La passerelle infernale (novembre 2017)

Atelier d’écriture – sujet 3 novembre : la passerelle infernale

Voici 5 images ; je vous invite à inventer une histoire extraordinaire qui les relie entre elles dans l’ordre qui vous convient. N’oubliez pas le titre de votre sujet : la passerelle infernale !!!! Mais j’insiste sur le fait que l’histoire doit être extraordinaire. Voici quelques explications sur les images qui ont toutes été prises à Tananarive dans le secteur des rizières :

  • Passerelles (aux planches disjointes  !!!!) au milieu des rizières  ou des autres cultures « pieds dans l’eau »
  • Enfant sur des petits passages en terre très étroits entre les rizières
  • Lotus : à côté des cultures « pieds dans l’eau », il y a des parcelles où sont élevés des poissons ; souvent des lotus y poussent
  • Cultivateur qui coupe avec sa serpette des jacinthes d’eau pour nourrir ses buffles
  • Sans commentaire : petite fille malgache !!!!

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Corinne – Proposition 3 La passserelle infernale                            

C’était l’été de mes treize ans, je m’en souviens comme si c’était hier tant ce moment je le redoutais et l’attendais à la fois.

Ce matin-là, mon père était venu me réveiller à l’aube, il avait revêtu sa tenue de cérémonie et paré son visage de signes colorés que je n’avais jamais vus auparavant. Jusque-là, nous, les immatures comme se plaisaient à dire les anciens, avions été tenus à l’écart de ces rituels, vivant pleinement l’insouciance de notre enfance au milieu de nos mères et de leur protection bienveillante.

Le groupe des hommes s’était rassemblé au milieu du village et d’autres garçons sensiblement de mon âge arrivèrent à leur tour escortés par leur père ou un membre masculin déjà initié de la famille.

Je me tenais droit pour cacher l’angoisse qui me tenaillait, j’avais le souvenir d’avoir vu revenir mon frère aîné fier mais épuisé de l’aventure vers laquelle on s’apprêtait à m’emmener. J’avais été frappé par son regard embué et ses blessures à vif sur ses cuisses et sur son torse… Il respirait d’une façon animale, inspirant avidement l’oxygène par ses narines dilatées pour ne pas s’écrouler sous le regard de notre père et des hommes de la tribu. Je n’aurais pas dû être là, j’avais échappé à la vigilance de ma mère et m’étais précipité à vive allure sur le petit passage en terre qui courait sur la rizière et ramenait au village. Je m’étais caché pour lui faire une surprise, le pensant parti comme à l’habitude ramasser du bois pour le repas du soir. Du haut de mes huit ans, je n’en menais pas large tapi derrière mon fagot de bois sec, mais j’avais senti le souffle du secret poindre derrière ma nuque et me pousser jusqu’à la maison commune.

Je compris assez vite qu’il s’agissait de ce dont personne ne parlait devant nous et qui devait demeurer un mystère jusqu’à ce qu’on en vive l’expérience.

Eh bien, ce jour était arrivé.

Le clan avait décidé que j’étais prêt même si moi je serais bien resté encore un peu dans le cocon qu’offrait la maison des « mères ».

Après cela, je le savais, le regard des autres changerait inexorablement, j’aurais le droit d’arborer une machette à ma ceinture, d’aller chasser, pêcher et de me marier ! J’aurais une existence propre, je sortirais du ventre de la matrice pour naître une seconde fois.

Nous nous étions mis en route silencieusement sous la protection du groupe des hommes. Nous suivîmes la rivière un long moment alors que le soleil allongeait ses rayons bienfaisants. Je n’avais jamais eu le droit de m’aventurer si loin, aussi je découvrais la beauté de la terre où je vivais d’un œil nouveau. Nous marchâmes  longtemps, le soleil était à son zénith lorsque le groupe s’arrêta. Il ne devait pas être loin de midi car mon estomac commençait à gargouiller. Les hommes discutaient vivement entre eux à l’écart, mes camarades et moi n’osions pas bouger, je ne rêvais pourtant que d’une chose, plonger mes mains dans l’eau fraîche afin de me désaltérer espérant ainsi apaiser une faim qui devenait tenace.

Le groupe des hommes revint après être allé inspecter une passerelle en bois aux planches disjointes plusieurs mètres devant nous. Je me demandais ce qui se tramait.

On nous banda les yeux et nous amena près du passage, je sentis une main ferme qui devait être celle de mon père glisser sa machette dans la mienne . L’objet était lourd et j’arrivais à peine à encercler le manche avec mes doigts d’enfant.

J’entendis des chuchotements, des pas hésitants puis plus rapides sur les planches hoquetantes, un cri puis un plongeon fracassant dans l’eau. J’essayais vainement de ne pas me faire un film catastrophe eu égard seulement au son que j’entendais de la scène qui se déroulait à peine à quelques mètres de moi, mais c’était très difficile.

