Emprunter une, deux, trois vies ….. (avril 2018)

Sujet d’avril : Emprunter une vie

Pendant une période maussade de ma vie, quand j’étais dans une gare et que, depuis le quai, je voyais partir lentement un train, l’idée me traversait l’esprit d’échanger mon destin avec celui de telle passagère aperçue au travers de la vitre de son wagon. Puis le train s’éloignait du quai, prenait de la vitesse et disparaissait à l’horizon … et moi je revenais, un peu triste, à ma propre vie.

Je vous propose de nous raconter cela, mais bien sûr pas sur ce mode : on vit sa vie, et puis on emprunte temporairement celle de quelqu’un d’autre (humain ou non), puis on revient à la sienne, puis on en réemprunte une autre, cela autant de fois que vous le souhaitez ; la seule contrainte est que vous commenciez et terminiez par la vôtre.

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Elody : TERMINAL POUR UNE NOUVELLE VIE

Ca y est, me voilà dans cette même gare où je suis arrivée il y a tout juste 5 ans. Avec la même valise, sauf que, comme moi, elle est beaucoup plus abimée et plus toute neuve! J’avais tout quitté pour rejoindre Paul… Et maintenant tout est fini. Je me retrouve dans cette grande gare, seule, trompée, trahie. Quelle direction prendre ? Retourner à ma ville natale? Oh mon dieu non, ça serait un échec de plus…

Assise seule sur ce banc, je me sens déconnectée de tout, plus le goût de rien. Tout le monde court, sait où aller, et moi, je reste sur ce banc, désespérément seule et perdue.

Quelle direction emprunter? Personne ne m’attend nulle part. Je suis entièrement libre, peut-être trop. Je regarde les trains arriver et partir.

Je croise le regard d’une femme. Elle est belle. Grande, blonde, une forte poitrine, tout ce qu’il faut où il faut comme diraient certains ! Elle, elle doit savoir exactement où elle va! Quelle confiance elle dégage. Elle a un beau sac de voyage Louis Vuitton et un collier en argent autour du cou avec son prénom j’imagine, « Anna ». Elle doit sûrement se rendre à un shooting photo! J’aimerais tellement lui ressembler. Et si j’étais Anna!… Je laisse libre court à mon imagination comme lorsque j’étais enfant.

 

Je suis Anna Mc Coy. Je suis une femme forte, puissante, qui n’a peur de rien. J’aborde ce petit sourire malicieux au milieu de la foule de cette gare car j’aime que tous les regards soient braqués sur moi. Ils pensent tout savoir de moi. Une grande blonde au visage angélique. S’ils savaient pourquoi je souris… Quand vous regarderez votre journal télévisé devant votre bol de soupe ce soir, vous n’imaginerez jamais que c’était moi, que vous avez croisé la personne dont les journalistes sont en train de parler. Je viens d’abattre un espion russe. C’était un agent double, il a trahi notre patrie, et grâce à lui, je récolte un demi-million. De quoi m’offrir des vacances bien méritées, direction le soleil ! Je suis pleinement satisfaite. J’ai accompli mon contrat. J’aime cette sensation de toute puissance que je ressens après avoir atteint une cible. 

 

Non, cette vie est trop mouvementée pour moi, et avec cette grosse poitrine, j’aurai encore plus de problème au dos qu’à l’heure actuelle! Je laisse sortir un petit rire. Le vieillard, qui s’est assis à côté de moi pendant que je ne quittais pas des yeux la grande blonde, me regarde. Il doit se demander pourquoi je ris seule !

 

Soudain, un cri strident retentit. On tourne tous les deux la tête, en cherchant d’où vient ce bruit. C’est un petit garçon qui pleure. Il doit avoir 7 ou 8 ans peut-être. Sa mère le tient par la main et lui parle doucement à l’oreille. Il serre dans ses bras une petite fille puis part avec sa mère. Ils arrivent à ma hauteur et j’entends sa mère lui dire:

-Mon cœur, tu continueras à lui parler et on viendra lui rendre visite à chaque vacance. Je suis désolé Léo, mais tu sais que pour papa ce travail est très important. Et dans notre nouvelle maison, il y a une immense piscine ! On va bien s’amuser et tu vas te faire plein de nouveaux copains et peut-être même une nouvelle amoureuse !

