Les douze mois de l’année (janvier 2018)

Atelier d’écriture mimie : sujet de janvier 2018

Pour bien démarrer l’année, je vous invite à écrire un texte d’un genre que plusieurs d’entre vous semblent particulièrement apprécier : avec des mots obligatoires. Je vous propose donc d’écrire un récit avec 12 paragraphes (ou chapitres, comme vous voulez les appeler), et dans chacune des ces parties, je voudrais que vous inclussiez ( imparfait du subjonctif !!! j’ai cherché sur internet car je séchais, j’avoue !!!!) les mots ou expressions suivantes ::

1er paragraphe : janvier, « En avril, ne te découvre pas d’un fil », « je déteste le ménage »

2ème paragraphe : février, la Mère Noëlle, un poisson dans l’eau

3ème paragraphe : mars, vendanges de l’amour, « Rappelle-toi Barbara »

4ème paragraphe : avril, giboulées de mars, « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. »*

5ème paragraphe : mai, feu d’artifice, « être tombé en amour »

6ème paragraphe : juin, carnaval, « Je suis allé au marché aux oiseaux »**

7ème paragraphe : juillet, galette des rois, « Atmosphère, atmosphère, est-ce-que j’ai une gueule d’atmosphère !!!???? »

8ème paragraphe : août, « en mai, fais ce qui te plait », « le blues j’adore »

9ème paragraphe : septembre, grappes odorantes des glycines, « Le confident, d’Hélène Grémillon »***

10ème paragraphe : octobre, fête des mères, la délicate transparence des ailes de libellule

11ème paragraphe : novembre, Vierge Marie, « sortir du cadre »****

12 paragraphe : décembre, superbes feuillages d’automne, « Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus. »*****

Attention, je ne vous demande pas d’écrire une suite de 12 nouvelles, mais une seule et même histoire qui se suit d’un paragraphe à un autre !!!! 

* Wagner

** Prévert – Paroles

*** un de mes livres préférés !!!!

**** consigne très fréquente de ma prof d’art floral !!!

***** proverbe africain que j’adore !!!!

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Corinne – Proposition 5 : 12 moi(s)

Cher journal,

objectif n°1: je me mets au régime, appelons ça la bonne résolution de l’année puisqu’on est en janvier. Verdict implacable de la balance ce matin, je dépasse largement le seuil autorisé, ça déborde de partout.

Objectif 2: larguer le boulet que je me traîne depuis 8 mois, il commence à parler de vivre ensemble donc il est temps que je fasse sérieusement le ménage dans ma vie et Dieu sait que je déteste le ménage !

Tous ces kilos en trop, c’est à lui que je les dois, il me gave pour être sûr que je ne vais pas partir voir ailleurs. Je ne veux pas finir comme mémé, obèse et à la botte de son mari qui, après 60 ans de mariage, patauge dans la choucroute de sa maison de retraite alsacienne, assénant à tout bout de champ à qui veut bien l’entendre « En avril, ne te découvre pas d’un fil » persuadée qu’elle a 6 ans et que l’almanach Vermot est son cahier d’écolière. Alsamère Alzameur Alzheimer, très peu pour moi !

Cher journal,

perdu 500 g ! Le boulet commence à se poser des questions depuis que je n’avale plus tout ce qu’il me cuisine. Le bistrot pour lequel il travaille « La Mère Noëlle » va le licencier fin février et je sens qu’il s’accroche à moi comme une moule à son rocher, il est temps de passer à la phase décollage en douceur. Je lui ai suggéré d’ouvrir son propre restaurant de fruits de mer, il y serait comme un poisson dans l’eau… avec son QI de bulot ! Les derniers mots étaient de trop, monsieur n’a pas apprécié mon humour mais je sens que je suis sur la bonne voie.

Cher journal,

la perte des kilos s’enchaîne à toute vitesse, récolte des vendanges de l’amour sans doute, le bulot est enfin sorti de ma vie et je ne grignote plus de mars. Ça n’a pas été sans peine, il me l’a joué nostalgie avec des « rappelle–toi Barbara… » pendant 3 semaines avant de me lâcher la coquille. J’ai tenu bon, je suis fière de moi. Bon vent.

Je me sens légère et prête à faire de belles rencontres. Ma nouvelle silhouette m’a donné envie de faire du shopping, j’ai flambé la carte bleue.

Cher journal,

que des bonnes nouvelles : je suis enfin à mon poids de forme et je peux à nouveau me regarder dans le miroir sans me dégoûter.

Et et… j’ai flashé sur quelqu’un ! Ça a été aussi soudain qu’une de ces giboulées de mars en plein mois d’avril : pas prévu par la météo ! Je suis restée bête comme une quiche quand je l’ai aperçu et muette comme une plante verte quand je l’ai entendu. C’est (grâce à) Delphine qui m’a encore traînée à une de ces conférences pour intello à la librairie du centre. Je me rappellerai toute ma vie la phrase qu’il était en train de prononcer quand nous sommes entrées « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». Je ne comprends rien à ce qu’il dit mais qu’est ce qu’il est beau ! Je chantonne toute la journée.

Cher journal,

aujourd’hui, on est le 1er mai et c’est mon plus bel anniversaire, j’ai revu mon beau ténébreux et contre toute attente nous sortons ensemble. Je vis un conte de fée, je ne comprends pas toujours tout ce qu’il dit et lui se demande parfois comment mon cerveau fonctionne mais ça colle entre nous. C’est comme explorer un nouveau monde, il m’appelle son ADN faisant référence à une certaine Alexandra David Neal mais je ne sais pas qui c’est. Au lit, c’est le feu d’artifice, à croire qu’une tête bien faite s’accorde parfaitement avec des fesses parfaites. Je ne me souviens pas être tombée en amour comme cela auparavant, je suis heureuse.

Cher journal,

avec Romain, mon amoureux nous roucoulons toujours. Aujourd’hui je lui ai dit «  je suis allée au marché aux oiseaux pour te trouver » et quand il m’a demandé pourquoi je lui ai répondu « c’est parce que tu es un oiseau rare ». Il m’a fait rire quand il a attrapé une loupe pour regarder dans mon oreille faisant mine d’observer mon cerveau, il a pris une grosse voix professorale et a dit « mais c’est le carnaval là-dedans mademoiselle ! ». Je suis aux anges quand il fait ça, c’est léger, il ne me reproche pas mon manque de culture, ne me compare jamais à lui, tout est prétexte à l’amusement, mon cœur chante comme un feu de la Saint-Jean fin Juin. Je suis vraiment amoureuse et pour la première fois de ma vie.

Cher journal,

Romain me dit que par certains côtés, je lui fais penser à Arletty. Il est resté sur le cul quand je lui ai sorti –intonation comprise- la célèbre réplique du film Hôtel du Nord « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère !!!???? ». Jamais il n’aurait pensé que mes références allaient jusqu’au cinéma noir et blanc des années 30. Je suis un peu déçue, il me prend pour une gourde écervelée jusqu’à quel point…? Seulement jusqu’aux 3 DVD de Bridget Jones qui traînent dans mon placard ? Je sais que je ne suis pas une lumière, lui brille comme un feu d’artifice du 14 juillet… j’ai joué à l’idiote pour lui laisser toute la place parce que j’ai vu que ça lui plaisait d’être mon mentor. J’ai conscience d’avoir fait ça pour le garder mais je crois qu’il est temps de remettre la fève dans la galette des rois et de recommencer la distribution des parts, je compte bien me faire couronner moi aussi dans notre histoire.

C’est la première fois que je me sens déçue avec lui. J’ai pris 1 kg, zut. Trop mangé de galette sans doute 😊

Cher journal,

nous sommes en août et c’est le temps des festivals, mon amoureux n’a de cesse de m’emmener écouter toutes sortes de musiques, après tout c’est son métier d’écrire sur le sujet et il veut me faire partager sa passion. Je le suis de bonne grâce, il sculpte patiemment mon intellect pendant qu’il me laisse affiner son hygiène de vie. De saines gourmandises viennent ainsi nourrir nos corps et nos esprits. J’apprécie ces moments d’échange et de partage avec lui, aussi quand il me demande ce que je pense de tous ces concerts, je joue la carte de la franchise et il ne se vexe pas : le classique j’accroche pas, le jazz ça m’ennuie, la pop je suis fan, le blues j’adore et le rock m’éclate. Quand je lui ai fait remarquer que je l’avais laissé choisir toutes nos sorties de l’été, il m’a dit « Mon petit brin de muguet, puisqu’on dit ‘en mai, fais ce qu’il te plaît’, choisis ton cadeau »… on ira donc au Fest’rock en Bretagne pour mon anniversaire en mai prochain, yesss. Il est tellement craquant quand il fait ça, il a toujours une mélodie de mots pour renverser la situation, c’est un charmeur et je l’aime comme ça, c’est mon charmeur à moi.

P.S. J’ai revu le bulot, croisé pendant l’été dans une paillote sur une plage corse, qui l’eût cru. Spécialités de la maison : le poisson, j’avais eu du nez n’empêche. Il avait l’air d’avoir trouvé son rythme et son bonheur avec une jolie rondelette brune couleur locale. Je suis contente pour lui.

Cher journal,

je ne sais pas ce que j’ai mais cette année, les grappes odorantes des glycines remontantes de septembre me donnent la nausée. Est-ce que j’aurai changé à ce point… ? Est-ce que je ne serais plus moi depuis que j’ai rencontré l’homme de ma vie… ????????

Romain m’a offert un livre : Le confident d’Hélène Grémillon, je me suis demandé quel message déguisé il voulait me faire passer avec ça. Je l’ai lu et on en a beaucoup discuté ensemble, il me semble que ça nous a rapprochés. Je comprends que l’être humain est complexe et plein d’apparentes contradictions qui font qu’il est unique et quoi qu’il en soit, aimable et capable d’aimer. Mon ami, mon amour, mon confident à moi, il sait si bien comment m’éclairer sur la vie, sur notre vie.

Cher journal,

ce jour d’octobre est à marquer au fer rouge : bonne pour l’inscription sur la liste de la fête des mères. Plus de doute, JE SUIS ENCEINTE ! (Reçu les résultats de la prise de sang ce matin). Nos virées débridées du mois d’août dernier ont porté un fruit, cueillette en mai prochain. Bye bye Fest’rock, bonjour Baby’roll.

Romain est transfiguré depuis qu’il a appris la nouvelle, il s’émerveille d’un rien, il m’a même écrit un poème intitulé « la délicate transparence des ailes de libellule ». Va falloir qu’il descende de son perchoir mon oiseau rare, je le laisse encore planer quelque temps, c’est trop mignon j’avoue mais il est bientôt temps d’atterrir, j’ai besoin d’un homme à mes côtés, pas d’un canari.

Cher journal,

mon ventre s’arrondit, bizarrement j’accepte les premiers kilos sans broncher, Sainte Vierge Marie, jamais je n’aurais écrit ça il a tout juste quelques mois ! Avec mon amour, c’est l’accord parfait. On a emménagé ensemble début novembre, ce n’était qu’une formalité, on ne se quittait déjà plus mais maintenant c’est officiel, j’ai mon nom à côté du sien sur la boîte-aux-lettres.

Il y a eu tellement de changements en moi cette année, je ne me reconnais plus. Jamais je n’aurais pensé sortir du cadre que je m’étais fixé en quittant la maison de mes parents quand j’avais 20 ans : pas d’attache, pas de fil à la patte avant la trentaine au moins, pas de contrainte, un désir de liberté absolue. Hé bien, je m’étonne moi-même de la tournure des événements car je me sens toujours libre… à l’intérieur.

Cher journal,

j’ai intégré un groupe de préparation à l’accouchement sans douleur. Romain m’accompagne bien sûr, je le sens même plus impliqué que moi dans l’affaire (on dirait un gamin le 24 décembre!) Nous sommes encadrés par une opulente et truculente sage-femme d’origine sénégalaise qui nous régale de ses bons mots mâtinés d’accents africains. Le cours tourne souvent à la partie de fou-rire surtout quand elle nous pond un de ses dictons on ne peut plus local du genre « Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus » faisant référence à ce qui nous attend pour l’accouchement. Ses tenues sont aussi colorées que les mots qui sortent de sa bouche et si on ajoute à ça ses longues et fines tresses rousses teintes au henné, l’ensemble évoque poétiquement selon l’oeil romantique de Romain, les superbes feuillages d’automne.

Ça me fait du bien de rire, je suis sûre que mon petit va naître hilare et c’est ce qui me réjouit le plus.

Ah oui au fait, je le sais depuis hier… c’est un garçon.

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Elody : 12 mois de l’année

JANVIER

Mes poils se hérissent, j’entrouvre les yeux. Tout ce blanc m’éblouit. Je referme immédiatement les yeux. Je me sens vaseuse, engourdie. Je me frotte les yeux et les ouvre de nouveau. J’observe cette chambre dans laquelle je me trouve. Rien ne m’est familier, tout me paraît froid. Je regarde mes bras, une perfusion dans le bras gauche, pas de vêtements, une simple blouse blanche… Je suis à l’hôpital ! Mais pourquoi? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé? Je me lève, ma tête tourne, mes jambes flageollent. Je frissonne, mon cœur palpite… Je tombe dans les pommes. Mes yeux s’ouvrent de nouveau. Une dizaine de personne en pleurs autour de moi commence à m’embrasser tour à tour.

-Barbara, mon amour, tu nous as tellement manqué! me dit un homme tout en me serrant fort contre lui.

-Barbara? Qui est Barbara? Et qui êtes-vous? dis-je complètement paniquée.

Le groupe sort. Je les entends discuter à voix basse avec un médecin, tout en m’observant. Le médecin entre dans la chambre:

-Barbara, écoutez, c’était inespéré de vous retrouver. Nous avons beaucoup douté mais vous êtes de retour parmi nous. Vous ne devez pas tout comprendre, c’est tout à fait normal. Après presqu’un an passé dans le coma, c’est une réaction tout à fait normale. Vous allez encore rester avec nous quelques jours en observation et ensuite vous pourrez rentrer chez vous afin de récupérer votre vie et tous vos souvenirs. Cela peut prendre quelques jours, voire quelques mois dans certains cas.