Puis vint mon tour, un souffle chaud me chuchota à l’oreille « Sans enlever ton bandeau, tu marches jusqu’au bout du ponton et si tu y arrives, tu plonges, là seulement tu peux ôter ton bandeau et tu ramènes un lotus épanoui que tu auras coupé avec la machette. » Il y eut une seconde de silence puis le couperet tomba «  Il y a des crocodiles dans l’eau, sers-toi de la machette habilement fils » et on me poussa fermement. J’avais l’impression de subir le supplice de la planche sur un bateau pirate, quoi que je fasse la mort était des deux côtés, si je n’obéissais pas c’est mon honneur qui trépasserait et toute ma vie je serai dévolu aux travaux les plus ingrats de la tribu. Tout se mélangeait dans ma tête mais à mesure que j’avançais prudemment mes idées s’éclaircissaient, je fis descendre ma conscience au niveau de mes pieds afin d’apprivoiser le sol et de ne faire plus qu’un avec lui, je pus ainsi marcher d’un pas assuré comme si je voyais au travers du tissu sombre. Mes autres sens avaient pris le relais… je comprenais maintenant le but de tous ces jeux auxquels on nous incitait régulièrement depuis l’enfance comme les  »yeux-cachés » ou la  »chandelle  ». Une fois la peur maîtrisée, il suffisait de se laisser guider.

A l’époque je n’avais pas conscience que c’était l’âge parfait pour une telle épreuve, pas encore complètement sorti de l’enfance ni tout à fait adulte, encore pleinement relié à nos sens et pas submergé par nos peurs et nos responsabilités.

J’arrivais presque en courant au bout du ponton et, avec un premier cri de victoire, me jetais fièrement dans l’eau brandissant la machette au-dessus de ma tête. J’arrachais prestement mon bandeau d’une main l’autre prête à pourfendre le croco qui voudrait en croquer. Rien ne semblait s’agiter autour de moi si ce n’est la machette que je faisais tournoyer au-dessus de ma tête, la faisant siffler dans l’air comme un avertissement implacable. C’est à ce moment que je me rendis compte que l’objet était en bois. La colère monta, d’abord contre le groupe des hommes qui m’avait mené en bateau, comment me défendre avec ça, je ne risquais pas de faire grand mal à l’animal avec une arme de pacotille, puis ce fut contre moi-même car je venais de comprendre qu’on ne m’aurait jamais laissé en possession d’une telle chose pour la première fois, les yeux bandés de surcroît. Pas de machette, pas de crocodile mais il y avait bien des lotus tout autour de moi et d’un geste rageur je tranchais la tige immergée d’une fleur, victoire encore amère s’il en était.

Je sortis de l’eau et revins sur la berge en silence, on me prit la machette et le jeu recommença avec un de mes camarades. Je sentais déjà la différence entre lui et moi, en quelques minutes j’avais éprouvé toute une palette d’émotions maîtrisées et mis en pratique tout ce que j’expérimentais sans le savoir par le jeu depuis mon enfance. Il était encore candide, je ne l’étais plus. C’était difficile à expliquer mais je venais de sortir d’un tunnel et soudain tout était devenu clarté.

Nous retournâmes riant et devisant vers nos familles, nous ne faisions plus qu’un. Il n’y avait ni gagnant ni perdant, chacun avait simplement vécu l’épreuve à sa mesure et en avait retiré une leçon de vie. Il me tardait de revoir ma petite sœur, elle m’attendait sûrement en frétillant, accrochée à l’échelle qui mène à l’entrée de notre maison sur pilotis, la tête entre deux barreaux, tout sourire comme à son habitude.

Je suis déjà convaincu que mon regard sur elle aura changé, maintenant je suis un homme.

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Elody : LA PASSERELLE INFERNALE

A l’aube, dans les rizières de Tananarive, capitale de Madagascar, j’observe la divine passerelle.

La légende raconte que lorsqu’on traverse cette passerelle sans tomber, une divinité prénommée Zanahary apparaît face à nous, pose sa main sur notre cœur et cela nous apporte amour, chance, richesse et protection.

Seul un homme a réussi à la traverser entièrement. Cet homme, c’est Dimby.

C’était il y a plusieurs siècles, un quatorze novembre. De nombreux temples sont à son effigie dans tout le pays. Tous les hommes l’admirent et les femmes rêvent de rencontrer leur Dimby.

Chaque quatorze novembre, jour saint, tous les hommes du pays âgés de seize ans, âge auquel les hommes ont le droit de participer, viennent tenter leur chance.

Seuls les hommes ont le droit, uniquement l’année de leur seize ans, d’espérer voir leur vie basculer. Une vie meilleure pour eux et leurs proches, voilà ce qui les pousse à traverser des milliers de kilomètres seuls ou accompagnés de leur famille. Tous ont les yeux remplis d’espoir et certains ont une telle pression qu’ils n’arrivent même pas à enjamber la première planche tant leurs jambes tremblent ! Quant aux femmes, elles doivent rester éloignées, attendant patiemment un miracle.

Depuis toute petite, je passe ce jour cachée derrière cette vieille barrière en bois, à observer les hommes, échouer encore et encore. Je m’imagine à leur place, courir jusqu’au bout de cette passerelle sous la foule ébahie !