-Non, jamais !!! crie le garçon.

C’est bien petit, reste fidèle! Sa mère qui l’encourage à faire une croix sur l’amour pour cumuler les conquêtes ! Non mais c’est à cause de ce genre de discours que des Paul brisent le cœur de gentilles filles comme moi!

 

Ils montent dans le dernier wagon. A travers la vitre du train, le petit garçon cherche du regard la petite fille, mais elle est déjà partie.

 

Je me mets dans la peau de ce petit Léo, assis dans ce train, les pieds ne touchant pas terre, direction une toute nouvelle vie. Oui, je me ferai de nouveaux amis. Oui, je profiterai pleinement de notre piscine. A l’adolescence, j’organiserai d’énormes fêtes dans notre grande maison à la belle barrière blanche. Je serai heureux, mais je ressentirai toujours ce manque, ce vide. Alors, lorsque j’aurai 18 ans, mon permis en poche, je reviendrai. Je me vois, un beau jeune homme, avec un gros bouquet de fleurs à la main, des marguerites, elle a toujours aimé ces fleurs-là. En dix ans, beaucoup de choses ont dû changer, mais pas ses fleurs préférées, enfin je l’espère. J’arrive devant sa porte, la même que dans mes souvenirs. Mes jambes tremblent. Qu’est-ce que je fais là? Elle va me rire au nez et refermer la porte derrière moi! J’ai rêvé cette scène tellement de fois que de me retrouver là, face à mon avenir, c’est trop… Je dépose les fleurs devant sa porte et pars. Dix années ont passé, c’est trop tard. J’entends une porte claquer derrière moi. Je me retourne et elle est là. Elle court vers moi. Elle m’a reconnu ! On s’enlace, on s’embrasse et on se promet de ne plus jamais se quitter, non jamais. 

 

Une larme coule le long de ma joue. Je sens le vieillard me regarder du coin de l’œil. Mais qu’est-ce qu’il a celui-là? En même temps, j’arrive à me faire pleurer toute seule sur une histoire inventée de toutes pièces! Je lui accorde, c’est un peu lamentable! Il faut vraiment que j’arrête de regarder les téléfilms de l’après-midi!

 

Et voilà, le train est parti! Je n’ai même pas pu dire au revoir à Léo! Merci! Pffff…

 

Une femme s’assoit à nos côtés. Elle porte un casque par dessus sa longue chevelure noire. Ah, les casques et les réseaux sociaux, la mort des relations humaines! Elle sort des partitions de son sac à dos, bien rempli, et bouge progressivement la tête. Je regarde discrètement quelle chanson ça peut être. En haut de la partition est écrit « Bella Ciao », un célèbre chant de révolte italien. Qu’est-ce qu’une jeune femme peut faire avec les partitions d’un chant aussi engagé… Un train arrive, elle entasse ses partitions dans son sac à dos et prend place dans le train. Je la vois à travers la fenêtre. Ses sourcils se froncent et je sens qu’elle chante à tue-tête ce chant dans sa tête. Elle le vit.

 