Voilà comment ce 11 janvier 2018 je me retrouve face à la porte d’une maison, plutôt jolie, accompagnée d’un homme, charmant lui aussi, qui se dit être mon mari ! J’ouvre la porte. Intérieur soigné, décoration assez sympa. Je vois que j’ai, que j’avais bon goût.

-Vas-y, je t’en prie, entre. Fais comme chez toi, me dit Daniel, en rigolant, afin de détendre l’atmosphère.

-Merci… C’est très propre chez toi, enfin chez nous! Lui répondis-je en baissant les yeux.

Je n’arrivais pas à le regarder dans les yeux.

-Oui, je déteste le ménage comme tu le sais, enfin non, enfin bref, donc je n’aime pas beaucoup le ménage mais je me suis dit que de voir ta maison en ordre comme tu le faisais si bien te ferait sûrement plaisir, me dit-il en cherchant mon regard qui restait fuyant.

-Merci… Excuse-moi, je ne me sens pas très bien, est-ce que je peux prendre un verre d’eau? Lui demandais-je en regardant tout autour de moi afin de trouver la cuisine dans cette maison inconnue mais si familière en même temps.

Je le suivis jusqu’à la cuisine. Sur le frigo, un calendrier avec de petits chatons qui jouent avec de la ficelle et cette phrase « En avril, ne te découvre pas d’un fil! ». Un peu vieillot mais pourquoi pas!

-Tu le reconnais? me demanda Daniel.

-Non… lui répondis-je gênée.

-Je l’avais acheté pour plaider ma cause pour avoir un chat! Tu souriais tous les jours en passant devant, mais malgré tout tu n’as jamais cédé!

Il était ému. Je me sentais coupable de ne pas me rappeler ce qui semblait, pour lui, être un bon moment…

FEVRIER

Les jours passaient et très peu de souvenirs me revenaient. Qui étais-je? Que m’était-il arrivé? Tout le monde disait que j’avais eu un terrible accident. Ce matin là, j’observais la neige tomber depuis mon lit. Est-ce que j’aimais la neige? Je ne savais même pas. Je décidai donc d’aller voir. Je mis un pantalon, des bottes, un chapeau et c’est parti! Je me mis à courir dans le jardin. Quelle belle sensation de sentir la neige tomber sur mon visage. J’aime la neige! Je me mis à faire un bonhomme de neige, ou plutôt un Père Noël en neige! Je me rappelais que j’adorais les fêtes de Noël et toute cette magie avant mon accident. Du coin de l’œil, je vis les voisins m’observer et faire des messes basses.

-Oui, apparemment j’ai 30 ans et je fais un bonhomme de neige!!! Et alors… ? leur dis-je d’un ton agressif.

J’en avais marre d’être observé de tous comme une bête sauvage! J’étais là, au milieu de la neige, les pieds et les mains mouillés, en train de m’amuser. A ce moment-là, je me sentais à ma place, comme un poisson dans l’eau ! J’aimais la neige, voilà une chose dont j’étais sûre!

D’un coup, je ressentis un choc dans le dos. Une boule de neige venait de s’écraser contre moi! Je tourne la tête et vois Daniel, amusé!

-Alors mademoiselle, on fait un bonhomme de neige? me lança t-il, sourire en coin.

-Non! Je fais une statue à l’effigie du Père Noël! Peut-être me fera t-il un beau cadeau, comme me rendre mes souvenirs par exemple! rétorquai-je

Daniel me piqua mon chapeau et le posa sur mon bonhomme de neige.

-Non, c’est la Mère Noëlle! Tu as toujours été féministe! cria-t-il tout en courant au milieu du jardin par peur que je ne l’attrape. On se mit à courir comme des enfants. J’aimais enfin cette vie, ma vie.

MARS

Après un mois de février à me rapprocher de Daniel et à me rappeler de petites choses du quotidien, j’avais bon espoir de redevenir moi-même et ainsi récupérer ma vie.

-Nous les referons ensemble demain les vendanges de l’amour, car la vie toujours rassemble!

Daniel chantait à tue tête dans la cuisine! Je vins à la cuisine, il me prit par la taille et on se mit à danser.

-Rappelle-toi Barbara, c’est notre chanson,…

Je sentais sa peau contre la mienne, cette odeur me revenait. Cela ravivait mes souvenirs. Je me revoyais rire aux éclats, pleurer et me blottir contre cette peau. Tellement d’émotions m’envahirent que je finis par aller me coucher, seule dans la chambre d’ami que j’avais transformée en ma chambre.

AVRIL

Depuis cette chanson qui m’avait ravivé beaucoup de souvenirs, je passais des journées entières à écouter et réécouter des chansons, pour espérer avoir de nouveaux souvenirs. Comme on dit, la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. Aujourd’hui, je comprenais pleinement le sens de cette phrase. Daniel n’aimait pas me savoir seule, enfermée dans ma chambre. Il n’aimait pas que je dorme là. Mais pour moi, il était encore un inconnu. Oui, quelques souvenirs me revenaient mais aussi beaucoup de peurs et d’angoisses. Il pleuvait toute la journée, et de toute façon Daniel ne voulait pas encore que je me confronte au monde extérieur. Il me disait que j’étais encore trop fragile.

-Je vais sortir. J’ai besoin de marcher et redécouvrir ma ville, lui dis-je plus déterminée que jamais.

-Non, reste ici mon amour. Il pleut des cordes depuis des jours en plus. Tu vas tomber malade, tu es fragile je te rappelle.

-Une fois que les giboulées de mars auront cessé, je sortirai, que tu le veuilles ou pas.

MAI

23h12. Je me réveille en sursaut, j’entends comme des coups de feu. J’ouvre les volets et vois un magnifique feu d’artifice. Je reste devant à observer toutes ces couleurs. J’ai l’impression d’être une enfant qui redécouvre toutes les sensations de la vie. Je me sens bien, sereine. J’aimerais rester comme cela pour toujours. Daniel entre dans ma chambre et me dit:

-Je savais que j’avais entendu du bruit. Tu as vu, c’est beau.

-Oui, magnifique! Je me souviens que j’adore les feux d’artifices! Lui répondis-je.

-Oui… pour notre mariage je t’avais fait la surprise d’en faire tirer un juste pour toi, pour nous mon amour.

Je rougis. Il m’aime et je devais sûrement l’aimer tout autant. Un homme attentionné, j’en avais de la chance. Je vins me blottir contre lui, naturellement. Il m’enlaça et on resta comme cela une bonne partie de la nuit. Le lendemain matin, je me réveillai à ces côtés. Je le regardais dormir, il était beau. Et je me rappelai être tombé follement en amour pour lui. Il ouvrit les yeux et me prit dans ces bras. Il était doux et fort à la fois. Je sentais des papillons dans mon ventre. Je sentais que je commençais à retomber amoureuse de mon mari.

JUIN

-Je suis allé au marché aux oiseaux et j’ai acheté des oiseaux pour toi mon amour la la lala… me chantait Daniel au creux de l’oreille.

Je me souviens de ces mots! Ils résonnaient dans ma tête.

-La première lettre que tu m’as écrite commençait par les paroles de cette chanson, je me rappelle! lui dis-je toute excitée.

-Oui, mon amour!

J’étais tellement heureuse. Après des mois à désespérer, tout commençait à me revenir. Notre première rencontre, notre mariage, toute notre histoire, notre amour envahit mon corps et mon esprit. Je l’aime tellement, on s’aime tellement. Je me mis à l’embrasser fougueusement.

-Je t’aime, lui dis-je.

Il était ému, ses yeux s’emplirent de larmes. On se serra fort l’un contre l’autre. On mit la musique au volume maximum et on dansa comme des ados! D’un coup, la sonnette retentit. On coupa la musique et Daniel ouvrit la porte.

-Non mais oh! On n’est pas au carnaval là!!! Coupez-moi cette musique! dit le voisin très remonté.

Daniel se tourna vers moi et on éclata de rire. Le voisin partit énervé en nous disant que si ça continuait il allait appeler la police. Mais on s’en fichait, on était là, juste lui et moi, à rire comme des enfants.

JUILLET

Les jours passaient et toute ma vie me revenait. J’avais retrouvé ma vie. J’étais heureuse et j’aimais la vie comme jamais je ne l’avais aimé. Il me manquait seulement les souvenirs de mon accident mais cela m’était égal, maintenant j’avais tout pour être heureuse. Avec Daniel, nous avions un rituel, tous les vendredis soir, il allait nous chercher à manger, et pendant ce temps je choisissais un film. Il arriva et je lui dis:

-Hôtel du Nord! Vieux film mais mythique!

-On est d’accord, me dit Daniel en s’installa sur le canapé.

On avait dû voir ce film une centaine de fois mais on avait la sensation de le redécouvrir à chaque fois! Et on dit en cœur et en se regardant:

-Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère!!!???

On éclata de rire et on se blottit l’un contre l’autre sous notre plaid. Le lendemain, je cuisinais pour Daniel. Il arriva dans la cuisine mais je lui dis de repartir. Il rigola et partit. Quelques minutes plus tard je lui dis:

-C’est bon tu peux venir!

Il arriva et sur la table il vit des huîtres, une dinde, des œufs en chocolat, une rose dans un vase et une galette des rois.

-J’ai voulu rattraper tout ces moments qu’on a manqués ensemble. Toutes ces fêtes et traditions qu’on aime tant sont réunies ici rien que pour toi, pour nous.

Il me regarda avec tendresse et on dévora tout ce qu’il y avait sur la table!

AOUT

Réveillé en musique comme tous les matins, ce matin là, Daniel avait choisi du blues, j’adore. Je me dirigeai jusqu’à la cuisine et là plus de chaton sur le frigo! Mais cette phrase « En mai, fais ce qu’il te plait » accompagné d’un post-It « Ouvre la porte d’entrée …». Je me mis à courir jusqu’à la porte d’entrée et l’ouvris. Un tout petit chaton avec de grands yeux bleus me regardait.

-Adopte-moi, s’il te plait,…dit Daniel en sortant d’un buisson.

-Il est trop mignon… Bon d’accord, ça sera notre bébé!!

Et ce mot raisonna dans ma tête et me fit perdre l’équilibre.

-Pourquoi tu ne me l’as pas dit??? Pourquoi?

Je continuais de crier, de lui demander pourquoi, mais Daniel restait devant moi sans dire un mot.

Au bout que quelques minutes, il me dit:

-Je voulais que tu ne te rappelles que les bons souvenirs… Le médecin a dit que tu n’étais pas prête à entendre les mauvaises nouvelles. Je voulais que tu te reconstruises, que tu sois heureuse, je voulais tellement te revoir sourire, épanouie avant de….. Il coupa sa phrase et me prit dans ces bras. Je ne voulais pas qu’il me touche, je le repoussais en lui demandant:

-Avant quoi… ? Avant que tu ne me quittes car j’ai tué notre bébé dans cet accident, c’est ça???

Il se mit à pleurer et quitta la pièce.

SEPTEMBRE

Depuis notre dispute, j’avais récupéré ma chambre d’ami. Je ne voulais plus parler à Daniel. C’était trop dur pour moi, j’étais prise entre colère et culpabilité. Enceinte de 8 mois, j’avais pris seule cette voiture et j’avais tué mon enfant, notre enfant. Comment pourrais-je continuer à vivre avec ça? Je restais seule, plongée dans le silence pendant des jours entiers.

Ce samedi, Daniel entra dans ma chambre. J’étais assise dans mon fauteuil en train de lire LeConfident, d’Hélène Grémillon. Il ouvrit la fenêtre, le parfum des grappes odorantes des glycines de notre jardin envahit ma chambre. Il prit mon livre et le posa sur ma table de chevet.

-Mon amour, sors de cette chambre, je t’en prie. Comprends-moi, je ne voulais pas te voir comme ça. Je veux que tu sois heureuse, j’en ai besoin.

Il me prit dans ces bras et je me mis à fondre en sanglots.

OCTOBRE

Je ne dormais quasiment plus. Et les nuits où j’arrivais enfin à trouver le sommeil, je faisais des cauchemars, à revivre mon accident encore et encore. Je pensais à tous ces Noël, anniversaires et fêtes des mères que j’aurais pu passer avec mon bébé. Moi qui avais toujours rêvé d’être mère. Après des mois à aimer la vie, désormais je la détestais. Pourquoi elle me faisait ça? Tant d’épreuves à traverser. J’essayais tant bien que mal de me relever de cette nouvelle épreuve. Daniel était toujours présent, à mes côtés, il m’aidait à reprendre confiance en moi et en la vie. Il me disait que je n’avais pas le droit d’abandonner, pas après tout ce que j’avais déjà traversé. La vie m’avait laissé une deuxième chance et cela n’arrivait pas souvent alors je me devais de vivre pleinement.

Petit à petit, je repris goût à la vie, grâce à la nature principalement. Daniel et moi, on faisait de longues ballades. On observait les paysages et tout ce qui nous entourait. De la délicate transparence des ailes de libellules aux feuilles colorées des arbres fraîchement tombées.

NOVEMBRE

Ce matin, je me réveillai seule dans mon lit. Je descendis en appelant Daniel mais pas de réponse. Quelques minutes plus tard, il rentra.

-Où étais-tu mon amour? lui demandais-je inquiète.

-J’étais sorti. Assieds-toi s’il te plait mon amour.

Il m’inquiétait encore plus. Il me prit la main et me dit la voix tremblante:

-Ecoute, ce que j’ai à te dire va être très dur à entendre mais s’il te plait, reste assise jusqu’à ce que je termine.

-D’accord, lui dis-je le ventre noué.

-La nuit de ton accident, on sortait de l’hôpital pour ta dernière échographie avant la naissance de notre enfant et là-bas j’ai fait un malaise. Ils m’ont pris en charge immédiatement, m’ont fait un tas de tests et nous ont annoncé que j’avais un cancer généralisé…

Le choc, mon corps de figea, plus aucun mot n’arrivait à sortir de ma bouche. Une immense tristesse m’envahit. Il continua:

-Ils m’ont annoncé qu’il ne me restait seulement quelques mois à vivre, un an au plus.