Chaque année, je répétais à ma mère :

« -Un jour j’irai sur la passerelle et je la traverserai ! Tu seras fière de moi Maman, tu verras. »

Et chaque année, ma mère, qui n’avait eu que des filles, me répondait :

« -Ah ma fille,…… »

Et elle retournait dans la cabane où ma famille vendait des jus fraichement pressés ainsi que des koba ravina, un en-cas sucré extrêmement populaire à Madagascar.

Grâce à ce stand, nous arrivions à vivre plusieurs mois.

Je savais que seuls les hommes avaient le droit de participer mais je gardais espoir au fond de moi, qu’à mes seize ans, on me laisserait cette chance.

Le jour de mes seize ans, ce jour que j’avais tant attendu, fut l’un des plus beaux de mon existence. Ma mère m’avait tressé les cheveux et cousu, durant des jours entiers, une robe doré magnifique. Elle savait que ce jour comptait pour moi, et malgré la déception qu’elle savait que j’allais éprouver, elle ne brisait pas mon rêve. Toujours bienveillante, elle souriait face à mon enthousiasme.

Ce quatorze novembre, je suis donc là, à l’aube, au milieu des rizières de Tananarive, à observer la divine passerelle. Je suis seule et j’admire le soleil se lever. Cette nuit, j’ai coupé ma longue chevelure brune et rangé ma robe. J’ai enfilé les vêtements de mon père afin d’espérer atteindre mon rêve.

Derrière moi, j’aperçois un cultivateur qui m’observe. Lorsque je tourne la tête dans sa direction, il baisse rapidement le regard. Je vais vers lui pour le saluer mais il n’est plus là. J’arrive là où je l’ai vu et là, je le vois, à une dizaine de mètres plus loin, accroupi. Il est vêtu d’une chemise à carreaux trouée et d’un short tâché par la terre. Il se relève, un immense chapeau noir cache une grande partie de son visage. Je le salue, il me répond à peine, sa tête toujours baissé. Je m’approche un peu plus, et lorsque je suis face à lui, je vois que son visage est mutilé. Au premier abord, j’éprouve de la peur, mais je continue de m’approcher. Il lève enfin la tête. Je vois qu’il éprouve une certaine honte que mon regard croise le sien. Son visage est marqué par de nombreuses cicatrices et son œil droit est caché par un large pansement. Je me présente à lui. Nous discutons et il me dit à quel point il est heureux qu’une personne le considère comme quelqu’un de normal, sans avoir peur de lui.

« -Cela fait tellement longtemps que je n’ai pu parler à quelqu’un ! »me dit-il les yeux larmoyants.

Je lui explique mon rêve, et lui révèle que je suis une femme se faisant passer pour un homme afin de pouvoir accéder à la divine passerelle. Je lui demande de m’accompagner jusqu’à elle. Mais il refuse par peur du regard des autres.

« -Vas-y toi, je te regarderai d’ici »me dit-il.

« -Non ! Tu viens avec moi ! »

Je lui agrippe la main et on se met à courir jusqu’aux rizières. Dans la course, il ne remarque pas qu’il a fait tomber son chapeau. On arrive devant la passerelle.

Les hommes du village sont déjà tous présents. Ils se retournent vers nous et commencent à se moquer et à bousculer mon nouvel ami. Je me mets devant lui et leur ordonne de nous laisser tranquilles.

Ils rient et me disent :

« -Tu as bien trouvé ton compagnon ! Toi, une fille stupide qui se prend pour un homme, et lui, une bête hideuse ! Partez d’ici, Zanahary ne voudra jamais de vous ! »

Je pars en courant, mon nouvel ami me suit. Il m’arrête et me dit d’y retourner, de tenter ma chance, que cela en vaut le coup. Je retiens mes larmes. Je n’ai pas fait tout ça pour rien, je ne peux pas arrêter juste là, à deux pas de mon rêve. Il se tient devant moi, face à toute la foule qui le dévisage et chuchote à droite et à gauche en rigolant. Mais tout cela ne lui importe plus, il se soucie plus de moi que de lui. Cela me touche, alors je reprends la direction de la passerelle. J’attends mon tour. Je baisse le regard pour que personne ne me reconnaisse. Mon tour arrive. Mes jambes tremblent… mon cœur bat tellement vite… j’ai si peur… Je me retourne et vois son chapeau au loin et son regard bienveillant. Je me lance. Les planches bougent sous le poids de mon corps mais je reste stable. Plus j’avance et plus le silence se fait. En une fraction de seconde, plus aucun bruit ne se fait sentir derrière moi. Je n’entends plus que les battements de mon cœur. J’observe les lotus et les poissons aux alentours. Je me sens sereine, apaisée. J’arrive au bout… enfin !

Et petit à petit apparaît devant moi, un chapeau noir, puis je distingue une chemise à carreaux… mon nouvel ami !

« -Ma… mais… ! »

Je ne trouve plus mes mots. Il pose la main sur mon cœur et je ressens tout son amour, toute cette force et cette bienveillance. Puis il s’en va, lentement, tout en continuant à me sourire.

Les larmes me submergent. Un profond bonheur s’empare de moi.

Je me retourne et me rends sur la terre ferme. Toute la foule m’applaudit et s’agenouille devant moi afin de me montrer tout leur respect. Au loin, mes parents, ma mère le regard plein d’amour er de fierté. A partir d’aujourd’hui, tout va changer.