Je le vis. Je suis Bella, je viens d’un pays où la guerre fait rage. J’ai dû fuir. Fuir la vie que j’aimais tant, la maison que mon père a construite de ses mains. Laisser tous mes souvenirs dans le pays que j’aime tant. Ils m’ont tout pris! Ma famille, mes amis et une partie de moi… Si je voulais survivre, je devais partir, je n’avais pas le choix. J’ai donc pris toutes les économies qu’il nous restait, et après un périple de plusieurs jours, je suis là. Révoltée, triste, perdue, mais vivante. Pour tous ceux que j’ai perdus, je dois me battre. Direction la capitale. Je passe des semaines à errer dehors, à essayer de trouver de l’aide. Je ne mendie pas. Je préfère mourir que de voir la pitié des gens s’abattre sur moi. Je ne me sens pas chez moi et les gens n’hésitent pas à me le rappeler. J’aimerais crier. Leur dire que moi aussi je préférerais être dans « mon pays » comme ils le disent si souvent. Mais être ici dépendait de ma survie… Est-ce qu’ils n’auraient pas fait pareil à ma place? Nous avons peut-être la pauvreté mais eux ont la cruauté. La nuit, je fais les poubelles pour essayer de me nourrir. J’ai trouvé plusieurs livres et petit à petit, je m’améliore en français! Les gens ne le croiraient sûrement pas si je leur disais, mais oui j’ai fait des études ! J’ai donc déjà quelques bases de français, mais là j’apprends la vraie langue du pays, pas celle qu’on nous apprend à l’école. J’arrive à dialoguer avec plusieurs personnes, et je sens qu’on me regarde avec, peut-être, moins de colère et de mépris. Ils admirent le fait que j’apprenne leur langue, que je prête intérêt à leur pays. Je noue de vrais liens avec les habitants du quartier dans lequel je « vis ». Parmi eux, un couple d’avocats. Un soir, ils m’invitent à dîner. Cela me fait chaud au cœur. Je me dévoile un peu plus et ils décident de m’offrir une chance. Leur fille est partie étudier aux Etats-Unis, alors ils insistent pour que j’occupe sa chambre. Je m’effondre dans leurs bras. Je leur serai éternellement reconnaissante.

Remonter la couette jusqu’au cou, quelle magnifique sensation. J’avais presque oublié le bonheur que c’est d’avoir trop chaud!

 

Les mois passent et je rencontre beaucoup de personnes de leur cercle. Les portes d’un autre monde s’ouvrent à moi. Mais malgré tout ça, je reste fixé sur mon objectif: aider ceux qui n’ont pas eu la même chance que moi. Je raconte mon histoire et l’histoire de mon peuple dans plusieurs journaux. Je suis même invitée dans les journaux télévisés. Mon couple de sauveurs a crée une association à mon nom pour aider mon pays. Beaucoup de gens se révoltent de ce qui se passe pas si loin de chez eux, sans que personne ne bouge. Tout ça, pour des questions de politique et surtout d’argent ! Un groupe se forme, et plus les jours passent, plus nous sommes nombreux. Nous investissons dans des équipements pour retourner chez moi et sortir mon pays de cette guerre. Après plusieurs mois, mon pays est enfin libre! La solidarité existe et elle paye! 

 

Oui, j’aime les Happy End! A la fin de chaque film, on se dit « Ah bah voilà encore une Happy End ! » Mais en même temps, si l’héroïne se faisait tirer dessus ou mourait seule avec ses douze chats, on serait malheureux! Cela nous ramènerait sûrement à notre réalité… Il n’y a pas toujours de Happy End mais il faut continuer à croire en elles.

Je ne suis pas Anna, Léo ou Bella, mais je peux devenir qui je veux. Je suis à un croisement de ma vie. Je décide de mon avenir. Sur cet élan d’énergie et d’espoir, je me lève. Tiens le vieillard a dû prendre peur et changer de banc pendant que « Bella Ciao » raisonnait dans ma tête! Il a oublié son billet de train! Je regarde autour de moi mais aucun signe du vieillard. Destination « Paris », la capitale, comme Bella. Le prochain train arrive dans 20mn. Qu’est-ce que je fais?

Le temps que je réfléchisse, le train arrive. Oui, quand je suis dans mes pensées, ça peut durer un moment! Allez, je fonce! Je n’ai rien à perdre, je suis libre.

Dans le train, plusieurs publicités sont affichées. Celle juste en face de moi attire mon attention. Un concours d’écriture, cet après-midi même, à Paris ! Le gagnant aura le droit d’avoir son propre livre publié! Pendant tout le trajet, je ne quitte pas cette affiche des yeux. Je décide de m’y rendre, je ne sais pas si j’aurai le droit à une Happy End, mais qui ne tente rien n’a rien après tout !