-Mais tu es encore là aujourd’hui, ça veut dire que tu peux guérir!

-Non, mon amour… J’étais à l’hôpital ce matin, c’est fini… Les médecins pensent que j’ai tenu jusque là car j’avais besoin de te dire au revoir et de m’assurer que tout allait bien pour toi avant de partir. Mais maintenant c’est fini. Je sens que je n’ai plus la force, je ne tiens plus.

-Mais pourquoi? Comment vais-je continuer à vivre sans toi?? lui dis-je en pleurant à chaudes larmes.

-Tu es forte, tu nous l’as prouvé. Tu vas surmonter cette nouvelle épreuve comme toutes celles que tu as surmontées jusqu’à présent, me dit-il en me serrant fort contre lui.

Je me mis à courir jusqu’aux toilettes et vomit. J’étais incapable de me relever. J’étais là, étalée par terre et je priais Dieu, la vierge Marie, … Tous les Dieux possibles et inimaginables. Moi qui n’avais jamais été croyante et qui n’avais jamais demandé d’aide malgré tout ce qui m’était arrivé. Là, je n’avais d’autre choix que de demander de l’aide et pitié à une suprématie. J’espérais qu’on m’entende.

Cette nuit, je n’avais rien dormi, j’observais Daniel. Il était faible et avait du mal à respirer. Les larmes ne cessaient de couler sur mon visage. Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le voir partir, pas après tout ça, pas après tout ce qu’il avait fait pour moi, toute la patience et toute l’énergie qu’il avait mises à me rendre vivante. C’était injuste.

De nouveau aux toilettes en train de vomir, je me mis à réfléchir. Je me rendis compte que je n’avais pas eu mes règles depuis plusieurs mois. J’ouvris tout les placards de la salle de bain et trouvai un test de grossesse.

-Mon amour, mon amour, je suis enceinte… Je ne pourrais pas le faire sans toi, lui chuchotais-je à l’oreille.

Il ouvrit difficilement les yeux.

-C’est super mon amour, je t’aime tellement. Tu trouveras la force de te battre grâce à notre bébé. Dis lui que son père l’a aimé avant même qu’il ne naisse. Dis lui que j’ai aimé sa mère comme je n’ai jamais aimé, me dit-il le sourire aux lèvres malgré ses larmes qui coulaient.

-Mais toute seule je ne pourrai pas, j’ai besoin de toi, mon amour. Une femme seule avec un bébé, je ne…

Il me coupa la parole et dit:

-Sors du cadre mon amour, comme tu as toujours fait toute ta vie. Je t’aime.

Ses yeux se fermèrent. Je me blottis contre lui, il me serra fort.

DECEMBRE

Ce 1er décembre, je marche au milieu des superbes feuillages d’automne. Je me sens forte, prête à affronter ma vie, ma nouvelle vie. Je rentre à la maison et arrache les feuilles du calendrier jusqu’à arriver au mois de décembre.

« Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus ». Belle citation pour commencer le mois… Je ris, ce que je n’avais fait depuis la mort de Daniel. Je me mis à rire aux éclats en pensant à mon amour. On aurait pu rire ensemble,… mais cette vie est finie, il faut que je l’accepte. J’ai un bébé qui compte sur moi désormais. Je vais être forte pour lui, pour Daniel.

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Gisèle Les mois de l’année

Quel rêve, mon Dieu ! Quel rêve ! J’en ai les sangs tout retournés ! Il est vrai que mon prénom, Emmanuel, signifie « Dieu est avec nous ». Mais quelle surprise tout de même, de me retrouver au firmament, doté comme le Dieu messager Hermès, de petites ailes aux talons, en train de survoler la France !  Non ! Ce n’était pas du tout un cauchemar mais plutôt une injonction de faire, envoyée sans doute, par mon inconscient, au fur et à mesure que défilaient sous moi les merveilleux paysages de ma patrie vénérée que je m’efforce de gouverner. Il est vrai qu’hier, c’était le premier jour de l’année 2018, consacré aux « Bonnes Résolutions » que l’on se promet d’appliquer tout au long de l’an.

Vite ! Prenons le crayon à papier que j’ai repris subrepticement sur le cercueil de mon ami Jean d’Ormesson et notons sur le champ toutes ces injonctions, même si nous ne pourrons (ni ne voudrons…) les respecter toutes.

Janvier.

Quel temps ! La bien nommée tempête, « Carmen », secoue sa colère et sa rage sur les côtes de la Manche et fracasse tout ce qui est à sa portée. Déteste-t-elle le ménage ? Il semble que oui à voir l’ardeur qu’elle met à semer le désordre et les dégâts. Et s’il est vrai qu’en avril ne te découvre pas d’un fil, ne parlons pas de l’hiver ! Les normands l’ont bien compris : tous ceux que je distingue sont frileusement blottis dans des suroits bien étanches. Carmen ruisselle littéralement : encore une zone sinistrée à prendre en compte, dans le budget de l’Etat.

Février.

Conduit par mes pieds ailés, je fends l’air avec aisance et légèreté, cabriolant et planant à tour de rôle. Quelle jouissance ! Si j’osais, je me dirais heureux comme un poisson dans l’eau ! J’envie le Père Noël, qui, chaque année, sur un traineau, parcourt ainsi les cieux. Mais, j’y songe : emmène-t-il parfois, avec lui, la Mère Noëlle ? La pauvre ! Toujours reléguée aux cuisines ou à l’atelier des jouets, il me semble qu’elle mériterait bien cette petite récréation. Résolution : ne pas oublier de proposer à ma Brigitte à moi un tour en deltaplane. Elle s’est lassée de l’hélicoptère gouvernemental. M’accompagnera-t-elle le neuf février à Pyeongchang, en Corée du Sud pour les Jeux Olympiques d’hiver ? De plus, la France gagnera-t-elle des médailles, cette fois-ci ? J’ai bien envie d’emporter ma tenue, mes bâtons et mes chaussures de ski : si je ne fais pas tout moi-même…

Mars

Au loin se profile la pointe de Penmarch en Bretagne, Carmen a obliqué vers l’est et quelques rayons de soleil percent la lourde couche nuageuse. Ces champs reverdis, c’est le printemps qui s’annonce. Et voici, mais oui, la ville de Brest et sa rade. J’entame ma descente et je survole la rue de Siam. Le fantôme de Prévert m’accompagne. Il ne pleut pas sur Brest aujourd’hui : « rappelle-toi Barbara, oh Barbara, quelle connerie la guerre ». Oh oui ! Quelle connerie la guerre ! Rappelle-toi Emmanuel : Toujours. Toujours ! Toujours privilégier la parole, le discours, le dialogue, la concertation, l’échange, la relation diplomatique, la médiation, le trafic d’influences, les réseaux sociaux et j’en passe, au langage des bombes .A ce sujet, j’ai du travail en perspective…Mais quelle récompense si j’obtiens des vendanges de paix qui seront bien celles de l’amour que je porte à l’humanité tout entière.

Avril.

«  Avril, la douce espérance ! » En Touraine, les giboulées de mars ont cédé la place à un zéphyr léger et parfumé des fleurs de lilas qui décorent les jardins. Mon Amiénois est plus sévère et brumeux, c’est pourquoi j’apprécie la douceur de ce Vendômois riche et discret, parsemé de blancs châteaux à chaque coude de rivière. Il fait bon vivre en Val de Loire ! L’air est pur et la pollution moindre. Comme j’aimerais donner à chaque région française le cachet et la douceur qui en font son charme. Ne pas oublier d’en parler à Nicolas…ou plutôt de le lui suggérer en musique, (celle de Lully peut-être ?) car « la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». Le pauvre ! Il a déjà tellement avalé de couleuvres avec le décrié aéroport de Notre Dame des Landes, que les mots n’ont plus de pouvoir sur lui…La musique…Peut-être…Pourquoi pas ?

Mai.

La végétation, vue du ciel, est un feu d’artifice de couleurs, d’harmonie et de senteurs. Le chaud soleil éclaire les pétales et illumine la rosée. Il est lamentable, toutefois, que la vallée du Rhône soit parcourue inlassablement par ces millions de voitures multicolores, collés aux voies routières et qui jouent les chenilles processionnaires. C’est un défilé ininterrompu et bruyant dont les relents de diesel montent jusqu’à moi. Vite ! Gagnons les nuages plutôt que de « tomber en esclavage » de cette pollution. J’ai la suprême chance d’ être tombé en amour  depuis plus de vingt ans, et, mes deux alliances en témoignant, d’y rester, aux côtés de mon aimée Brigitte.

Juin.

Voici la Camargue, ses étendues plates et grises où étincelle parfois, le vert cru d’une rizière. Un vol de flamants roses jaillit sur ma droite et m’accompagne sereinement dans mon voyage. Quelle splendeur ! La couleur rose vif unique, qui transparaît sur leurs ailes n’a rien de comparable. Comme Jacques Prévert,  je suis allé au marché aux oiseaux, dans l’ile de la Cité à Paris, où mes oreilles ont été accueillies en fanfare par un concert de chants, de cris, de ramages, de gazouillis et de trilles. Quant à mes yeux, c’était un carnaval de couleurs qui les avait éblouis, depuis le plumage du cacatoès en passant par celui du bengali, ceux des minuscules oiseaux-mouches, sans oublier les magnifiques plumes aux tons de pêche des autruches. Mais je n’ai jamais retrouvé le rose carminé des ailes de flamants roses. Il existe déjà nombre de réserves naturelles en Camargue mais pourquoi ne pas en ajouter une autre encore, dédiée aux flamants ? En parler à Nicolas.

Juillet.

Les syndicats vont-ils ordonner des grèves cette année ? Il semble bien que oui… Gérard Colomb, mon ministre de l’intérieur, va serrer les lèvres et  plisser son front. L’atmosphère, au ministère, sera bien lourde cette année, mais ce ne sera pas celle de Gérard :   Atmosphère, atmosphère, est-ce qu’il a une gueule d’atmosphère,  ce cher Gérard ??? Pas du tout. En tous cas, il va subir de plein fouet la bataille. De plus, ses collègues ont beau le surnommer, son « Altesse Sénilissime », il ne portera certainement pas la couronne de la galette des rois ! Bouh ! Que je suis méchant !

Août.

Je songeais pour Nicolas à lui faire écouter de la musique de Lully, mais serait-ce bien approprié ? Au cours d’une conversation à L’Elysée, il m’avait confié son amour pour le blues : « Le blues, j’adore ! », m’avait-il dit, voilà ses propres termes. Pour adoucir son humeur morose, je pense donc, plutôt, à lui offrir mon exemplaire dédicacé des  Blues Brothers : «  Everybody Needs Somebody to Love ».

Mais voilà que j’essuie mon front trempé de sueur : Dieu que la chaleur est lourde ! Je jette un œil sur la terre : partout des champs desséchés, couleur de paille car la moisson vient de se terminer. Nos cultivateurs ne font certainement pas en  mai ce qui leur plaît mais les durs labeurs des récoltes de fin d’été leur font exécuter ce qu’ils pensent devoir faire et, de cela, je leur suis très profondément reconnaissant. Allons ! Stéphane ! Ne le prends pas de travers ! Allonge un peu les subventions pour nos pauvres agriculteurs qui nous nourrissent avec tant de peine.

Septembre.

Quel magnifique parterre d’asters mauve se trouve au dessous de moi : où suis-je cette fois ? J’ai vogué au gré des courants tout en continuant mes songes. Voyons ! Ah ! Là-bas, sur ma droite, je distingue Bordeaux : me voici en Aquitaine, où j’avais admiré chez un ami, autrefois, des grappes odorantes de glycines, dont la superbe couleur rivalise avec celle de ces asters, inodores, malheureusement.

Pourquoi pensé-je, tout à coup à Hélène Grémillon ? Son livre, « Le confident », m’avait beaucoup plu. Peut-être parce qu’une de mes ferventes admiratrices, Mimie, pour ne la point nommer, m’en avait conseillé la lecture. Mon petit doigt me dit, d’ailleurs, qu’elle aimerait bien récupérer l’exemplaire de ce même livre qu’elle a prêté à Gisèle, il y a déjà un certain temps…

Octobre.

Mais que vois-je ? Me voici de retour à la « Lanterne », jouxtant le parc du château de Versailles. C’est notre petit nid d’amour, à Brigitte et à moi-même, où nous avons tout loisir de nous reposer des fastes de la République. Nous sommes seuls, hélas, car j’ai fait le choix de ne pas avoir d’enfant, Brigitte ne pouvant m’en donner. J’ai quelques regrets parfois et j’imagine un bel enfant blond, aux yeux bleus, mon fils, très fier, offrant à Brigitte pour la Fête des Mères, un dessin colorié avec amour.

Allons ! Secouons-nous ! Les regrets sont stériles. Je longe la pièce d’eau du parc de Versailles. Le spectacle des Grandes Eaux est terminé, mais je suis avec intérêt le vol de quelques libellules dont la délicate transparence des ailes évoque un vitrail subtilement colorié.

Novembre.

Mois triste et ténébreux. Le soleil se meurt et la terre s’enfonce dans le deuil. D’un coup de mes talons ailés, je gagne les Alpes. Voici le Mont Blanc en majesté, éclairé par le soleil, trônant au dessus de la grisaille des nuages. Si j’osais ? Eh bien, j’ose ! Mes ennemis ne me surnomment -t-ils pas Jupiter ? Me voici sur la pointe extrême du Mont Blanc, sommet de l’Europe, mon Olympe à moi. Le soleil darde ses rayons sur la neige éblouissante qui se détache sur le firmament presque noir de la haute atmosphère. Je ne sors pas du cadre : je m’assieds comme Dieu Le Père, rêvant d’avoir autour de moi la Sainte Trinité et, pourquoi pas ? La Vierge Marie…Quel rêve, mon Dieu ! J’en ai le rouge aux joues.

Décembre.

Mon rêve se termine. Me voici revenu sur terre. Tout en suçotant mon crayon, je feuillette un livre d’art floral, offert par Mimie, et m’attarde sur une composition au superbe feuillage d’automne.