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Gisèle : La passerelle infernale

C’est par le plus inattendu des hasards que je me suis réincarnée sous la forme d’une fleur de lotus. A l’heure où l’aube apparut, timidement, je sortis ma tête de l’eau sombre de la mare pour épanouir ensuite ma corolle lilas, sur la surface irisée par le soleil levant. Me voilà bercée par le murmure du vent tiède et tout autour de moi, les larges et vertes feuilles circulaires servent de reposoirs à mes amies les grenouilles.

Mais voici qu’une libellule s’approche, hésite, faisant scintiller ses larges yeux au soleil, son mince corps bleu acier, tranchant sur la profondeur noire de l’eau :

«  Bienvenue petite fleur, nouvelle-née, tu n’étais pas là hier et te voici, aujourd’hui, comme un joyau resplendissant !

-Ne te méprends pas, chère et belle amie : je ne suis pas née d’aujourd’hui et j’ai déjà derrière moi, de nombreuses existences. Veux-tu que je te raconte ma précédente vie ? Je m’en souviens encore.

-Quelle heureuse rencontre : j’aime beaucoup les histoires ! Là, voilà, je m’installe confortablement sur cette feuille de nénuphar et je suis toute ouïe ! »

Fleur de lotus étira ses pétales, s’allongeant sur l’eau, afin de chercher un coin d’ombre. Puis se redressant calmement, elle se mit à chuchoter :

« -Il y a longtemps, bien longtemps, plusieurs vies de libellules même, j’étais une petite fille et je m’appelais Francia. Je vivais dans le village d’Antirabe, non loin d’ici. Entourée par une famille attentionnée, j’avais de nombreux frères et sœurs, mais aussi beaucoup d’amis, en particulier mon cher Dorius, mon aîné d’une année qui avait six ans. Oh ! Si tu m’avais connue à cette époque, j’étais une ravissante fillette souriant de toutes ses dents de lait, en bonne santé et prête à tous les jeux avec Dorius ! Les parties de ballon, de cache-cache, de poursuites dans les avocatiers ou les ricins faisaient mes délices. Mais il fallait tout de même que j’assure ma part de travail de la maison. Ce matin là, grand-mère Sariaka m’appela :

« Francia, ma petite fille ?

-Oui grand-mère.

-Veux-tu aller chercher des brèdes pour le repas, dans la parcelle de l’autre côté des rizières ? Je vais les préparer pour le souper.

– Bien sûr grand-mère. Dorius, accompagne-moi ! »

Et nous voilà partis tous les deux. Je tenais en équilibre sur ma tête, le couffin de raphia qui devait recueillir les brèdes. Dorius chantonnait tout en tournant autour de moi et, taquin, tentait de me faire des croche-pattes. Le chemin est long jusqu’à la parcelle. Il faut éviter adroitement les porteurs d’eau qui se succèdent, ainsi que les charrettes, les animaux, les cailloux et les divers débris qui encombrent la voie. Voici que les rizières s’annoncent. Nous connaissons bien la passerelle qui enjambe l’une d’elles : les planches disjointes et branlantes, en très mauvais état, ne nous font pas peur mais voici que mon pied nu s’accroche à une écharde. La douleur me fait chanceler et déséquilibrée par le couffin, je tombe en arrière, ne trouve rien pour me rattraper et tombe à l’eau.

«  Ah ! Mon Dieu ! Tu es tombée dans le domaine de Sobek !

-Tu as raison ! Le Dieu crocodile Sobek habitait la mare. »

Il n’est pas venu tout de suite : Dorius tentait d’attraper ma main mais l’eau est profonde à cet endroit. Je me débattais et le tapage a dû attirer Sobek. En une fraction de seconde, il a jailli au milieu des éclaboussures, ouvrant grand une gueule aux dents acérées, m’a saisie par le bras et m’a entrainée au fond de l’eau. Tout en s’efforçant de me noyer, il agitait sa queue de part et d’autre, déclenchant un mini raz de marée qui déstabilisait la passerelle. Je distinguai du fond de la rizière, le regard horrifié de Dorius et sa bouche ouverte sur des cris que je n’entendais plus car j’étais déjà partie dans le néant. Je suppose alors que Dorius s’efforçant de courir sur les murets de terre qui séparent les rizières est parti à la recherche de secours.

« Quelle tragédie !

-Oh ! Oui ! Surtout pour Dorius. Il en a gardé un souvenir épouvantable qui le poursuit encore. Il refuse toujours d’emprunter cette passerelle, préférant faire un large détour. »

-Que s’est-il passé ensuite ?

-Quelques jours plus tard, les restes de mon enveloppe charnelle ont été découverts par mon papa effondré, dans un coin du marais. Heureusement ! Peut-être connais-tu le proverbe malgache « Un corps perdu, un ancêtre envolé » ? Le mien n’était plus perdu. A ma grande satisfaction, j’ai pu bénéficier de belles funérailles et retrouver mes ancêtres dans leur tombeau. Auparavant, j’avais été enveloppée dans le lambamena, tu sais, ce linceul de soie précieuse ? »

Demoiselle Libellule, très intriguée, quitta la feuille de nénuphar pour s’installer sur les étamines de son amie Francia. Sans y prendre garde, elle se retrouva couverte de pollen.