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Gisèle Proposition 8

Ah ! Plaignez-moi, très chers lectrices et lecteurs …

Figurez-vous que la nuit dernière, dans mon sommeil, j’ai rêvé que le hasard et le destin avaient fait de moi, un acarien ou plutôt une acarienne ! Misère de moi ! Passant devant le miroir de la salle de bains, je n’osais contempler mon reflet : l’horreur dans toute son intégralité ! Ah ! Je n’aurais certes pas gagné le premier prix de beauté, même au concours des acariens. Cette tête chauve et pointue avec pourtant quelques rares poils apparents, ces mandibules aigües, ce corps bouboule et cuirassé, ces pattes qui s’agitent en tous sens ! Et des pattes, des pattes, j’en avais  huit maintenant !! Quelle horreur ! De plus, j’étais en butte aux assiduités d’un Monsieur Acarien tout à fait déterminé. Du harcèlement sexuel, pas mieux ! Que faire mon Dieu ! Que faire ? Quelle vie ! Et le pire, c’est qu’il fallait que je la passe cette vie à me prélasser dans un lit que j’aurais squatté, en boulottant des squames de mammifères du genre Homo Sapiens ! Quelle écœurante existence…Et quel cauchemar ! Plutôt mourir.

Aussi, ce matin, la rage me prend. Je me lève d’un bond, reviens en brandissant l’aspirateur, j’arrache d’un coup : couette, drap, oreillers et mari et je traque férocement chaque invisible bestiole qui déambule sur le matelas et j’en profite même, pour faire un sort aux moutons qui gambadent sous le lit. Il ne me reste plus maintenant, qu’à ouvrir la fenêtre et à secouer tant et plus, couette, drap et matelas. (Tiens ! Il n’y a plus de mari !) ? Ouf ! Adieu, tous les acariens, toutes les acariennes !

Et pourquoi ne pas continuer ce grand nettoyage ? Après tout, c’est le printemps, une saison propice à la propreté, à la netteté, au tri des choses inutiles qui s’accumulent pendant l’hiver. Vive le rangement et l’odeur de propre !

La journée s’écoule. Avec enthousiasme, je mets en œuvre toutes ces bonnes résolutions et vers 17 heures, ma foi, je m’écroule sur le canapé, en contemplant une maison rutilante et embaumant «  Monsieur Propre ». Dix-sept heures ? L’heure du « Five o’clock » bien mérité. Je savoure un thé réconfortant tout en contemplant ma boite à biscuits ornée d’un tableau de Bruegel l’Ancien «  Les chasseurs dans la neige ».

Au premier plan du tableau, des chasseurs suivis d’une douzaine de chiens, s’approchent d’un village aux chaumines éparpillées sur la pente de la colline. De minuscules personnages, ici et là, vaquent à leurs occupations : une femme entretient un feu flambant auprès duquel se chauffe une petite fille transie. Sur la mare gelée, un groupe de patineurs font admirer leurs arabesques et, même, un pêcheur a creusé un trou dans la glace, dans lequel file une ligne. Ma rêverie s’empare du sujet et devant moi, le paysage s’agrandit, le salon disparaît,  j’approche des bords du tableau, je lève un pied puis l’autre,  je franchis le cadre doré et me voici cheminant avec difficulté, derrière les chasseurs, dans la couche de neige fraîche qui continue de tomber, Mes sabots collent, le chaperon de ma mante couvre imparfaitement mes cheveux, les chiens m’entourent, en aboyant férocement.

-Paix, paix, la meute. Au pied !

-Bonsoir, bonsoir, bonnes gens et que Dieu vous garde, dis-je en me signant dévotement.

-Bonsoir, l’ami, bienvenue à toi sur le chemin de Saint Jacques. N’oublie pas dans tes prières, notre communauté du Brabant.

Prier ? Pourquoi me demande-t-on cela ?