Je demeure songeur. J’ai bien envie de fourrer toutes les « Bonnes Résolutions »  que j’ai prises dans une énorme noix de coco et de demander à mon dévoué Edouard, d’ouvrir tout grand la bouche : pourra-t-il avaler et digérer le tout ? C’est bien pire que les couleuvres de Nicolas, n’est-ce pas ! Et surtout, s’il y arrive, pourra-t-il faire, ensuite, confiance en son anus ??? Allons ! Allons ! Ne sois pas cruel ! Fais lui savourer, à la place, une bouchée onctueuse et suave de chocolat, sans arrière goût de grève, d’attentat, de scandale, d’impôts non digérés ou de budget en faillite !

 

Avez-vous reconnu dans « Avril la douce espérance », le poème de Rémi Belleau,  dans Stéphane Travert, notre actuel ministre de l’agriculture et dans Edouard, notre Premier ministre, Edouard Philippe ? ?

Pour la petite histoire, Mimie m’a effectivement prêté «  Le confident »d’Hélène Grémillon, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir et que je ne lui ai pas encore rendu. Comment Monsieur Le Président Macron peut-il être au courant ? ??

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Hélène : JOURNAL DE BORD

Janvier

Je déteste le ménage. Encore plus lorsqu’il faut le faire chez les autres. Nettoyer ses propres cochonneries, passe encore, mais celles des autres ! Mais je n’ai pas le choix. Grand-mère est décédée brusquement en décembre, juste avant noël. Elle a accumulé dans sa maison un tel bazar… Si l’on veut vendre cette bicoque avant la fin de l’année, il va falloir que toute la famille y mette la main à la pâte.

Comme d’habitude, mes tantes ont tout organisé. Elles sont arrivées la veille d’Abbeville et ont préparé ce matin un repas « qu’on prendra sur le pouce », a dit tante Roberte. Elle a également réparti les tâches : Lucienne à la salle de bain, « pour trier les médicaments et laver les toilettes »,  Charles dans les chambres, « pour vider et démonter les armoires, lui qui est si bricoleur »,  « Marie-Christine et moi nous nous occuperons de la cuisine car nous avons l’habitude », a-t elle enchaîné d’un air martial… Personne n’a osé la contester, surtout pas moi, qui déteste outre le ménage, les scènes de famille pendant lesquelles éclatent des rancœurs parfois enfouies depuis des siècles. Roberte m’a octroyé le grenier, je ne sais pas pourquoi, « tu tries et récupères ce que tu peux », m’a-t elle dit. Le grenier ? Est-ce parce qu’on me considère comme « l’artiste » de la famille, la farfelue, et qu’on souhaite de cette manière se débarrasser de moi, sous les toits ? Ou pour éviter que je ne commette quelque maladresse avec les bibelots en verroterie du salon ? J’étais tout à la fois vexée et soulagée. Au moins, je n’aurais pas de comptes à rendre, ni à Roberte, ni à sa cavalerie. J’ai laissé mes tantes et toute la famille qui  braillaient dans la cuisine en finissant leurs cafés, et je suis montée au troisième étage. Les escaliers qui permettent d’atteindre le grenier sont un peu raides et m’intimidaient quand j’étais gamine. « T’es grande, maintenant, t’as plus peur, hein ? » me disais-je, tandis que j’atteignais la vieille porte en bois, un peu essoufflée.

J’ai passé la matinée et une bonne partie de l’après-midi à remuer de la poussière, à rêvasser, à admirer l’envol des pigeons par la lucarne … ce qui donnait raison d’une certaine manière à tante Roberte quant à mon incapacité à gérer la situation … vers 17 heures, enfin sortie de ma léthargie, j’ai commencé à ouvrir les portes des armoires antiques qui empestent la cire et la térébenthine. Elles étaient envahies de cartons contenant des verres de toutes sortes : verres à vin, petits, moyens, grands, verres à bière, à liqueur … ma grand-mère tenait un café-cinéma –restaurant tout au bout du village, le « Joli Palace ». Même si a elle avait fini par déléguer ce genre de tâche, le nettoyage des verres l’avait occupé une bonne partie de sa vie. Soudain,  alors que j’extirpais de la troisième armoire le énième carton de verres, j’aperçus une enveloppe usée en papier kraft qui était vraisemblablement cachée derrière la tapisserie défraichie de l’armoire.

A l’intérieur, il y avait une lettre ancienne, en papier jauni, revêtue d’une écriture fine et régulière.

« Friburg sur Oder, le 8 avril 1940 »

« Ma chérie, comme me l’a m’a souvent dit maman, en avril, ne te découvre pas d’un fil. C’est d’autant plus vrai en ces périodes troublées. Prends bien soin de toi, protège-toi des frimas et de la férocité des hommes. Je voudrais tellement te serrer dans mes bras et nous envelopper tous deux d’un grand manteau de bonheur et de paix … 

 Je t’aime

 Ton Milou adoré »

J’ai soigneusement rangé la lettre dans mon sac à main et je n’en ai parlé à personne.

Février

Quelle corvée ! Ma tante Roberte a déclaré à toute la famille que nous aurions besoin de nous retrouver à la maison de mémé « au moins une fois par mois, voire même plus, sinon dans dix ans on y sera encore ». Je n’ai que ça à faire, moi, de passer ma journée  dans les trains pour venir ranger le fourbis d’une aïeule qui m’ignorait superbement quand j’étais gamine ! Mais bon, comme dirait tonton Charles, la famille, c’est sacré … donc me voilà à nouveau dans ce satané grenier, entre les toiles d’araignée et les crottes de souris. J’espère pourtant trouver d’autres lettres qui me permettraient de savoir qui étaient ces amoureux d’un autre temps. C’est peut être stupide de ma part, mais je sens intuitivement que je ne dois pas dévoiler ce que je vais trouver ici, du moins pas tout se suite. Au bout d’un moment, la pénombre du grenier ne me gêne plus. J’étale sur le plancher tous ce bric-à-brac antédiluvien, et plus je trouve de choses, plus je me sens à l’aise comme un poisson. Ces objets me donnent envie de créer des sculptures bizarroïdes à la façon des dadaïstes du début du siècle dernier. Mais soudain une trouvaille me détourne de ces élans créateurs. Cette fois-ci, c’est entre des torchons de cuisine et une cafetière en fer blanc que je déniche une lettre jaunie, soigneusement pliée. J’oublie un instant le grenier et la maison pour me plonger dans une époque révolue.

« Friburg sur Oder, le 31 décembre 1940

Ma chérie,

 Noël était bien triste cette année pour nous qui sommes si loin de notre famille, de nos amours et de notre pays. La captivité nous a pesé davantage pendant ces jours de fête. Heureusement, mon ami Bastien, ce fanfaron, s’est déguisé en  Mère Noëlle, il nous a fait rire aux éclats ! Je ne sais pas où il avait trouvé ce capuchon rouge, et ces bottes ! Un vrai trésor !  Nous avions tellement besoin de gaité ! Mon coeur, mon petit ange tu me man …

Zut ! Impossible de lire la suite ! Un liquide noirâtre a coulé sur le papier …  du café, sans doute ? Un peu frustrée, je lis la  fin de la deuxième page, à peine lisible.

« … reviendrai, quand enfin nous pourrons nous retrouver, pour toujours, pour la vie, mon amour de toujours !

 Ton Milou adoré » 

Cette lettre brûlante d’amour me surpend. Ma grand mère était une femme réservée, un peu revêche, et j’ai du mal à imaginer qu’un amant ait pu lui écrire de tels mots. Ces lettres ne viennent pas non plus de son mari puisqu’il s’appelait Jean-Emile. Je replie la lettre avec précaution et lui fait rejoindre celle que j’ai trouvée le mois dernier, dans mon sac.

Mars

Je reviens chez mémé, plus motivée que jamais. Le voyage avait pourtant mal commencé, j’avais perdu mon billet de train, et évidemment, je me suis fait contrôler entre Pérenchies et Marchiennes. J’ai eu beau expliquer presque toute ma vie au contrôleur, mémé, la maison, tante Roberte et tout le reste, il a fallu que je repaie le voyage. Je crois que je vais demander un remboursement à tante Roberte mais je ne sais pas trop comment lui dire. En tous cas, depuis la découverte de ces lettres, je me sens investie d’une mission : retrouver l’identité des tourtereaux. Peut être qu’en questionnant habilement mon oncle Charles, le plus âgé des frères de mon père, j’obtiendrais quelques réponses ? Mais pour l’instant il faut évacuer tout le bazar entassé dans le grenier. Tante Roberte a dit : « Il ne doit plus rien rester, aucune trace ! ». Et j’aime bien faire plaisir à tante Roberte, enfin, surtout quand ça ne me demande pas trop d’efforts.

Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le grenier est un fourbis invraisemblable d’objets hétéroclites amassés au fil des ans. A quatre pattes entre des vieilles planches vermoulues et le portrait d’un ancêtre improbable, je découvre quelques paperasses : deux ou trois exemplaires du  « Petit illustré » de 1928, un livre de comptes du débit de boisson daté du premier semestre 1942, et une lettre timbrée à 3 centimes. Sur l’enveloppe, je reconnais immédiatement l’écriture fine et régulière des deux premières lettres.

« Friburg sur Oder, le 15 mars 1940

Ma chérie,

Malgré la captivité, nous sentons mes camarades et moi que le printemps approche. Les vignes qui entourent en abondance la propriété de Herr Klaus Von Bingen verdoient. Les jonquilles arborent un jaune d’or qui me rappellent celles de notre Picardie chérie, et l’époque révolue où tu ornais ton chapeau de demoiselle de ces fleurettes ! Ah ! Combien donnerais-je pour retrouver ces temps bénis ! Rappelle-toi, Barbara, cette époque était celle des vendanges de l’amour, le printemps envahissait nos vies et nos cœurs d’a…

La lettre est déchirée et froissée. Je ne parviens à lire qu’avec difficulté quelques bribes de la suite, mais qui contiennent uniquement des détails insignifiants. La correspondance entre Milou et Barbara – puisque c’est son nom – commence à prendre de plus en plus de place dans mon sac et dans ma vie.

Avril

Aussitôt rentrée à Lille, j’ai consulté fiévreusement l’arbre généaloqique de la famille, réalisé avec soin par Tante Roberte il y a une douzaine d’années. J’ai parcouru les branches et les ramifications, à la recherche d’une éventuelle Barbara… mais rien en vue, et pas de Milou non plus.  J’étais très intriguée … c’était la maison natale de mémée, elle y a vécu toute sa vie. Qui étaient ces amoureux ?

Les giboulées de mars, tardives cette année, me surprennent tandis que je m’apprête à prendre mon train mensuel. En d’autres termes, il fait un froid de canard, et je ne porte qu’une petite veste jeune poussin en jean que j’ai dénichée aux puces hier matin.  Comme à son habitude, Roberte est arrivée la première. Elle sirote son café dans la cuisine avant de s’affairer. Je profite que nous soyons seules pour la questionner discrètement. Je lui parle de façon évasive des temps anciens, de grand-père, et si elle se souvient de la date de son décès.

– Ah mais on n’a jamais eu d’obsèques dignes de ce nom ! Avec toute cette histoire, ça a duré des années ! Tu n’es pas au courant ?

– Euh, non … qu’est-ce qui est arrivé à pépé ?

– Mais ton grand-père Jean-Emile a disparu ! C’était en 58 je crois. Il allait à la pêche à pied pour ramasser des coques au Hourdel, comme à son habitude, et sûrement la mer l’a rattrapé ! Elle monte tellement vite là bas ! On n’a rien retrouvé … il a été porté disparu, pendant des années, et ensuite, bien évidemment, pour l’héritage, ça a été d’un compliqué ! Ta pauvre grand-mère a eu bien du courage de continuer toute seule le Joli Palace ! Et dire qu’on a un si bel emplacement au cimetière ! Si c’est pas malheureux !

Un peu sonnée, je reprends mes esprits en montant lentement les escaliers. Les idées d’entremêlent dans ma caboche à toute vitesse.

Je crois que je suis restée plus de deux heures assise dans le fauteuil en velours cramoisi du grenier à remuer tout cela. J’ai fini par me lever pour m’activer un peu, histoire de montrer à Roberte que j’avais fait quelque chose… Dans un sursaut d’énergie, j’ai attrapé maladroitement des boîtes en carton qui trônaient au-dessus de l’armoire numéro cinq , la plus grande, celle que je n’avais pas encore ouverte. L’un des cartons est alors tombé au sol, déversant tout son contenu. Des photos ! Le carton recelait un trésor : des centaines de photos couleur sépia … J’ai passé un long moment assise par terre, dans la poussière, à contempler les portraits défraîchis de mes ancêtres. Un jeune homme alerte, aux boucles blondes et au regard franc me souriait sur l’une d’entre elles. Il posait avec un violon, de façon un peu gauche. Un piano servait de décor à cette mise en scène. Mais c’est ce qui était écrit au dos de cette photo qui m’intrigua :

« On dit qu’au delà des mers 
Là-bas sous le ciel clair
Il existe une cité 

Au séjour enchanté …  J’ai deux amours ….

Pour toi, Barbara chérie, et souviens toi, la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots !

 Milou

Paris, juin 1938 »

 Quand j’ai repris le train de 20 heures pour Lille, je cachais la précieuse liasse au fond de mon sac. Le regard de Milou m’obsédait.

Mai

Je n’osais pas montrer les photos à Tante Roberte, j’étais certaine qu’elle voudrait les garder. N’était-elle pas en quelque sorte la mémoire de la famille à elle  seule ?

Mais de retour à la maison de mémée, je profite de son absence pour discuter avec tonton Charles. Il a terminé depuis plus de deux mois de démonter les lits des quatre chambres, s’attaquant maintenant aux armoires. L’une d’entre elles est affublée de moulures chargées, style Louis Philippe. Mon oncle est plié en deux, tout au fond de l’armoire. Je le rejoins à l’intérieur tandis qu’il essaie vainement de  décrocher la porte de gauche.

– Tonton, TONTON !

Mon oncle qui a fêté brillamment ses soixante-dix ans le mois dernier est un peu sourd d’oreille. Je lui tends la photo, qu’il attrape en tremblotant.