« Ta vie humaine  est donc terminée ? Je ne vois point, pourtant, ta nouvelle naissance sous forme de lotus…

– Attends ! Tu ne connais pas le plus beau ! Mon Dorius grandit mais il restait triste et soucieux. Je voyais qu’il pensait toujours à moi. Sept années s’écoulèrent : Dorius avait maintenant un petit maki apprivoisé qui tentait de le dérider. Il allait à l’école et apprenait à lire. Mais je sentais sa souffrance intime. Je tentai alors de pénétrer dans ses rêves et, à la toute fin, je réussis !

-Ah ! Je comprends ! Tu lui as suggéré le Famadihana !

-Exactement ! Le « Retournement des Morts » ! Comme tu le sais, il s’agit d’une grande fête. Tout excité, il est allé trouver les miens et a rapporté son rêve dans lequel je demandais le Famadihana !

C’est ainsi qu’un beau jour, toute ma famille, accompagnée de Dorius, a pris le chemin du tombeau commun, situé non loin du village. Là, armé d’une pelle, mon papa nous a déterrés avec reconnaissance et respect et a enveloppé nos restes dans de nouveaux linceuls de soie. Ensuite, nous avons pris en chantant et en dansant, le chemin de la maison pour fêter dans la liesse cette cérémonie. J’étais, comme tu l’as deviné sans doute, portée sur la tête de mon cher Dorius. Avait-il un peu bu ? Etait-il un peu ému ? Sans le vouloir, il a emprunté la passerelle maudite, qu’il évitait depuis si longtemps. Je frémis d’inquiétude : avais-je un pressentiment ? Dorius, poussé par un ami, trébucha, tenta de se rattraper, porta ses mains en avant et …me fit tomber à l’eau !

-Encore une fois ! C’est épouvantable !

-Oh ! Oui ! Me retrouver, encore une fois, aux prises avec Sobek ! J’étais folle de rage ! Dorius restait figé mais Anditiana, mon papa, qui avait gardé sa serpette, se laissa glisser dans l’eau, coupant les jacinthes d’eau pour dégager la vue et réussit à me retrouver grâce à la vive couleur du linceul.

-Et Sobek ?

-Il n’était plus de ce monde, ce que j’ignorais ! Et j’en fus ravie ! La fête continua donc, puis, rassérénée et mon linceul de nouveau sec, je fus raccompagnée à la nuit tombante jusqu’à ma dernière demeure.

-Mais alors, cette fleur de lotus …

-Tu vas comprendre. Pendant l’accident sur la passerelle, le linceul s’était ouvert : Anditiana, mon papa, a rassemblé tant bien que mal mes os. Je suppose qu’un de mes restes, oublié au fond de l’eau, a permis à la graine de lotus de germer.

-Quelle belle histoire et comme je te remercie de me l’avoir racontée !

-Voici que le soir approche, je vois le ciel s’embraser du côté du couchant. Le murmure de la brise s’est calmé. Tout est serein. Regarde ! Mes pétales mauves se referment lentement sur mon cœur et emprisonnent tendrement mon pistil dont tu as assuré la  pollinisation tout à l’heure. Mon temps de vie est bientôt terminé. Demain, je ne serai plus là mais oh ! Ma chère Demoiselle, tu pourras venir, encore une fois peut-être, te poser sur les pétales d’une de mes sœurs… »

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Hélène : FLEUR DE LOTUS

Les parents de Balou sont désespérés. Ana a disparu. Les deux enfants jouaient tranquillement au bord de la rivière, ils s’amusaient à fabriquer des briquettes avec de la boue. Accroupi au bord de l’eau, Balou a commencé à construire une grande maison, au moins la taille de son pied. Concentré sur son jeu, il n’a pas vu le temps passer. Quand il s’est relevé et qu’il a appelé sa sœur pour lui montrer fièrement sa construction, elle s’était volatilisée.

Les recherches se sont vite concentrées aux abords de la rivière … et si un prédateur avait attrapé Ana ? Un crocodile, une loutre, voire un humain mal intentionné …  Balou n’ose pas imaginer tout cela. Sa mère, d’habitude si joyeuse, est terrassée par le chagrin. Son père est parti avec d’autres hommes du village à la recherche de l’enfant. Balou voulait qu’on l’emmène, mais son père a refusé. « Tu es bien trop jeune », lui a-t il dit. Impuissant, le cœur lourd, le petit erre au bord de la rivière. Soudain, alors qu’il longe la palmeraie, il entend des cris moqueurs qui viennent du haut d’un arbre.

– Petit d’homme ! Haut comme deux  pommes ! Où tu vas comme ça ?

Balou lève la tête et aperçoit une bande de lémuriens grimaçants, rigolards, des maki cattas sans doute, vu leur taille … Cela ne l’étonne pas qu’ils parlent la langue des gens, car ici les hommes et les bêtes tissent des liens insoupçonnables … Balou feint d’ignorer la bande de brigands, mais les voilà qui descendent de leur perchoir et qui se plantent devant lui, bloquant le passage.