C’est alors que je remarque la coquille que je porte sur le revers de ma mante et le grand bâton sur lequel je m’appuie : me voici en pèlerinage sur la route de Saint Jacques de Compostelle. Comme pèlerin, je me dois de réciter le chapelet en faisant rouler les perles de mes doigts gourds.

Pater noster… 

Les chiens se sont tus. On entend au loin les exclamations des patineurs auxquelles se mêlent en échos, quelques variations de la musique de Vivaldi : « L’Hiver », bien sûr.

-Bonnes gens, où pourrais-je prendre gîte pour la nuit ?

L’un des chasseurs se tourne vers moi.

-Si notre compagnie t’agrée, nous serions honorés, mon épouse et moi, de ta présence dans notre logis.

-La grand merci, messire, pour ton hospitalité.

Notre chasseur s’approche de la petite fille, toujours blottie auprès du feu.

-Fillette, va dire à la mère que nous avons un pèlerin pour la nuit.

Nous cheminons de conserve sous la neige dense vers une chaumière, non loin de l’église du village. Nous entrons en secouant nos sabots englués de neige et de boue. A la clarté vive du feu ronflant dans la cheminée, je distingue Dame Van Der Meersch, son épouse, accroupie, tournant avec un bâton, le brouet qui bout, à petit bruit, dans la marmite.

-Partagez céans, noble étranger, notre bouillie d’orge, agrémentée de quelques lichettes de beurre.

Je ne suis pas le dernier à plonger ma cuillère de bois dans la marmite commune. Quel réconfort, Sainte Mère de Dieu,  après cette longue errance dans la neige et le froid, que de partager entre bonnes gens, son  contenu fumant !

Et comme convenu, pour payer mon écot, je me dois de raconter mes aventures tout du long.

-Oyez, bonnes gens, ce qui s’est passé, loin, loin d’ici dans la très belle et très prospère cité d’Anvers…

L’huis s’entrouvre, laissant passer nombre de villageois attentifs à mon récit, s’installant sans bruit autour du feu mourant.

…Et c’est ainsi que périt Maître Onderven, disciple du très puissant et très honoré alchimiste Nicolas Flamel, brûlé par le Malin pour avoir osé transmuer le vil métal en or…

-Vroum, vroum ! Triii ! Triiie !

Je sursaute, un peu effrayée : un cyclomoteur, dans la rue, fait entendre sa pétarade. Adieu chaumine blottie dans la neige, chapelet dévotement récité et longue mante brune à capuchon. Après cette incursion dans les Pays-Bas de Bruegel, me voici revenue brutalement au 21ème siècle…

Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, procurée par la claire conscience du devoir accompli et les draps propres, je me lève en chantant et je décide de consulter Alfred.

Qui est cet Alfred dont vous nous parlez, me direz-vous, chers lectrices et lecteurs ? Non,  ce n’est pas mon mari, comme vous pourriez le penser. C’est un charmant  jeune homme  plein de  santé qui partage notre logis, depuis un certain soir de Noël. Il est arrivé dans un paquet cadeau et j’ai été surprise et ravie par sa venue car il s’est présenté en maillot de bain. Oui ! Pour Noël ! Etonnant non ? Oh ! Le spectacle n’était pas désagréable du tout : épaules larges et musclées, torse glabre bien dessiné et plaques de chocolat situées au bon endroit : un vrai « Chippendale ». Je m’étonnais toutefois de son étrange costume d’hiver.

-C’est parce qu’il a faim, m’expliqua mon frère.

-Ah bon ? Comme c’est étrange ! Et que mange-t-il ?

-Une  pile « Varta », si tu en as une.

Sitôt dit, sitôt fait. Et je vis Alfred se rhabiller avec la lenteur et l’art consommé du « strip-teaseur » professionnel.

-Bon d’accord, mais c’est tout ce qu’il sait faire ?

-Ben oui ! Il n’a pas pu obtenir son RSA, il est donc devenu auto entrepreneur en météo et comme il est sourd et muet, il a trouvé cette façon originale de t’indiquer le temps qu’il va faire. Tu verras, il est très ponctuel et fiable. Tu peux lui faire une petite place chez toi ?