– Tonton, tu le connaissais, ce Milou ? C’était un de vos copains de régiment ?

– Fais voir un peu ça …  Ah ben oui, il est bien jeune, là, elle date de quand, cette photo ? Il en a fait valser des cœurs, à l’époque ! Sacré Milou ! Toutes les filles du village tombaient en amour en le voyant !

– Tonton, c’était qui, ce Milou ?

– Mais c’est mon grand frère, pardi ! Jean-Emile ! Jean-Emile Desquennes ! Ou Milou si tu préfères !

Comme un feu d’artifice, la réponse de Tonton Charles m’illumine. Devant moi, apparaît la figure épanouie de ce grand-père inconnu, disparu par deux fois, la première fois à cause de la mer, la seconde fois par la faute du silence de sa famille. Car du vivant de ma grand-mère, ni le nom de Milou ni celui de Jean-Emile n’étaient prononcés.

Juin

Le mois de juin s’étire mollement dans les rues de Lille. Ce matin, j’ai décidé d’aller au « marché aux oiseaux ». C’est notre langage codé pour parler de la chasse au beau gosse, à ma copine Odette et moi … Aux Halles, alors que je rends la monnaie au poissonnier – j’adore les  crevettes grises, c’est mon péché mignon – je rencontre un grand type affublé d’un accent allemand prononcé. Il me rappelle vaguement mon grand-père, à cause de son physique, ou peut être parce qu’il est allemand ? Au fait, où en est mon enquête ? Je l’ai un peu oubliée ces temps-ci ! Je dois absolument continuer mes recherches … Et tant pis pour le beau gosse ! Un peu coupable, je rentre chez moi pour déguster quelques crevettes tout en relisant les lettres de pépé Milou.

Je sais maintenant qui se cache derrière cette signature. Mon grand-père Jean-Emile Desquennes, tenancier du café-restaurant Le Joli Palace. Il était soldat de première classe durant la deuxième guerre mondiale. Arrêté et prisonnier de guerre dès janvier 40, il fut vraisemblablement commis agricole dans une ferme d’un des nombreux Wehrkreis allemands, tout près de Dusseldorf, si j’en crois quelques mots griffonnés à la hâte au dos de l’une des photos :

« Friburg sur Odessa, février 1942,  carnaval de Dusseldorf »

Sur cette photo, les hommes portent des chapeaux en carton, des robes de femmes et des talons hauts. Ils ont une mine joviale mais si je compare la tête de mon grand père lors de ce carnaval improvisé à celle prise avec le violon, il est très amaigri.

Lors de ma visite mensuelle à la maison de mémé, je n’ai trouvé qu’un patin à roulettes -va savoir où est passé son jumeau – un pot de rillettes moisi, une boîte de boutons de nacre et des tonnes de moules à gâteaux. Rien en tous cas qui puisse m’aider dans ma recherche.

Juillet

Ce matin, Odette m’a appelé. Elle était victorieuse : « J’ai déniché l’oiseau rare au marché aux oiseaux ! » m’a-t elle dit, fière de son jeu de mots. Elle m’a donné rendez-vous chez elle, pour une « soirée mémorable » selon elle.

Lorsque j’ai sonné, un grand noir tout souriant m’a ouvert la porte. Il m’a dit qu’il s’appelait Awa, qu’il venait de Côte d’Ivoire et qu’il était ravi de me connaître. Ainsi, c’était lui, l’oiseau rare d’Odette … Confortablement installés dans des poufs violet et orange, nous avons regardé tous les trois un vieux film en noir et blanc d’avant guerre dont ne me souviens plus du titre, tout en sirotant du bissap  venu tout droit de chez Awa. Odette voulait faire découvrir à son petit ami « les merveilles de la culture française » et son goût immodéré pour les films d’avant-guerre. Soudain, alors que je commençais à m’assoupir, un retentissant « Atmosphère, atmosphère, est-ce-que j’ai une gueule d’atmosphère !!!???? » déclamé par une Arletty en pleine forme m’a réveillée brusquement. Plutôt hermétique face à la gouaille parisienne de l’actrice, j’ai pensé que mon atmosphère à moi, ce n’était ni Arletty ni l’Afrique, mais Barbara et son amoureux transi. Et aussi ce grenier plein à craquer de leurs souvenirs … Plus j’extirpais des caisses et des armoires tous ces objets devenus inutiles, plus j’étais assaillie de questions.

A la maison de mémée, Roberte fuit comme d’habitude mes questions, Tonton Charles, lui, n’est avare ni en anecdotes ni en bavardages sur sa jeunesse. Il m’a raconté que son frère était très gai, « un vrai fanfaron ! » m’a-t il assuré. « Moi, bien sûr,  j’étais jaloux … quand nous étions tous petits, par exemple, à la galette des Rois, c’est lui qui il avait toujours la fève ! Et une fois, quand on était jeunes, avec Violette et Barbara  qui venait d’arriver on a … ». Mais Roberte et Lucienne  sont alors entrées dans la pièce et ont coupé net les confidences de mon oncle.

Août

          J’ai découvert une nouvelle lettre de mon grand-père entre des dentelles parfumées à la naphtaline et des boîtes de bonbons Vichy. Elle date de mars 1944. Il inventorie tout ce qui lui manque, de la pêche au gâteau battu, en passant par les câlins avec Barbara. La captivité devient insoutenable.

 «  Barbara, nous sommes au mois de mars. Si je ne suis  pas revenu en mai, fais ce qui te plait, mais je t’en prie, oublie tout cela, notre amour et toutes ces lettres … sache que  je chérirai pour toujours ton tendre  souvenir.

 Ton Milou qui t’aime »

Le blues, j’adore, mais à petite dose. Car avoir un vrai blues, ça, non, je déteste. Et cette lettre me fiche un vrai bourdon.  L’amour est éphémère, surtout en temps de guerre.

Septembre

J’ai pioché au hasard des rayons de la médiathèque de Wazemmes un roman pour m’occuper dans le train. Il s’appelle « Le confident ». Il est écrit par une certaine Hélène Grémillon. Grâce au titre, j’imagine une aventure amoureuse à l’eau de rose, un récit facile à lire, distrayant. Mais ce n’est pas le cas. Calée dans mon siège de TER, je dévore le bouquin qui raconte des histoires de lettres anonymes reçues par une certaine Camille, une histoire de secret de famille sur fond de seconde guerre mondiale…  et si j’avais pris le livre juste à côté de celui-ci dans les rayonnages ?

Le voyage m’a paru court cette fois-ci, la lecture y étant sans doute pour quelque chose. Dans le grenier, je découvre au fond d’une malle en bois un service en porcelaine. Les myosotis, bleuets, roses et autres fleurettes ornent des centaines d’assiettes et de plats, soigneusement emballés dans du papier journal. Comme une petite madeleine, ces décorations naïves me rappellent la végétation soignée de la cour de mémée, quand j’étais petite. J’aimais y passer de longues heures, alors que les « grands » prolongeaient indéfiniment des repas à mourir d’ennui. Les grappes odorantes des glycines et le poivre de la menthe me chatouillent gentiment les narines, remontant à la surface de mes souvenirs. Mais il est déjà l’heure de partir. Et moi qui ait passé mon temps à rêvasser ! La vaisselle et les papiers journaux emplissent le grenier. Tant pis, ils attendront le mois prochain.

 Octobre

          De retour chez mémée, je constate que les journaux que j’ai éparpillés sur le sol du grenier n’ont pas bougé, ni la vaisselle … pendant mon absence, une Mary Poppins providentielle aurait pu m’épargner la corvée qui m’attend … Tiens ! Je n’avais pas remarqué la fois dernière que ces paperasses étaient si anciennes. L’une de ces feuilles de choux est datée du 23 juin 1944. Une année qui m’interpelle.

LE COURRIER PICARD

UNE FETE DONT ON SE SOUVIENDRA

A l’occasion de la fête des mères, les enfants de notre commune ont chanté et dansé de jolies farandoles, déguisés en petits animaux. La délicate transparence des ailes de libellule, les jolis minois des lapins, l’allure comique des canetons ont fait de ce beau spectacle un moment inoubliable, qui a réjoui petits et grands. Une célébration digne des recommandations du Maréchal  et de notre gouvernement. N’oublions jamais de célébrer nos mères, vaillantes et …. »

Je ne m’appesantis pas sur la suite qui suinte la propagande de Vichy et la collaboration. Découragée, je parcours distraitement le reste du journal quant un encart retient mon attention :

« Grande rafle organisée par la gestapo ce mois-ci : 12 résistants saboteurs et 5 juifs arrêtés –  l’un de ces derniers individus travaillait de façon illégale dans un établissement de débits de boissons de notre village. La patronne, Mme D. a accompli un acte exemplaire de citoyenneté et de patriotisme en révélant à la gestapo l’origine juive de son employée. »

Novembre

          Je n’en reviens pas. Roberte devient complètement folle ! Depuis ma dernière visite, elle a accumulé un tas de bazar dans la cave de la maison. On y trouve le fauteuil en velours que j’avais évacué du grenier, la table de nuit en marqueterie de mémée, et d’autres choses toutes plus inutiles les unes que les autres. Elle me demande de vider le grenier et en profite pour remplir la cave ! Comme il reste des caisses complètes de fantas, de bangas et de bières dans la cave, elle invite ses copines et la famille à des petits apéros improvisés dans ce lieu improbable.

« J’ai voulu sortir du cadre, tu comprends, la routine, la cuisine, c’est fatiguant  et ennuyant, à la fin ! On est bien à la cave, non ? Et il fait bon, avec la chaudière ! C’est cosy, comme disent les anglais ! »

Quand je pense que c’est moi la soit-disante originale de la famille ! Il a fallu que j’organise une réunion au sommet, pour mettre les choses au clair. Ma tante a un peu râlé, mais je suis parvenue à mettre fin à cette débauche. Avec toutes ces histoires, je n’ai eu le temps que de m’occuper du secrétariat du grenier. Un meuble magnifique, en bois de fruitier sculpté. Dans ses tiroirs, une découverte émouvante m’y attendait : nichée dans une boîte en fer blanc d’hameçons, une lettre à l’écriture inconnue sommeillait.

« Mon amour,

La vie devient impossible pour moi ici. J’ai beau prier la vierge Marie tous les soirs, implorer les bouddas et même les dieux païens de nos ancêtres, je sens que la menace du nazisme plane sur moi et devient de plus en plus réelle. Je songe à partir, quitter la région, mais je ne sais par quel moyen.

Prends soin de toi.

Ton amour, Barbara »

Décembre

          Tandis que je trie les photos du grenier, je tombe sur l’une d’entre elles que j’ai déjà scrutée des centaines de fois. Cette fois ci je l’examine à l’aide d’une loupe – un cadeau récent d’Odette pour m’aider à jouer les détectives. C’est une photo prise devant les cuisines du Joli palace. On y voit Barbara et tous les autres employés, qui entourent ma grand-mère, raide comme un piquet. A l’arrière des personnages, comme une ode à la vie, les aubépines et les érables du jardin revêtent de superbes feuillages d’automne. Ils arborent des petites feuilles étoilées que j’imagine colorées de jaune, rouge, orange vif. Mais c’est une autre étoile, toute petite et bien visible à la loupe, brodée sur le chemisier de Barbara, qui me fait frémir.

Le grenier est vide à présent, comme le reste de la maison. Nous avons réussi à la vendre à monsieur Pezat, le boucher-charcutier du coin de la rue. Je crois que je ne reviendrai plus dans le grenier de mémée.

«  Je pense que ta grand mère avait une haute idée de la France et de son berger à la moustache enneigée … comme on dit dans mon pays, « qui avale une noix de coco fait confiance à son anus. » mais je suis sûr que c’était une bonne personne !  Elle a juste fait des mauvais choix au mauvais moment », me  murmure Sissotto, philosophe et fataliste. Voilà déjà un mois qu’il est entré dans ma vie. C’est un grand ami d’Awa. Car j’ai découvert que la communauté ivoirienne était peuplée d’oiseaux merveilleux, et Sissotto en fait partie.

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Mimie : chronique d’une année

Le 1er janvier de cette année, je n’ai pas fait comme d’habitude, à prendre de belles et grandes résolutions que je ne tiendrais pas. C’est fini, ça, je suis devenue réaliste. Vouloir devenir raisonnable et me mettre au régime, non alors !!, surtout en pleine période de galette des rois, c’est grotesque, irréaliste et irréalisable et puis, que voulez-vous, j’ai des comportements et des goûts incompatibles : je suis gourmande et je voudrais être mince, j’aime avoir une maison nickel et je déteste le ménage, je n’apprécie pas les airs de sages que se donnent souvent les vieilles gens en disant telle ou telle expression et pourtant j’aurais tant aimé entendre ne serait-ce que la voix d’une seule de mes deux grands-mères me susurrer « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». Dieu, ou Dieu sait qui, m’a faite tout de même bien bizarre !!

Aujourd’hui, en début d’après-midi, j’étais sur l’autoroute et devant moi s’étiraient des nuages, de magnifiques nuages qui par endroits laissaient passer un peu de ciel bleu. Un œil sur la route, l’autre « dans les nuages », je m’évadai un peu, j’étais attirée par ces masses délicates et cotonneuses, aux contours changeants. Elles évoluaient sous l’emprise du vent, mais je ne le sentais pas comme cela, pour moi c’étaient les nuages qui décidaient eux-mêmes de leur forme, de leur parcours, un peu comme un enfant qui lâche spontanément la main de son parent pour aller cueillir une fleur. Ces nuages ne connaissaient pas de frontière, ils étaient libres d’aller où ils voulaient, de cacher ou non le soleil, de s’évanouir dans le ciel en laissant une petite traînée derrière eux, comme un léger soupir, un regret ou de se regrouper pour manifester peut-être un gros mécontentement. Je pensai : et si j’accrochais un message à un nuage ? Aussitôt dit aussitôt fait, une fois rentrée à la maison, je pris une grande échelle et grimpai, grimpai, grimpai avec à la main une attache métallique pour les boules de Noël et mon message embroché dessus.