– Laissez-moi  ! Je cherche ma petite sœur !

-Si ta sœur n’est pas comestible, alors elle ne nous intéresse pas ! s’exclame le plus grand des lémuriens – sans doute le chef de la bande.

Ils repartent en sautillant et en hurlant. Avant de les quitter, un jeune à la queue blanche et rousse tend une liane à l’enfant.

– Prends ce cadeau, il te servira à retrouver ta sœur, dit-il à Balou.

Balou s’est toujours méfié des lémuriens, mais son désespoir est si intense qu’il croit immédiatement le jeune animal. Il enroule soigneusement la corde autour de sa taille comme son père lui a appris, et continue son chemin. Un peu plus loin, il aperçoit dans un pré à l’herbe jaunie par la sécheresse un immense buffle, la robe noire luisant au soleil, les cornes aussi pointues que celles d’un diable. Balou se tient à bonne distance du géant qui l’apostrophe.

– Petit homme, sais-tu quand mon maître va venir me nourrir ? Il ne me reste plus qu’une jacinthe d’eau et j’ai encore faim !

Balou lui répond qu’il n’en sait rien et explique à la bête qu’il est très inquiet pour sa petite sœur.

– Je ne comprends pas tous les sentiments des hommes mais je vois bien que tu es soucieux … moi aussi, mes proches me manquent … si tu veux, prends ma dernière jacinthe, et n’oublie pas de t’en servir pour retrouver ta sœur.

Etonné, Balou s’approche du buffle, attrape rapidement la jacinthe d’eau et repart en courant. Il se demande comment une simple fleur des marais pourrait l’aider à retrouver sa sœur. Mais il serre très fort la jacinthe contre son cœur.

Au bout d’un moment, à bout de souffle, il s’arrête de courir et se rend compte qu’il est arrivé au pied de la colline des Trois-cailloux. Une famille tortue au grand complet escalade laborieusement les éboulis. Balou s’approche, et malgré sa tristesse il contemple fasciné la géométrie parfaite des dessins des carapaces. Balou a toujours aimé les tortues, leur démarche majestueuse, et leur sagesse légendaire.

– Madame tortue, vous n’auriez pas vu ma petite sœur ? Elle a 4 ans, elle s’appelle Ana, elle a une robe rose et des dents blanches et c’est la plus jolie des petites filles du village.

– Je suis MONSIEUR tortue, madame est devant moi …

– Oh, pardon, je vous avais pris pour une dame … il faut dire que vous vous ressemblez beaucoup … vous n’auriez pas vu une petite fille qui s’appelle Ana ?

– Non, je n’ai vu ni fille, ni garçon ici depuis les dernières pluies … si tu penses qu’elle est en danger, prends ce caillou, il pourra t’aider.

La pierre blanche brille dans la paume de l’enfant, qui est intrigué par ce cadeau étrange. Pensif, Balou continue de marcher tout en admirant le petit caillou. Soudain, il entend un sifflement :

– SSSSSSsssssça suffit ! Pousse-toi !

Quelle malchance ! Balou a marché sur la queue d’un grand boa beige et blanc nacré.

– Je suis désolé monsieur, je ne vous avais pas vu !

– Bon, bon … cscscscssssce n’est rien … tu m’as un peu pinsssssscé mais rien de grave … que fais-tu dans les collines, ssssssi loin du village ? Tes parents sssssssavent que tu es iscscscsci ?

– Euh … c’est parce que je cherche ma sœur Ana, elle a disparu, est peut être en danger ! Vous ne l’avez pas vue ?

– Non, je ne penssssssse pas … mais tu sais, je passssssse beaucoup de temps à faire la sssssssieste, esssssspionner les gens ne m’intéressssssse pas … Tiens, prends sssscscsce bâton, il te permettra sssssûrement de retrouver ta sssssssoeur …

L’énorme boa tend à Balou un solide bâton en bois de baobab, qu’il tient serré dans sa mâchoire. L’enfant saisit le cadeau, remercie le serpent et repart. Il marche pendant plus d’une heure dans la campagne. Il commence à être découragé. Alors il s’asseoit et réfléchi. Et si sa sœur avait eu envie d’aller voir les fleurs de lotus dans la rizière ? Elle adore les fleurs !

Retrouvant un peu d’espoir, Balou se précipite vers les marais qu’il atteint rapidement. La brume qui avait tout envahi pendant la nuit s’est levée depuis longtemps, laissant place à un monde aquatique, bleuâtre, tacheté de centaines de feuilles vertes et de fleurs violacées. Mais Balou ne s’en préoccupe pas, il sautille d’un passage à un autre, évitant avec agilité la boue et les sangsues des rizières. Très vite, il atteint la grande passerelle, court de plus en plus vite, tout en appelant sa sœur. Au bout d’un moment, essoufflé, Balou stoppe net sa course. Son cœur cogne dans sa poitrine. Il est stupéfait : devant lui, la passerelle s’interrompt au beau milieu de la grande rizière. Et le pire, c’est qu’au-dessous de lui, l’eau des rizières a laissé place à un vide immense, aussi sombre que la gueule d’un puma….

– Ana !!! ANA !!!!