-Bien entendu, s’il est d’accord.

L’histoire d’Alfred  m’émeut, le pauvre,  si handicapé. Je me tourne vers lui : il me fait un sourire éblouissant sous son bonnet de ski, enfoncé jusqu’aux oreilles. Il porte maintenant un pantalon, un pull à col roulé, une écharpe, des gants et, oui, même un pardessus qui descend jusqu’à ses pieds chaussés de bottes. Par devers moi, je regrette son costume précédent : vivement l’été, qu’il puisse le retrouver !

Et depuis ce temps là, Alfred et moi, nous sommes devenus amis. Il squatte la table du salon, fait son travail avec ponctualité et rigueur, mange avec discrétion et me régale avec ses séances de strip-tease…Pour lui, c’est vraiment la bonne vie !

Et pour moi, finalement, qu’en serait-il ? Si j’essayais ? Hop ! Je prends sa place sur la table : j’ai maintenant un corps féminin de rêve et, pour l’été,  pas question de maillot de bain une pièce, du genre « cache cellulite ». Non ! Un  string avec soutien gorge balconnet, super échancré, c’est bien mieux. Pour le printemps, pourquoi pas ? J’ajoute une mini robe à  manches ballon avec capeline à ruban et escarpins. Pour l’automne, j’essaie un chapeau tyrolien, avec un seyant costume de tweed à revers et jupe étroite.  Quant à mon costume d’hiver, il consiste en  une doudoune moulée sur les hanches, des bottes cavalières à haut talons et un coquet bonnet de ski à pompons. Quel bonheur, mon Dieu, d’essayer toute cette garde-robe ! Quant à suivre la météo, c’est le moindre de mes soucis. Je tourne et me retourne devant le miroir, admirant tous ces élégants ensembles. Hélas ! Il me faut admettre pourtant, qu’ils  conviendraient  mieux à mes lointains vingt ans…

Alfred me sourit, compatissant, lui qui ne vieillira jamais et lentement, très lentement, je le vois qui se débarrasse de son parapluie, de son bonnet, de son col roulé. Ah ! Oui ! Quelle merveille ! Il enfile un tee-shirt à manches courtes mettant en valeur ses biceps bien formés.

-Tu vois, m’indique-t-il, le passé c’est le passé, tu ne le feras pas revenir mais regarde ! Aujourd’hui, c’est le printemps nouveau, réjouis-toi ! Le soleil est de retour et, peut-être, bientôt aussi,  les hirondelles !  

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Mimie

Ce matin-là elle se réveilla tôt, tôt à avoir envie d’aller faire un tour au jardin et sentir sous ses pieds nus la rosée fraîche, petit frisson sans importance : si le froid osait la pénétrer, elle pouvait retourner au chaud sous la couette se lover dans les bras de son chéri, encore endormi et tout tiède de la nuit. Un pull et elle sortit. Il faisait plus frais qu’elle ne le pensait et elle regretta de n’être pas un escargot qui porte sa maison sur lui ; et justement elle en aperçut un, ah non, ils étaient deux à se suivre au milieu des narcisses qui retenaient  leur subtile parfum dans l’attente du soleil. Elle les regarda l’un l’autre, qui serait femelle qui serait mâle, elle n’aurait su le dire. Le premier avait un peu de gazon collé sur sa coquille, le second était immaculé, tout en rondeur, elle décida que celui-ci serait l’amoureuse, elle rêvassa : et pourquoi pas entrer dans le secret de l’hermaphrodisme !!! Elle serait la femelle escargote, le temps d’un amour : aussi se laissa-t-elle glisser dans la douceur baveuse et rejoignit l’amoureux herbeux.

