la Drôme, en France. Je pense que je vais bientôt mourir et je voulais faire part de ce qu’a été ma vie. Je ne veux pas écrire de bla-bla car j’espère que par un heureux hasard, cette lettre arrivera, qui sait, jusqu’à ma petite-fille car j’espère bien en avoir une un jour. Je suis née quand les impressionnistes peignaient de superbes tableaux, mais ce n’était pas mon style que les épingles à chapeau et autres atours de grandes dames. Moi j’étais une femme simple qui avait des rêves purs qui ont eu du mal à se confronter à la réalité : quand j’ai connu mon mari, il était veuf et déjà doté de deux filles que j’ai dû élever ; un an après mon mariage, j’avais déjà mon premier enfant. Une famille de trois, c’était déjà bien suffisant, mais tel un fraisier remontant, mon mari m’a donné un deuxième enfant, une petite fille, treize ans après le premier et je sens que je vais mourir alors qu’elle n’est pas élevée et qu’elle sera orpheline car mon mari est mort depuis déjà quelques années.

Mon mari était un drôle d’homme, non pas qu’il portât un nez de clown, mais il a été un mari particulier : il est revenu de la guerre 14/18 pendant laquelle il a bu l’urine des chevaux dans les tranchées en ramenant une cousine orpheline que la guerre lui avait faite retrouver, enfin un aspect positif de la guerre. Nous nous entendions bien toutes les deux ; quand nous prenions le café l’après-midi, elle confectionnait la spécialité de son village du Lot : la galette de Bio. Les dimanches, pendant que j’allais à la messe, mon mari s’était mis en tête de lui apprendre le solfège car il faisait partie de la fanfare de Grenoble « 3 dièses à la clé » et elle semblait, disait-il, avoir des dispositions pour la musique. Un dimanche, le curé fut malade, je revins donc rapidement et découvris le pot aux roses : la soi-disant cousine avait surtout des dispositions pour l’amour !!! Je la mis bien vite à la porte, je ne sais pas si mon mari me l’a pardonné un jour. Ce qu’il ne m’aura certainement pas pardonné, c’est pour son enterrement : il avait souhaité que son cercueil fût suivi d’une fanfare, avec hélicon, grosse caisse et tout. Vous imaginez bien que je n’ai pas voulu être la risée de toute la ville, et je n’ai pas respecté sa volonté, déjà que sa mort avait été comique : il aurait voulu s’acheter une voiture, mais faute de moyens, il se contenta d’en essayer une sur un chemin de campagne. Il se laissa griser par la vitesse, un caillou fit un impact sur le petit pare-brise qui se constella d’étoiles, il ne vit plus rien, perdit le contrôle de la voiture et se tua, projeté dans un tas de fumier.

Après sa mort, ma vie n’a pas été simple, je n’avais pas beaucoup d’argent. Une nouvelle guerre avec les allemands vient de commencer et je n’ai même pas de quoi acheter un œuf à la coque par semaine à ma fillette. Je m’en veux de laisser derrière moi cette enfant. Comment pourra-t-elle poursuivre ses études et prétendre à un bon mari en étant orpheline à treize ans ? Pourra-t-elle donner de l’amour alors qu’elle en aura si peu reçu de son papa mort quand elle avait sept ans, de son frère aîné qui va lui voler son héritage, je le sais bien, et moi qui pars maintenant sans personne de sûr à qui la confier ? Je n’ai même pas su lui apprendre comment tenir une maison, désordonnée comme je suis, ni comment garder un mari. Je me suis trop évadée dans la lecture et je ne serai pas un modèle pour elle. Comment vivra-t-elle, que pourra-t-elle transmettre à ses enfants si elle en a, quelle vie de femme et de mère aura-t-elle ? Vous qui trouverez cette lettre, puissiez-vous vous occuper de ma petite fille, elle s’appelle Odette Thomasset, elle est née le 28 juillet 1927 et elle habite villa des Roses – 59 rue Emile Zola à Grenoble.»

L’écriture était belle, joliment calligraphiée, la lettre était datée du 1er novembre 1940 et signée du nom d’Augustine Denat-Favre veuve Thomasset.

Cette lettre me bouleversa, d’autant plus que si je ne la découvrais qu’aujourd’hui en 2018, cela signifiait que personne ne s’était occupé de la fillette. Je me ruai sur mon ordinateur pour faire des recherches, je découvris que cette enfant s’était mariée au lendemain de la guerre et qu’elle avait eu deux enfants, elle était morte en 2016 ; je ne sus pas si elle avait été heureuse en ménage et quelle mère elle fut, mais je découvris qu’elle avait eu deux enfants, un fils et … une fille.