Balou tend l’oreille : il en est sûr, des pleurs et des cris ont répondu à son appel … et c’est la voix de sa sœur ! Elle est au fond de ce monde noir, juste en-dessous de lui ! Le jeune garçon lance la pierre de la tortue, entend un bruit mat. Le sol n’est pas très loin là-dessous. Il tremble de la tête au pied mais sa décision est prise : il attache la liane des lémuriens à un poteau de la passerelle et entame une longue descente vers l’inconnu.

Lorsqu’il atteint le sol, il n’a plus peur. Le petit caillou de la tortue diffuse une douce lumière bleuâtre, permettant à Balou de distinguer des formes mouvantes … l’une d’entre elles est aussi haute qu’un buffle ! Prudent, Balou se cache derrière un monticule de terre et observe une scène incroyable : la forme qu’il prenait pour un buffle est en réalité un monstre, mi-crocodile, mi-loup, c’est le célèbre CROCOLOUP des contes de sa grand-mère ! Et Ana se tient à côté de cet horrible personnage ! Il a capturé la fillette ! Sa grand-mère avait raison, cette bête est la plus horrible des créatures de l’île ! Fort heureusement, Balou se souvient que cet animal légendaire est sourd comme un pot. Il n’a entendu ni les rebonds du caillou, ni les cris de Balou.

– Arrête de te lamenter, petite idiote ! hurle le crocoloup. Maintenant, tu es à moi, et tu dois m’obéir ! Je t’ai dit que je mangeais les cuisses de grenouilles grillées à point, et surtout pas en sauce ! Et qui t’a appris à cuire le riz ? Tu ne sais rien faire de tes dix doigts ! JE VAIS T’ENVOYER AU ROYAUME DES MORTS SI TU CONTINUES AINSI !

– CROCOLOUP ! Croque-moi ça !

Balou pique les fesses du crocoloup avec son bâton. Le monstre se retourne alors brusquement. Le jeune garçon en profite alors pour se faufiler entre les pattes de devant de la créature et lui coince le bâton dans la gueule ! Le monstre n’a pas le temps de réagir, Balou est bien trop agile. Ensuite, avec le reste de corde, Balou ligote le crocoloup, vite fait, bien fait ! On croirait qu’il a fait cela toute sa vie ! Et voilà le monstre sanguinaire incapable de faire le moindre mouvement !

La petite Ana, aussi vive que son frère malgré son jeune âge, a ramassé la jacinthe d’eau que Balou avait laissée tomber pendant son combat. Elle est affamée, alors elle grignote la fleur du buffle noir. Aussitôt, Ana commence à s’envoler doucement, la fleur est magique ! Balou s’agrippe précipitamment à la taille de sa sœur et les deux enfants s’élèvent lentement, remontant ainsi jusqu’à la passerelle, et abandonnant le monstre ligoté à l’obscurité du néant.

De retour chez les parents, Ana explique à son frère qu’elle en avait eu assez de jouer à la boue, qu’elle était allée respirer l’odeur délicieuse des fleurs de lotus. Le parfum de toutes ces fleurs était si entêtant qu’elle s’était évanouie. A son réveil, elle était dans l’autre monde et devait servir le crocoloup.

Bien sûr, les parents n’ont jamais rien su de toute cette histoire, et d’ailleurs, si Balou et Ana avaient parlé, les aurait-on crus ? Grand-mère a sûrement deviné pourquoi Ana avait soudainement mûri, mais elle non plus n’a jamais rien dit. C’est ainsi que durant toute sa longue vie, Ana a continué à se promener dans les marais pour respirer avec parcimonie l’odeur sucrée des fleurs de lotus.

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Mimie :  la passerelle infernale

J’étais comme d’habitude cachée sous la passerelle qui permet de circuler entre les étangs et les rizières ; j’aime bien me placer là car je vois tout ce qui se passe sans que personne ne fasse attention à moi. Monsieur Bosko était en train de couper des jacinthes d’eau pour donner à manger à ses buffles ; il fait ça chaque matin et quand il a une très bonne récolte, il va même en vendre un peu au marché. Monsieur Bosko me fait toujours un peu peur avec sa serpette ; il travaille vite : d’une main il attrape la jacinthe, de l’autre il la tranche à sa base, et vlan il l’envoie sur une natte tissée posée sur la passerelle. Parfois je pense qu’un jour, à force de répéter toujours le même geste, il va se désynchroniser et il va lancer sa serpette au lieu de lancer la jacinthe !!!!

Un matin où le soleil ne semblait pas vouloir se lever et qu’il y avait encore plus de moustiques que d’habitude, Monsieur Bosko semblait agacé et essayait de les chasser avec de grands gestes. Les bestioles devaient avoir très faim car elles revenaient sans arrêt à la charge. Et puis tout à coup, tout se précipita, j’entendis un cri et je vis mon frère courir à toute vitesse sur le petit talus de terre qui sépare les rizières. On aurait dit qu’il était poursuivi par le diable. Je me demandai ce qui lui arrivait et sortis précipitamment de ma cachette pour comprendre : en fait entre ses gestes de coupeur-lanceur et ceux pour éloigner les moustiques, Monsieur Bosko s’était trompé et avait lancé sa serpette en direction de mon frère qui passait près du tas de jacinthes coupées. Comme c’était un jour où il faisait l’école buissonnière, mon frère pensa que c’était là une punition divine. Il n’en était rien, bien sûr, mais allez expliquer cela à mon frère, il ne me croirait pas, ce n’est qu’un garçon !! Il continuait donc à courir en hurlant alors qu’il y avait bien longtemps que la serpette était déjà retombée juste un peu plus loin dans l’étang de Monsieur Valérian !!