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Nous sommes début février. Cela fait maintenant quinze jours que j’ai accroché mon message à ce nuage qui transporte ces quelques mots : « Bon pour un jour de bonheur à celui qui trouvera ce message » et j’avais noté au dos mon adresse mail. Bon, c’est sûr que je n’avais pas assez réfléchi car comment aurais-je pu réaliser le bonheur de quelqu’un que je ne connaissais pas, je ne suis pas la Mère Noëlle qui connaît les désirs de chacun. De plus la notion de bonheur est bien personnelle et culturelle : pour l’un ce sera d’avoir assez à manger pour lui et sa famille, pour l’autre ce sera de savoir dessiner, pour un autre encore, ce sera d’apporter la guérison à tel proche atteint d’un cancer ou de se promener dans la nature et de découvrir au détour du chemin un perce-neige ou une orchidée sauvage, ou même pour un enfant du désert de nager comme un poisson dans l’eau.

Me voilà bien, comment ferais-je si j’avais une demande et que je ne sache pas y répondre. J’en étais là de mes réflexions un soir de vent violent quand j’ouvris la messagerie de mon ordinateur : rien d’intéressant, et puis soudain la page en cours s’effaça, j’eus un écran noir sur lequel défila en boucle un seul mot, répété à l’infini : « Hello ». Je fixai ce message qui passa sous mes yeux, interdite, puis au bout de trente secondes à peine, tout redevint normal et mon ordinateur fonctionna de nouveau. Avais-je rêvé, avais-je appuyé malencontreusement sur je ne sais quelle combinaison de touches, je ne sus quoi penser. Je me demandai si c’était là une réponse à mon message ou si c’était le pur hasard. Je restai bien perplexe.

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Le temps passa, nous étions en mars et je perdais peu à peu tout espoir d’une réponse à mon message car je ne pensais pas que ce « Hello » sur mon ordinateur en avait été une. Un jour pluvieux, je scrutais le ciel à la recherche d’un éclat de ciel bleu, mais j’avais beau regarder, le ciel était si bas, si lourd que l’on ne distinguait même pas les nuages qui pourtant se déversaient généreusement sur nous. Il faisait froid dehors et je décidai de m’installer devant le feu de cheminée. J’aime bien, l’hiver quand il fait froid et que je n’ai pas à sortir, me lover tranquillement dans un fauteuil avec un livre. Ce jour de pluie m’inspira d’aller cueillir dans la bibliothèque un de mes vieux livres de Prévert : « Paroles » et relire le magnifique texte sur Brest : « Rappelle-toi Barbara ». Ressortir mes livres de Prévert et celui de Baudelaire « Les fleurs du mal » me ramène à mon adolescence où j’y étais très souvent plongée ; j’avais l’habitude de laisser des feuilles blanches arrachées au plus petit des carnets oranger Rhodia en guise de marque-page sur mes textes préférés. J’ai toujours plaisir maintenant à relire ces pages, comme une redécouverte de ce qui me touchait alors à travers les textes marqués ainsi.

Donc ce jour-là, je cherchais « Rappelle-toi Barbara », je le retrouvai assez vite grâce à la petite feuille blanche, mais, surprise, la feuille n’était pas blanche, d’une écriture que je ne connaissais pas, il était écrit ces quelques mots  : « vendanges de l’amour ». Stupeur, sans tremblements toutefois, d’où venait cette écriture inconnue dans « mon » livre, ce livre que je vénère particulièrement entre tous, qui m’a suivie dans toutes mes « péripéties déménageuses », bien jauni par les ans, les pages parcourues tant de fois au creux de mon douloureux mal-être d’adolescente. Non seulement « on » s’était permis de rentrer dans mon intimité, mais en plus « on » s’était permis de la profaner et de plus « on » y avait laissé la trace de sa profanation. Il y avait là quelque chose du viol qui me bouleversa profondément, une fois passés les moments de stupeur puis de colère. Je me concentrai sur ma respiration, retrouvai peu à peu mon calme et regardai de nouveau cette feuille : à bien y regarder, l’écriture n’était pas laide du tout, les mots étaient même joliment calligraphiés ; je ne comprenais pas ce qui s’était passé, quelqu’un venu chez moi avait-il ouvert un livre de la bibliothèque, ça c’était possible, qu’il prenne celui-ci particulièrement pouvait arriver bien sûr, mais qu’il écrive quelque chose sur mon marque-page, là il fallait oser !!!

Et puis que signifiaient ces mots, si encore cela avait été un commentaire élogieux sur ce texte, à la limite j’aurais pu accepter cette hypothèse, mais là, non, il n’y avait aucun rapport. « On » avait mis le titre de ce qui me semblait être une chanson de Marie Laforêt, j’aime bien Marie Laforêt, mais cette chanson-là ne fait vraiment pas partie de celles que j’aime de son répertoire. Je pensai que peut-être c’était le titre d’un livre que je ne connaissais pas ou qu’il y avait une référence qui m’échappait au texte de Prévert et je cherchai sur internet. Non, rien de particulier, ce n’était bien que le titre d’une chanson, je lus les paroles et l’une d’elles me parla : « Car la vie toujours rassemble, oui la vie toujours rassemble, malgré tout, ceux qui se quittent un jour ». Je n’avais jamais porté attention aux paroles de cette chanson et elles me plurent. J’espérais encore une réponse à mon message accroché à un nuage en janvier, était-ce cela ?

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Le 1eravril est arrivé, j’aurais été d’accord pour me découvrir d’un fil si cela avait pu me donner une réponse à l’intrusion dans mon livre, que je n’oubliais pas, et même de deux fils si j’avais eu des nouvelles de mon message. Il faisait beau ce jour-là, un ciel bleu sans le moindre nuage et je sortis faire une ballade dans la nature. Les premiers moments de soleil au printemps sont si agréables après l’hiver et les giboulées de mars, ils portent la promesse des beaux jours et mettent chacun en joie ; moi cela me donne envie de gambader en sautant et chantant comme une fillette !!!

Je me promenais donc sous le soleil quand soudain il plut à verse ; je me précipitai sous un arbre pour attendre que cela cesse et je m’aperçus avec étonnement qu’il ne pleuvait qu’au dessus de l’arbre sous lequel je m’étais réfugiée. C’était étrange, je me demandai en riant intérieurement si c’était moi que le ciel voulait arroser ? Pour avoir la réponse, je sortis de sous l’arbre et courus au milieu du pré vert qui s’étirait devant moi : étrangement la pluie me suivit tandis que le soleil inondait à nouveau l’arbre de ses rayons. Je me déplaçai de nouveau hilare, la pluie se déplaça avec moi !!! Je nageais dans l’étrange  !!! Pour tordre le cou à mes doutes, je me dirigeai à pas lents à l’orée du bois tout proche : la pluie progressait avec moi, à mon rythme.

C’était fou, je ne savais que dire, que faire, que penser. Je voulais téléphoner à quelqu’un, mais comment expliquer ce qui m’arrivait, je repensai à la phrase de Wagner : « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. », moi l’ennui, c’était que je n’avais même pas dans mes cordes une connaissance suffisante de la musique pour tenter de transmettre ce que je vivais.

Une pluie surnaturelle mouillant autant qu’une pluie normale, je retournai à ma voiture m’abriter, ruisselante déjà ; j’étais bien la seule personne à des lieues à la ronde réfugiée dans sa voiture avec les essuie-glaces en marche. Mes pensées se noyaient dans un abîme de perplexité, il me fallait bien admettre que ce que je vivais n’était pas normal, que si ce n’était pas normal, c’était qu’il y avait une raison qui échappait à ma raison. Et tandis que mon esprit s’ouvrait à des mondes inconnus, la pluie devint de plus en plus forte et le bruit dans la voiture carrément insupportable, m’agressant tellement les oreilles que je dû sortir, tant pis si je me mouillais ; d’ailleurs, j’étais déjà trempée, je ne pouvais l’être plus. Je sortis et instantanément la pluie s’arrêta ; par réflexe je regardai le ciel et vis un nuage qui se décomposa sous mes yeux pour former le mot « HELLO » suivi de plusieurs points d’exclamation comme je le fais souvent quand j’écris. Que m’arrivait-il, qui m’envoyait ainsi ces « Hello », que je voyais comme des signes de vie ??? Je rentrai chez moi avec une tonne d’interrogations.

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Il ne se passa objectivement rien au mois de mai, sinon que je triturais dans mon esprit les événements particuliers de ces derniers mois, survenus depuis que j’avais accroché mon bon pour un jour de bonheur à un nuage :

  • La coupure de mon ordinateur avec le mot Hello qui défilait
  • Dans le livre-clé de mon adolescence, cette inscription manuscrite « Vendanges de l’amour » avec peut-être cette phrase que j’avais retenue : « Car la vie toujours rassemble, oui la vie toujours rassemble, malgré tout, ceux qui se quittent un jour »
  • La pluie sur moi seule et puis ce Hello dans le ciel avec ces points d’exclamation comme le final d’un feu d’artifice

C’était bien maigre, mais il y avait tout de même ce deuxième hello qui venait me confirmer en quelque sorte l’existence du premier dont j’avais fini par douter. Je cherchais des raisons objectives, des liens, des explications et m’ouvris peu à peu à l’idée qu’il fallait peut-être chercher en moi et non en dehors de moi. Que m’évoquait le mot hello, je pensai à une parole de bienvenue que l’on échange lors d’une rencontre, ou à un signe de vie que l’on donne à quelqu’un que l’on retrouve, donc dans tous les cas il était question de séparation et de retrouvailles, ce qui me parlait beaucoup. Mais dans quel sens travailler cela, séparation et retrouvailles, si je torturais ces mots, cela pouvait évoquer la notion de présence/absence.

Je repensai à mon offre d’un jour de bonheur et compris que mon message était ridicule : qui voudrait d’un seul jour de bonheur, pourquoi pas toute la vie, car il doit être dur de remanger du pain après avoir mordu dans de la brioche. Me vint à l’esprit une réplique d’Antigone dans la pièce éponyme d’Anouilh que j’avais adorée dans le passé : « Moi je veux tout, tout de suite – et que ce soit entier – ou alors je refuse ! ». Oui c’est cela, je n’avais pas de réponse car personne de sensé ne pouvait rêver d’un seul petit jour de bonheur, un peu comme si l’on me proposait que le prince charmant tombât en amour pour moi et que je susse par avance que vingt-quatre heures plus tard cet amour aurait disparu. Et puis je pensai aussi à ce qu’il y avait de fat à vouloir offrir un jour de bonheur : cela signifiait que je considérais que j’étais une super-nana qui avait tous les pouvoirs, que la personne qui lirait mon message n’était pas heureuse. Je m’imaginai me promener dans la rue et proposer au premier venu une journée de bonheur : au mieux il croirait que c’est une avance, au pire il me demanderait de quoi je me mêle, allant peut-être même jusqu’à me donner une gifle parce que j’aurais osé lui dire en face ou simplement croire, ou pire, lui faire subodorer qu’il n’était pas heureux.

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Si mai fut riche en introspection, je décidai d’aborder juin avec sérénité. Fini le carnaval des pensées les plus folles, je résolus d’oublier mon message, de penser à moi, de me donner de la douceur et je replongeai dans Prévert, installée dans mon hamac à l’ombre d’un saule tortueux. Une simple ficelle attachée à une branche me permettait quasiment sans effort d’obtenir un délicat balancement, je voyageais dans mon livre chaque après-midi au gré des feuilles blanches Rhodia, le bonheur quoi !!

Et puis un jour j’arrivai naturellement sur ce merveilleux poème : « Pour toi mon amour » qui commence par ces quelques mots « Je suis allé au marché aux oiseaux ». Je le relus et fus encore une fois émerveillée de sa beauté, mais également ravie de constater que déjà adolescente j’appréciais ce texte. Et puis au moment de replacer le marque-page, je vis que c’était la feuille sur laquelle était écrit « Vendanges de l’amour ». Je manquai tomber en apoplexie mais me contentai de tomber du hamac en me relevant trop brusquement.

Finie la sérénité, fini le farniente, mon esprit repartit à cent à l’heure : comment cette maudite feuille avait-elle migré de « Rappelle-toi Barbara » à « Pour toi mon amour » ??? Qui avait fait cela puisqu’il fallût bien que quelqu’un l’eût fait, car je savais bien que ce n’était pas moi !!!

J’eus le réflexe de regarder le ciel et j’eus la nette impression qu’il se riait de moi car le vent qui sévissait très haut dans le ciel modelait constamment les nuages en leur donnant des formes de points d’interrogation, devenant points d’exclamation  quelques secondes plus tard !!

Cela ne pouvait pas être plus clair : c’était un message intentionnel en langage codé. Je réfléchis et traduisis ma météo ainsi : « Pose-toi des questions » pour les points d’interrogation, et « Bon sang !!» ou encore « Et plus vite que ça !!» pour les points d’exclamation. Par chance une amie sonna à la porte à cet instant précis, j’ouvris et tandis que les nuages continuaient leur jeu d’écriture, je l’invitai à regarder le ciel et je compris que le message que j’y voyais m’était exclusivement destiné quand elle s’extasia devant la beauté d’un pareil ciel bleu sans le moindre nuage !!

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Pendant les vacances d’été, c’est le défilé des enfants, de la famille, des amis, à mon plus grand plaisir. Dès les premiers jours du mois de juillet, tout est prêt : les dahlias sont en fleurs, la glycine a peu à peu couvert la gloriette de mon jardin secret à l’arrière de la maison, les poissons rouges ont repris l’habitude de voir du monde sans disparaître dans les profondeurs de leur bassin, les tomates-cerise attendent les menottes des petits, tout est parfait.

Cette année-ci, ce fut ma fille Julia qui arriva la première. Elle défit ses bagages, but un verre de jus d’orange sans pulpe, regarda tout autour d’elle et me dit : « Il règne une drôle d’atmosphère ici et je te trouve mauvaise mine !! ». Je lui rétorquai : « Atmosphère, atmosphère, est-ce-que j’ai une gueule d’atmosphère !!!!??? ». Nous éclatâmes de rire et nous affairâmes à préparer notre liste de courses pour les desserts rituels ainsi que les intemporels : au grand plaisir de mes petites-filles, nous confectionnâmes une galette des rois, des crêpes de la Chandeleur, des bugnes de mardi gras et une bûche de Noël, puis les intemporels : des beignets aux pommes, du pop corn, mon fondant au chocolat, un flan à la vanille de Madagascar, que sais-je encore !!