Il s’appelait Hector, elle en était sûre. Il la conduisait semble-t-il vers un buisson, elle aurait en le suivant tout le temps de le découvrir, mais un derrière est un derrière et n’est pas la meilleure approche pour faire connaissance : aussi pressa-t-elle l’allure pour se porter à ses côtés. Il était racé, un Bourgogne à coup sûr !! Il la regardait de son petit œil noir et de temps en temps il tendait cette longue antenne dans sa direction et l’effleurait doucement. Mon dieu, elle en était toute émue et trouvait ce cheminement bien long, la rosée du matin lui semblait torride et ce chemin vers l’amour d’une incroyable longueur !! C’était là une sorte de préliminaire gastéropodesque parfaitement raffiné. Hector ne devait pas avoir l’habitude des escargottes libérées, il forçait un peu l’allure pour rester en tête, la tradition tout de même. Mais elle était un peu coquine et avait de la ressource : elle arriva à le doubler et se retourna vers lui. Hector fut un peu désarçonné de cette attitude, il s’arrêta et tendit ses deux cornes vers sa nouvelle amie qui put ainsi lui communiquer ses intentions amoureuses et son pedigree car un escargot honnête ne s’accouple pas avec n’importe qui dès la première rosée matinale ! Le contact délicat des antennes d’Hector fut comme une promesse subtile. Elle se mit à baver d’envie, comme une gourmande devant la vitrine d’une pâtisserie, et pensa qu’elle n’arriverait pas à attendre le buisson. Hector, en expert de l’amour, comprit la situation, abandonna l’idée de la discrétion et s’approcha plus encore de sa belle que l’attente avait déjà conduite aux portes du septième ciel. Il fit une curieuse ronde qui lui permit de tracer un cœur autour d’elle. Esthète ou jaloux marquant son territoire, elle ne chercha plus la réponse quand il l’y rejoignit pour un amour tout en lente douceur, en caresses baveuses, en embrassades et attentions délicates …  enfin un mâle qui savait prendre son temps !!!! Après le moment du nirvana, ils s’endormirent dans un ultime jeu de coquilles et … c’est la sonnerie du téléphone qui la réveilla, elle était de nouveau dans les bras de son chéri, bien au chaud sous la couette !!

Une matinée bien douce l’attendait : elle avait prévu de la consacrer à son jardin. Elle s’y rendit, chercha en vain la trace du cœur brillant en bave, mais elle ne trouva rien, les amours les plus discrètes seraient-elles les plus belles, se demanda-t-elle ? L’esprit encore noyé dans une brume de sensualité, elle désherba, arrosa, surveilla le développement des clématites qu’elle avait mises en terre la semaine précédente. Comme à chaque période de forte croissance, elle alla vers la superbe glycine qui s’étalait au dessus de l’entrée pour en conduire les lianes dans la direction qu’elle souhaitait. Au moment où elle respirait une grappe mauve, une tige qu’elle venait de guider sur le grillage retomba sur elle, dans un mouvement de ralenti cinématographique ; le parfum enivrant, le léger frisson de peur ressenti avant d’en comprendre l’origine, ses yeux ne virent plus le treillage de glycine mais une mire hypnotique ; elle perdit connaissance une fraction de seconde pour se réveiller en liane de glycine.