J’aime bien Monsieur Valérian, il n’est pas comme les autres hommes de la rizière : il cultive de la beauté ; dans son étang, il élève des lotus et d’autres plantes plus belles les unes que les autres. C’est un petit paradis, son coin de culture. Donc je disais que la serpette avait atterri au milieu des lotus. Malheureusement elle en coupa une fleur et alors tous les autres lotus se mirent à crier et à pleurer. Cela semblait fou, mais moi Eglantine, tout au fond de moi, je comprenais les lotus, ils étaient en quelque sorte les enfants et la famille de Monsieur Valérian et quand un enfant meurt, tout le monde pleure. J’avais déjà vu comment Monsieur Valérian leur parlait le matin quand il arrivait et qu’il pensait être seul. Je m’étais même rendu compte que quelques fleurs déployaient leurs pétales, comme en réponse à ses mots doux. Mais là, Monsieur Valérian n’était malheureusement pas là pour leur parler et les calmer. Monsieur Bosko fut terrifiée quand il vit les fleurs de lotus pleurer et les belles feuilles rondes s’agiter en hurlant elles aussi dans tous les sens. Il courut, courut sur la passerelle, aussi vite que mon frère. Malheureusement il y avait du monde sur la passerelle ce matin-là : une bande de vazahas. Ils avaient 2 jambes et 2 pieds comme nous, mais ils ne semblaient pas savoir s’en servir. Ils avançaient lentement, parfois ils s’accrochaient les uns aux autres, manquaient de tomber, c’était drôle, mais aujourd’hui, ça ne l’était pas !!! Monsieur Bosko et mon frère voulaient passer ; ils étaient verts de terreur l’un et l’autre, s’imaginant poursuivis par le diable, et ils voyaient bien que cette bande de limaces ne serait pas capable de courir, encore moins de se mettre sur le côté de la passerelle fort étroite pour les laisser passer ; alors Monsieur Bosko poussa un cri rauque, glaçant, la passerelle se mit alors à osciller de plus en plus fort, les vazahas commencèrent à leur tour à hurler car la passerelle était devenue un de ces dragons chinois du nouvel an qui sont promenés dans les rues avec force ondulations, ; au bout de dix secondes, les vazahas étaient tous tombés dans la rizière de Monsieur Daurius, de sorte que mon frère et Monsieur Bosko purent continuer à courir, d’ailleurs je crois bien qu’ils sont déjà arrivés à la ville haute !! Comme les vazahas étaient bien nourris, gros et gras, ils écrasèrent le riz qui venait juste d’être replanté. Le riz, ce n’est pas une plante difficile à cultiver et si elle a assez d’eau, elle supporte d’être malmenée. Quand nous les enfants, il nous arrive de faire tomber un ballon au milieu de la rizière et que nous allons le chercher, les plants se sont redressés le jour suivant. Mais là, les tiges étaient vraiment bien écrasées et je ne savais pas si elles allaient survivre à cette aventure !!

Je me levai de bonne heure le lendemain matin pour reprendre mon poste d’observation ; je vis arriver Monsieur Valérian qui commença par parler doucement à ses lotus qu’il trouva fort agités ; je lui expliquai l’histoire de la serpette, survenue après sa visite matinale de la veille. Il prit dans ses mains la fleur coupée, lui murmura quelque chose que je ne pus entendre et le plan d’eau peu à peu retrouva son calme et n’eut plus une ride. Survint alors Monsieur Daurius qui à son tour hurlait et gesticulait dans tous les sens. Il venait voir Monsieur Valérian qui est savant et connu pour être un expert en botanique. Au comble de l’agitation il lui expliqua que ses tiges de maïs s’étaient redressées dans la nuit, mais que quelque chose de diabolique s’était produit ; nous le suivîmes donc à sa rizière et là, je n’avais jamais vu cela, les pousses de riz s’étaient regroupées en petites touffes qui ressemblaient à des pyramides à quatre pattes, dont le sommet aurait été très très effilé. De plus au dessus de chacune de ces touffes se trouvait un papillon, toutes ailes déployées. Il y en avait des blancs, des rouges et des bleus . Monsieur Valérian regarda, réfléchit et se pencha pour me demander ce qui s’était effectivement passé. Quand je lui eus expliqué la chute des vazahas trop bien nourris sur les pousses de riz, il me glissa un clin d’œil malicieux et déclara : « Voyez-vous, Monsieur Daurius, je pense qu’avec le riz qui poussera, vous pourrez fabriquer de la baguette parisienne car ce sont des vazahas français qui sont tombés dans votre rizière et qui y ont imprimé leur passage !!! »

* nom que les malgaches donnent aux français et de façon générale à tous les blancs