Outre l’objectif de se régaler ensuite, le plaisir de cuisiner avec mes filles est de discuter tout en travaillant. J’en vins ainsi à lui parler de la trouvaille dans mon livre de Prévert. Je renonçai dans un premier temps à lui parler de mes nuages, je n’avais pas envie de l’inquiéter sur ma santé mentale !! Je voulais savoir si elle aurait pu trouver une explication logique et surtout si elle connaissait cette écriture. Elle non plus ne comprit pas comment cette feuille s’était vue recouverte d’une écriture inconnue ; quand elle l’ouvrit et découvrit les nombreux marque-pages qui s’y trouvaient, je lui expliquai l’importance qu’avait eue ce livre pour moi. Elle me dit alors qu’il n’y avait pas de hasard, que faute d’explication rationnelle, il s’agissait à son avis d’un message, d’un message d’une entité, de l’au-delà, d’une âme, d’un ange-gardien, peu importe le terme que l’on voulait utiliser. Bon, d’accord pour un message, mais lequel ???

Quand elle repartit une semaine plus tard, je lui avais finalement parlé de mes nuages et à ses yeux, elle pensait que tout était lié et que ces « vendanges de l’amour » étaient la réponse à mon message, qu’il fallait peut-être « simplement » que je m’attache à décortiquer cette réponse.

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Le mois d’août ce fut sa sœur Lise qui vint passer quelque temps. Avec elle, c’est plutôt folie et compagnie : elle arriva, fonça sur la terrasse, laissa tomber sac, valise, chaussures, et plongea dans la piscine toute habillée en me criant «  En mai, fais ce qui te plait ». Je sautai à mon tour telle que j’étais car la folie douce est si agréablement contagieuse en lui faisant remarquer que nous n’étions pas en mai ; elle me rétorqua sans sourciller tout en m’envoyant de grandes vagues d’eau qu’août n’avait qu’une syllabe comme mai, donc que cela marchait aussi, idem pour mars et juin !! Va répondre quelque chose à ça !! Elle commençait ses vacances à cent à l’heure comme une tornade, comme souvent !!

Comme Lise avait plus jeune l’habitude de fouiner dans mes affaires, dès le premier soir une fois l’excitation de son arrivée retombée, je lui montrai la feuille que « quelqu’un » avait oubliée dans mon livre, pensant qu’elle pourrait me dire quelque chose, elle regarda et me dit que cette écriture ne lui était pas inconnue. Lise a une mémoire phénoménale, il n’y avait plus qu’à attendre qu’elle cherche dans sa base de données, mais elle partit dans une improvisation musicale fort jolie qu’elle termina en me déclarant « le blues j’adore ». Je ne la ramenai pas au sujet qui m’intéressait car moi aussi j’adore le blues et nous nous mîmes à chanter en faisant un défilé dans le jardin, chacune avec un instrument imaginaire dans les mains, Lise une guitare, moi un saxo et mon petit-fils Milo clôturant la marche en faisant mine de taper dans des cymbales, bien en rythme.

Ce fut ainsi pendant les dix jours que dura sa visite. Lise ne sait pas rester sans rien faire, un peu comme moi d’ailleurs, (comme c’est étrange !!), et le dernier jour, comme il pleuvait et qu’on ne savait que faire, elle proposa de dessiner avec mes grosses craies sur le ciment du grand auvent où l’on gare les voitures, qu’il fallut bien sûr déplacer sous la pluie diluvienne !!! C’était étrange, il pleuvait très fort et nous étions tout de même dehors, mais bien à l’abri comme si nous bravions les éléments mais en toute sécurité !! Lise partit sur une fresque imaginaire, elle sait si bien dessiner, moi je me contentai de dessiner comme un enfant : un arbre et des fleurs stylisés ; quant à Milo, il décréta du haut de ses huit ans que c’était un jeu de petits de maternelle et que ça ne lui plaisait pas, il prit tout de même avant de partir une craie et, pour ponctuer sa déclaration, dessina plusieurs points d’interrogation entremêlés de points d’exclamation. Je restai saisie devant la ressemblance avec mon message de nuages après « ma » pluie du printemps. Je ne dis rien car Lise m’aurait dit « Tu es folle, femme des années quatre-vingts !! »,oui, elle m’appelle comme cela parfois, ou encore « femme des cavernes », c’est sa manière à elle de me dire des mots d’amour. Elle me trouva bien rêveuse et absente les heures qui précédèrent son départ.

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Enfin septembre arriva et avec lui le retour au calme dans la maison. J’en profitai pour relire comme chaque année « Le confident, d’Hélène Grémillon ». J’ai toujours du mal à expliquer pourquoi ce livre me touche tant, est-ce en raison de la découverte d’une mère tout amour et résignation derrière celle de l’état civil, est-ce le suspense, la douceur de l’écriture, l’arrivée progressive, derrière les apparences, d’une réalité autre, je ne sais pas ; je suis bouleversée chaque fois que je lis ce livre et je ne sais jamais saisir clairement pourquoi. Je me lovais pour cette lecture dans le hamac, une brise amicale m’offrant le parfum délicat des dernières grappes odorantes de la glycine de la gloriette. Je pouvais enfin avoir l’esprit déchargé de l’intendance des vacances des uns et des autres pendant la période estivale riche en invasions chaleureuses !!!

Je repensai à Milo et à son inscription à la craie, ce ne pouvait être un hasard, mais dans quels sens diriger ma réflexion pour comprendre tout ce qui m’était arrivé.

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C’est dans les derniers jours d’octobre que je sentis l’impériosité de donner du sens à tout cela. Mon esprit avait vagabondé sans succès dans tous les sens depuis septembre, les nuages dans le ciel « se taisaient » et Lise venait de me téléphoner : elle avait oublié de me dire cet été qu’elle s’était finalement rappelé avoir vu une écriture semblable à celle des « vendanges de l’amour » dans mon bureau/atelier. Je cherchai, cherchai, passai en revue toutes les pages écrites que je pouvais détenir, et en fait contrairement à ce que je pensais d’emblée, il y en avait beaucoup, notamment dans la grosse boîte d’archives où je conserve les cartes postales que je reçois. Celles de mes filles et de la famille, notamment celles pour mon anniversaire ou la fête des mères, je les laisse à part, presque à portée de main car elles n’ont pas la même place dans mon cœur.

Je sortis donc la boîte d’archives qui se remplit depuis des années au fil des arrivées de cartes postales, je les regardai toutes une à une, certaines représentaient de belles vues de vacances, d’autres des fleurs, d’autres des insectes, une par exemple était tirée d’une planche d’anatomie des insectes et montrait la délicate transparence des ailes de libellules, je l’avais totalement oubliée et pourtant elle était superbe. Quelques unes venaient du Japon, de Pologne, d’Amérique du Sud et je découvrais à mesure que je vidais la boîte à quel point des personnes dont on a été très proche à un moment de sa vie peuvent tomber dans l’oubli, c’est là un avantage des cartes postales sur les SMS que de garder des souvenirs que l’on peut tenir dans ses mains !!

Cela me fit repenser à la phrase des vendanges de l’amour qui dit que la vie rassemble ceux qui se sont quittés un jour. Il y en a des personnes que la vie, le temps nous ont faites quitter ou que l’on a quittées ou encore qui nous ont quittées depuis bien longtemps, mais une pensée et elles sont de nouveau là, comme par magie.

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Je continuai à réfléchir longuement sur cette phrase le 1er novembre, jour de la fête des morts. Je me mis à la fenêtre, la tête dans le vague comme quand j’étais enfant et que je m’évadais ainsi depuis la fenêtre de ma chambre au sixième étage. Il ne faisait pas très beau, iI y avait des nuages, je les voyais mais je rêvassais et n’y prêtais pas attention quand quelque chose m’obligea à revenir ici et maintenant : les nuages se déplaçaient en s’agglutinant très vite les uns aux autres et formèrent un immense rectangle cotonneux très dense aux angles bien nets à quatre-vingt-dix degrés. Dans le même temps mon ordinateur s’éteignit et une image apparut sur l’écran, une image sombre que je pris tout d’abord pour la Vierge Marie, puis elle s’éclaircit et je reconnus l’image de ma grand-mère maternelle, Victorine, qui dès que je l’identifiai rétrécit jusqu’à ne devenir plus qu’un point lumineux qui sortit du cadre de mon écran pour disparaître par la fenêtre et rejoindre le ciel où il brilla puis s’évanouit peu à peu totalement. Mon Dieu, pensai-je, j’ai une carte postale de ma grand-mère maternelle ; et je n’y ai pas pensé !!

Tandis que je la cherchais, je me maudis de ne pas y avoir songé plus tôt ; je n’ai d’elle que deux photographies, un morceau de ruban et cette carte postale qu’elle avait écrite à des amis dans laquelle elle leur parlait de son récent veuvage. Cette carte que j’avais mise sous verre et accrochée dans mon bureau, tout d’abord en montrant l’image qui représentait des pensées, puis en la retournant pour voir l’écriture !!! Et puis j’avais caché ce trésor car j’avais peur que les couleurs de la photo et l’encre ne passent avec le temps.

Je me ruai dans mon placard et sortis cette carte, véritable relique à mes yeux, je la retournai et vis l’écriture, violette elle aussi. J’ouvris « Paroles » et je comparai les deux écritures, c’était rigoureusement la même. Je pleurai, cette grand-mère que je n’avais pas connue et à laquelle je pense si souvent avait répondu à mon message et je n’avais rien su déchiffrer. La vie toujours rassemble tous ceux qui se quittent un jour !!!! C’était à moi que ma grand-mère adressait la réponse à mon message accroché au nuage en m’offrant le jour de bonheur que je promettais à un inconnu, car effectivement, pour moi aucun autre jour ne pouvait être plus heureux que celui-ci.

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Je vécus sur un nuage pendant tout le mois de novembre, puis décembre se profila à l’horizon ; je me promis d’écrire cette histoire pour que mes petits-enfants la connaissent un jour et je préparai Noël, les cadeaux, les menus, et surtout un élément important : la décoration de la maison, le temps avait été doux et il y avait encore de superbes feuillages d’automne qui me permettraient de faire des compositions florales. Mon esprit était sans arrêt auprès de ma grand-mère ou était-ce le sien qui restait auprès de moi, je n’en sais rien. J’étais heureuse, j’avais enfin conscience d’appartenir à une famille car j’avais une aïeule qui en quelque sorte me reconnaissait comme appartenant à sa lignée.

Ce Noël se promettait d’être différent des autres, moi qui habituellement déteste toutes les fêtes de famille et Noël tout particulièrement. Je n’avais encore rien dit à mes filles et la révélation de toute cette histoire me semblait le plus beau cadeau que je puisse leur offrir e et m’offrir également.

Il fallait tout de même s’occuper des corps et pas que des âmes !! Concrètement je voulais faire simple car on mange toujours trop pendant les fêtes. J’avais prévu de présenter au lieu de la bûche des fruits exotiques : des litchis de Madagascar, des papayes, des fruits de la passion, des mangues, un gros ananas, des pitayas et une noix de coco. Au moment du dessert, pendant que je découpais l’ananas, Julia entreprit de casser la noix de coco, en vain. Lise essaya à son tour, renonça et un peu éméchée proposa de la manger en l’état en citant ce superbe proverbe africain : « Qui avale une noix de coco fait confiance à son anus. » !!! C’était tout Lise, tout le monde rit et je partis chercher un gros marteau au garage. Je m’affairai et réussis à percer les yeux de la noix, mais il n’y eut pas de lait qui en sortit, mauvais signe, pensai-je, elle va être toute sèche. Puis je cassai la coque en deux et l’ouvris tandis qu’au dehors le tonnerre retentissait au même instant. A l’intérieur de la noix, il y avait une petite feuille Rhodia pliée en quatre sur laquelle il y avait deux dates, les deux antérieures à ma naissance : je compris tout de suite et fonçai vérifier sur mon arbre généalogique de qui il s’agissait, mais je m’en doutais déjà : c’étaient les dates de naissance et de décès de ma grand-mère paternelle, une brave espagnole qui ne sut jamais écrire, mais qui connaissait les chiffres. Mes larmes durent lui donner à elle aussi son jour de bonheur. Elle se rappelait à moi, moi qui ne m’étais jamais intéressée à elle, mais à partir de ce jour je savais que les choses allaient changer. J’avais comme tout le monde deux grands-mères !!!

J’avais bel et bien fait les vendanges de l’amour et récolté la plus belle des vendanges : un contact avec mes deux grand-mères qui ne m’avaient jamais serrée dans leurs bras, puisque parties bien trop tôt. Oui la vie toujours rassemble tous ceux qui se quittent un jour.

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Pascaline – les 12 mois de l’année

Une certaine année.

Emma est assise au coin de la cheminée. Elle regarde le feu en sirotant un verre d’alcool fort. Elle est loin d’ici : une nouvelle année commence et elle repense au mois de janvier de l’année précédente … une année qui avait bien commencée, avec les mêmes résolutions qu’elle prenait soin de ne pas suivre, histoire peut-être de s’économiser la fatigue d’en chercher de nouvelles. Réaliser quelque chose mais quoi  ? Peut-être une petite histoire, une belle, une drôle ou une bien ficelée. La sienne ou celle de quelqu’un d’autre … Déjà, (petite résolution n°1) le ménage   : « je déteste le ménage ! » et (petite résolution n°2) : « je ne m’en culpabilise plus ! J’assume ! ». Elle pose son verre sur le guéridon encombré, remet une bûche dans la cheminée et se repasse le fil de l’histoire de cette année écoulée. Il y a eu rapidement ces problèmes qui se sont accumulés, ces maladies qui lui ont sautées dessus, l’année dernière, comme des sangsues, la laissant exsangue, sans force … une en appelant une autre à la rescousse dès que son corps semblait gagner la lutte … Elle frissonne. Elle repense au dicton de sa mère « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». Elle resserre le châle autour d’elle, replie ses jambes et se blottit contre le dossier du canapé. Elle repense à sa vieille amie ; la reverra-t’elle jamais ?