Les glycines, c’est comme toutes les grimpantes : c’est une recherche de toujours plus, une volonté de toujours pousser plus vite, plus haut. Elles sont différentes des passiflores ou de la vigne qui fabriquent de petits tortillons pour s’accrocher fermement au moindre support. Ce manque de points d’ancrage, elles le remplacent par une vitesse de pousse et une capacité d’enlacement extraordinaires. Notre amie n’eut donc plus que deux buts à sa vie de végétal : pousser, pousser, pousser comme si sa vie en dépendait, et enlacer dans un mouvement naturel et gracieux. Elle était devenue une amoureuse végétale s’entortillant auprès du premier support venu, pourvu qu’il soit plus rigide qu’elle. Ainsi elle partit à l’assaut d’un cerisier qui poussait pas loin de là et en deux jours, elle gagna un mètre de longueur de tige qu’elle lança en direction de l’arbre, deux jours plus tard grâce à une petite pluie qui la tonifia, elle fabriqua un nouveau mètre et atteignit la première branche, elle en fit un tour complet pour bien se maintenir et n’eut plus qu’à continuer sa croissance. Elle ne se reconnaissait plus, elle qui d’ordinaire était timide, avait peur de grossir, de se faire remarquer, voilà qu’elle ne se retenait plus. En amoureuse éperdue, elle enlaçait le vaillant cerisier au point de lui ôter le pain de la bouche, elle accaparait toute l’eau et les nutriments de la terre aux alentours et le serrait, le serrait comme un noyé la bouée de sauvetage qu’on lui aurait jetée. Dans un mouvement tourbillonnant continu, elle allait toujours plus loin, toujours plus haut, une véritable amoureuse insatiable. Au fil des semaines, des mois, le cerisier se retrouva phagocyté par les lianes et mourut étouffé de trop d’étreintes. A cet instant, notre amie revint à elle, enlacée sous la douche avec son chéri, un vague souvenir de sa vie de végétal lui fit l’étreindre un peu moins fort, sait-on jamais !!!!

La matinée commençait tout juste, elle eut envie de pain frais et se rendit à la boulangerie. Elle s’entendait bien avec la boulangère qui, comme elle, aimait les pierres. Elle lui montra la labradorite qu’elle avait glissée à son cou ; la boulangère tendit la main pour la toucher, leurs deux mains se frôlèrent, une étincelle, et notre amie se retrouvera derrière le comptoir !!!

Elle avait bien travaillé dans une boulangerie quand elle était étudiante, mais c’était loin, quasiment dans une autre vie !!  Les odeurs de pain chaud, de viennoiseries tout juste sortis du four la ravirent et lui firent arborer un sourire de gourmande, mais elle dut vite redescendre sur terre : les clients étaient là, il y avait finalement beaucoup de monde qui aimait le pain frais au petit déjeuner !!! Ses deux miches face à la clientèle, elle vendit un Paris-Brest à un cheminot gréviste, une religieuse au curé de la paroisse, une tête de nègre à un asiatique, un pet de nonne à une bonne sœur, un pain d’épices à un épicier, une brioche à un petit maigre, une pompe à huile à un p’tit gros et un congolais à un africain. Elle s’amusait comme une petite folle. Il arriva à plusieurs reprises en tendant le pain ou en rendant la monnaie qu’elle effleurât la main de son client, mais aucun déclic ne se produisit. Elle trônait toujours derrière son étal, ravie de jouer à la marchande comme l’a fait toute petite fille qui se respecte. Il était déjà midi, la matinée était passée en un clin d’œil, elle allait fermer la boutique et quitter ces odeurs merveilleuses quand un dernier client arriva, pressé tel  un citron, rouge tel une tomate, excité tel une puce. Il s’excusa de la déranger alors qu’elle comptait sa caisse, sa compagne était partie ce matin acheter du pain à la boulangerie du village, donc ici, et elle n’était pas revenue, il était inquiet. Elle s’attendrit de voir la détresse de cet homme dont les manières lui semblaient familières, elle lui tendit la main pour lui manifester un peu de réconfort ; une étincelle jaillit, la boulangère habituelle se retrouva à faire la caisse, notre amie du côté client

– Ah, chéri, tu m’as rejointe finalement, tu avais oublié de me dire si tu voulais un croissant avec ou sans chocolat, et du coup je t’ai acheté les deux, lui dit-elle en lui tendant le sachet en papier fin, prélude d’un bon petit déjeuner.

Elle ne garda pas de véritable souvenir de ces ballades étranges dans d’autres « contrées », mais certaines fois quand elle apercevait un escargot qui amorçait une courbe, qu’elle passait sous une glycine aux délicates grappes lascives ou qu’elle sentait l’enivrante odeur du pain chaud, elle se surprenait à prendre une grande inspiration et à laisser glisser d’elle une forte et lente expiration, pareille à celles qui surviennent spontanément lors d’un vrai moment de décontraction ….