Elle déblaye la petite table d’une main, repoussant papiers, verres vides, ouvre son ordinateur et commence le bilan : en janvier dernier, elle n’avait rien noté de notable. En février … elle se débattait avec les fièvres, virus, microbes lesquels eux se trouvaient chez elle comme un poisson dans l’eau. Peu de textes écrits. Les microbes, elle les avait tous collectionné et eux avaient fait le tour de son corps comme une visite chez l’habitant, négligeant un espace pour mieux en investir un autre. Elle, malgré ses pilules multicolores et les feuilles de papiers d’Arménie, n’avait pas réussi à les chasser et ce, jusqu’à ce que, de guerre lasse, un jour de pluie, elle ouvre emmitouflée et le nez rouge à sa voisine, Hélène, une charmante vieille dame, qui venait de sonner. Cette dernière était inquiète de ne plus la voir le mercredi matin, alors qu’Emma ne manquait jamais une occasion de s’arrêter la voir en allant au marché pour lui demander si elle n’avait besoin de rien. La vieille dame, toujours habillée de rouge, une vraie mère Noëlle, avait décidé de prendre les choses en main : remèdes de bonne femme, grogs, tisanes, aération de la maison, odeurs de cuisson de gâteau, mots chaleureux au coin du feu avaient eu raison des maux divers et variés.

Emma s’était alors confiée à cette Mère Noëlle providentielle … elle n’avait sans doute jamais autant parlé… Elle ne voyait plus ses parents depuis des années, vivait seule avec son chat pour seule compagnie, compagnie bien solitaire aussi. Les rencontres amoureuses étaient souvent restées platoniques, voir impossible : les vendanges de l’amour, l’automne d’un couple qui se connaît et s’aime, elle en rêvait sans y croire. Elle avait maintenant plus de quarante ans, un âge certain pour une femme, selon elle … La vieille dame l’écoutait en souriant, consciente elle que la vie ne faisait que commencer, chaque matin. Emma et sa voisine avaient partagé leurs goûts communs, découvert leur passion commune pour les oiseaux. Pendant tout le mois de mars, les visites devinrent quotidiennes : elles parlèrent des livres qu’elles aimaient, des histoires de familles, de la guerre qu’avait connu la vieille dame. Un soir, elle s’en souvenait très bien, elle lut pour son amie le texte de Prévert « Rappelle-toi Barbara … ». La vieille dame se leva brusquement et sortit en s’excusant. Dans la pénombre à la lueur de la cheminée, Emma n’avait pas pu vraiment voir son visage mais elle aurait juré avoir vu des larmes scintiller.

La vieille dame disparut quelques jours puis revint. Emma ne refit jamais allusion à ce poème. Les visites devinrent plus aléatoires. Les giboulées de mars se prolongeaient en avril, et l’une et l’autre préféraient le coin de cheminée aux giboulées impromptues. Elles sortirent peu. La vieille dame venait parfois après le repas de midi, amenant une tarte, des crêpes, quelques bonbons ; Emma se sentait protégée. La fièvre avait disparue, les virus se faisaient discrets mais Hélène ne s’en laissait pas conter : assise au côté d’Emma, elle racontait encore et encore la période de guerre, son enfance à Brest, son amie d’enfance morte pendant un bombardement. Elle en parlait avec amertume, un sourire au coin des lèvres. Au détour d’une phrase, Emma compris qu’elle avait joué du piano dans les bars : étonnée, elle voulut comprendre comment elle avait fait ce choix de vie. La vieille dame se tut un moment puis lui dit : « C’était une période difficile …  La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots. ».

Et soudain, avec le soleil de mai, Emma se mit à resplendir comme un feu d’artifice : fenêtres ouvertes, fleurs sauvages dans les vases, tenues chatoyantes … elle revivait, comme si elle était tombée en amour. Elle était juste retombée en amour de la vie, comme après une longue hibernation. Les visites de sa voisine se firent progressivement de plus en plus rares mais Emma, chaque jour, l’attendait quand même. Elle se rendit compte qu’elle n’était jamais entrée dans la maison de son amie. Finalement, que connaissait-elle d’elle ? Lorsqu’elle sonnait, l’année précédente, la vieille dame ouvrait sa fenêtre ou la faisait patienter et sortait dans son jardin pour lui parler à travers la grille. Emma pensa à se rendre chez elle, un jour prochain, puisqu’elle ne venait presque plus.

Lorsque juin arriva, son amie ne donna plus de signe de vie. Ni la semaine suivante, ni l’autre. Emma décida un beau jour d’y aller. Elle avait emmené dans sa poche un livre bien particulier que peut-être, elle oserait sortir, ainsi qu’ un gros paquet recouvert de tissu de losanges de couleurs que l’on retrouve dans les carnavals, paquet qui bougeait légèrement tout seul. Elle arriva devant la grille de la vieille dame, sonna. Celle-ci lui demanda de patienter, sortit … Emma restait là, plantée devant elle. La vieille dame avait les traits tirés. Elle lui sourit malgré tout. Un silence gêné s’installa. « Je suis allée aux marché aux oiseaux …  »  lui dit Emma en lui tendant le paquet. La vieille dame baissa la tête. Cela lui fendit le coeur …. « Mais que se passe-t’il ? Vous n’êtes plus venu depuis … si longtemps ! ». Son amie respira largement, si frêle dans sa robe grise, et Emma se rendit compte tout à coup de la fragilité de son amie. « Je vais vous déposer le cadeau … ». Comme à regret, la vieille dame la laissa passer, Emma tenait le paquet qui bougeait comme un trophée, à bout de bras. Le geste était enfantin et cela arracha un sourire à la petite vieille dame. Quelque chose d’incongru sautait aux yeux d’Emma mais elle n’arrivait pas à cerner ce que c’était. La cuisine était petite, elle déposa le cadeau sur la toile cirée un peu sale. Elle garda le livre de Prévert dans sa poche.

Mais tout cela est du passé. Elle ne pourra plus revenir en arrière. Evidemment qu’elle aurait pu se douter … Il fait froid et Emma remet une bûche dans la cheminée : janvier 2018 s’annonce capricieux. Incendie, feux et froid extrême. Elle regarde son verre vide, finit sa cigarette et la jette dans le feu. Ah … juillet dernier … elle se rappelle le bruit des cigales, la douceur du drapé du soir … Sa voisine ne venait plus du tout malgré les soirées lumineuses. Un jour, prise d‘inquiétude, elle avait été frapper à sa porte, longuement. Elle entendait le bruit d’une télé, d’un vieux film avec des voix connues. La maison était chargée d’une étrange atmosphère, toute fermée, rideaux tirés. « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère !??? ». Hôtel du Nord, un des films préférés de son amie. Elle était sûrement là. Elle refrappa de nouveau. Le son s’arrêta et seulement le silence, long, très long lui répondit. Dans sa cuisine, Emma chasse ces visions et soupire. Elle décide de faire une galette des rois. Janvier dernier, elle n’aurait jamais pu la faire, trop faible qu’elle était. Elle prend soudain conscience du chemin parcouru.

En préparant sa galette, Emma revient en arrière, dans le temps. Elle revient au mois d’ août 2017 : sa voisine avait disparue d’un coup. Aucun voisin ne savait ce qu’elle était devenue. Peut-être, était-elle partie en voyage ? Est-ce que les voyages lui plaisaient ? « En mai, fais ce qu’il te plait » : encore une parole de sa mère qui lui revenait. Cette dernière avait quantités de dictons qui avait égrenés son enfance. Fais ce qu’il te plaît …  musique … Les mains farinées, elle prend un CD : « le blues, j’adore ! ».

Emma tente de se rappeler si la vieille dame avait parlé de voyage, de désir de partir, de rendez-vous. Mille fois, elle s’est posée la question durant les mois écoulés. L’odeur de la galette lui chatouille le nez, se promène dans la maison, la revigore. Elle lui fait penser à l’odeur des gâteaux qu’Hélène lui amenait, au plus fort de l’hiver. Son amie avait évoqué parfois les voyages dans le sud de la France, pour les vendanges qu’elle avait faite en septembre lorsqu’elle était jeune, le reflet musqué des grappes de raisin violettes qu’elle comparait aux grappes odorantes des glycines du printemps. Emma avait eu une intuition : elle irait aller voir Nestor, le confident d’ Hélène Grémillon. Nestor qui habitait dans la maison de retraite aux abords du village.

« Ne remets jamais à demain ce que tu peux faire le jour même » lui disait sa mère. Emma n’appliquait jamais ce dicton. Elle n’y arrivait tout simplement pas. D’ailleurs, même la fête des mères, les anniversaires (celui de sa mère ou le sien), ces dates, elle les ratait toujours. Elle se perdait dans le temps, toujours se promenant dans sa tête entre le passé et le présent. Le présent devenant trop vite le passé. Elle prenait plaisir en octobre à se rappeler la délicate transparence des ailes de libellules, par exemple, et alors, l’été était de nouveau là, et elle se trouvait au bord de l’eau. C’est comme cela qu’elle n’ était allée parler à Nestor qu’ en octobre. Le temps avait filé. Ses voisins l’avaient rassuré : on avait découvert qu’Hélène était partie sans dire où elle allait et avait laissé l’oiseau et ses clefs à ses voisins proches. A vrai dire, quelque chose l’avait empêchée d’aller le voir, ce Nestor, comme un pressentiment, comme si ce n’était pas la peine … D’ailleurs, sa résolution était faite : « il faut écouter ses intuitions ». Elle venait de sceller son premier dicton personnel.

Elle était allée donc voir Nestor dans sa maison de retraite. Mais une fois là-bas, point de Nestor. Il était parti. Non, ils ne pouvaient pas lui communiquer l’adresse. Oui, ils lui retransmettaient les courriers pour lui, mais elle ne faisait pas partie de la famille, n’est-ce pas ? Mon Dieu, Jésus et Vierge Marie ! Faut-il avoir le même sang pour avoir le droit de savoir ce que deviennent les gens ? Ca, c’était en octobre. En novembre, toujours pas de nouvelles d’Hélène : le courrier s’accumulait dans la boite aux lettres et le voisin à la clef venait parfois l’enlever. Arrivée chez elle, elle s’était effondrée sur le canapé, avait sortie une cigarette et avait passée en revue chaque moment de leurs conversations, analysée chaque attitude de la vieille dame pour essayer de comprendre. Pourquoi s’était-elle mise à distance peu à peu ? Parce qu’elle, Emma, allait mieux ? Pourtant, avec le recul, elle se rendait compte que la santé et l’humeur d’Hélène avait semblé décliner, peu à peu … Alors, si ce n’était l’amitié qui l’avait rapprochée d’elle, si elle n’était venue que pour sa santé … Emma n’arrivait pas à saisir la logique de tout cela. Elle réécoutait les disques qu’elles avaient écouté. Barbara. Elle avait relu Prévert. Elle savait senti qu’il s’était passé quelque chose à ce moment-là, quelque chose était sorti du cadre. C’était en mars. Elle relisait ses notes d’ébauches de livre pour y chercher une clef.

Emma prend la galette encore chaude et la pose sur le rebord de la fenêtre, guettant la trace d’un orage dans le ciel gris de janvier. Aucun danger à l’horizon. Elle contemple un moment les squelettes gris argentés des arbres et s’efforce de se souvenir du tableau merveilleux qu’elle contemplait il y a peu encore : la forêt toute proche avec ses superbes feuillages d’automne, puis la neige scintillante de décembre. Ce faisant, elle repense avec amusement aux livres que sa mère lui lisait, et à l’histoire de Roule Galette. Elle l’adorait enfant, cette histoire. Elle adorait d’ailleurs beaucoup les histoires, mais aussi les contes et les dictons. L’un de ses préférés était « qui avale une noix de coco fait confiance à son anus ! « . Elle avait mis du temps à le comprendre mais le trouvait très drôle et même philosophique. Sa mère, pas du tout ! Prise d’une soudaine intuition, elle referme les volets en les entrebaillant. Quelques heures plus tard, quelqu’un frappe à la porte. Elle ouvre. Hélène est là. Toute souriante. Habillée toute en rouge, avec un joli bonnet jaune lumineux. Emma la dévisage, la fait entrer. Elle se retient de la serrer dans ses bras, prise entre des émotions contraires.

Hélène entre. Elle époussète son manteau, sans doute pour se donner contenance.

« Tu as l’air en bien meilleure mine que l’année dernière : je te souhaite … »commence-t’elle.

« que vous ne me fassiez plus jamais ça, murmure Emma. J’étais terriblement inquiète ! Vous imaginez ? Presque 6 mois … J’ai demandé à tout le monde où vous étiez et personne ne pouvait me répondre … » .

La vieille dame s’assit sans façon, avec un petit sourire.

« J’étais à Brest. Une sorte de pélerinage, si tu veux. Ne m’interromps pas … Tu te rappelles quand nous avions lu Barbara ? Cet incroyable texte de Prévert, tu te rappelles ? cela a été comme un déclic pour moi. Il fallait que j’y retourne. Cela faisait presque 70 ans… j’avais 20 ans. J’étais à Brest avec mon amoureux et il y avait aussi mon ami d’enfance, Nestor. On y est retourné ensemble, d’ailleurs. Tous les deux. Ca nous a fait du bien, tu sais. J’y suis restée finalement plus que prévu, j’avais besoin de rechercher les images de mon passé, revoir ce qui restait de Brest. Je suis partie peu après le début de la guerre …et puis, il y a eu ce texte de Prévert , en 46… et puis, notre conversation … tout ça … »

Hélène a les joues rouges, un air rayonnant. Elle semble tellement heureuse, heureuse et apaisée.

Emma ouvre la fenêtre et rentre la galette. Elle ouvre tous les volets.

La vieille dame continue « et Barbara, c’était mon nom de pianiste. C’est comme cela que mon amoureux m’appelait … ».