Conte farfelu (février 2018)

Sujet février 2018 : Tous ceux d’entre vous qui ont écrit en janvier ayant divinement bien travaillé, voici une nouvelle proposition/récompense où je me suis amusée comme une petite folle à chercher des surnoms dans le dictionnaire de rimes (voir la liste ci-après)!!! Nous serons tous les 9 les personnages de ce texte  qui commencera comme un conte, c’est-à-dire par « Il était une fois » et se terminera par : « C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue »

Vous noterez que je n’ai pas osé faire mourir l’un de nous, aussi avons-nous un dixième personnage : Jeannette la crevette. Si vous connaissez une Jeannette qui souhaite intégrer le groupe, pas de souci, comme vous voyez elle a déjà sa place !!!!

Andrée la mijaurée

Gisèle la pucelle

Jean le client

Mimie la fourmi

Corinne la telline (désolée, Corinne, ce coquillage rime magnifiquement avec ton prénom, si tu t’étais appelée Jacquotte, tu n’aurais pas échappé à Jacquotte la bulotte, en référence à ton sujet de janvier !!!!!!!)

Hélène la vilaine

Pascaline la divine

Elody la lady

Johanna la mama

Jeannette la crevette

Comme je me suis lancée dans les rimes, si quelqu’un veut se lancer dans un poème, qu’il ne se gêne pas, à condition de respecter bien sûr toutes les consignes !!!!

Que personne ne se froisse du nom qui lui est accolé !!! On a un peu l’impression d’être dans un endroit chaud, mais c’est uniquement à cause des rimes, et notre brave Jean peut très bien en tout bien tout honneur aller acheter quelques crevettes et tellines auprès d’une mama d’un vieux port italien, accompagnée de sa lady, non ???

Donc je résume pour ceux qui ont du mal avec les consignes :

Un texte avec les 10 personnages ci-dessus (vous pouvez en rajouter si vous voulez !!!), qui commence par : Il était une fois et qui finit par : C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Corinne – Proposition 6 : conte farfelu

Il était une fois, dans un pays imaginaire, de drôles de petites bêtes qu’on appelait les Scripouilles (lointainement issu du latin Clubinum Escriturius).

Elles naissaient dans les livres, une étrange alchimie faisant s’assembler quelques lettres imprimées d’une page et hop on voyait s’extraire entre deux feuilles une petite chose encore assez informe mais bien vivante.

L’accouchement du livre était discret, qu’il soit dans une bibliothèque, une librairie ou un vide-grenier… mais attention, tous les livres ne produisaient pas de Scripouilles, seuls les best-sellers y étaient autorisés. Les livres scolaires et autres manuels de réparation pour machines à laver n’étaient pas conformes.

Les Scripouilles commençaient donc leur vie relativement anonymement ; à leur naissance, elles se ressemblaient toutes, petites boules grisonnantes et touffues,  certaines avaient même le hoquet n’ayant pas digéré une virgule ou pire, des guillemets.

En grandissant elles prenaient de la couleur et de la consistance, nourries par les phrases du livre duquel elles étaient issues. Un lien puissant les reliait à leur géniteur et s’amplifiait tout au long de leur existence. Quand venait le moment d’intégrer un chapitre entier pour la première fois, elles se baptisaient elles–mêmes, s’inspirant du fluide livresque qui les nourrissait. A la fin de leur initiation, la quintessence du livre absorbée, elles s’adjoignaient une particule qui faisait d’elles des êtres uniques. Certaines avaient même la possibilité de prendre la couleur de la couverture et la texture du papier. On retrouvait donc ainsi des Scripouilles parcheminées ou enluminées, revêtues de cuir, en papier recyclé ou un peu chlorées (celles-ci finissaient par dégénérer ou se noyer dans une piscine).

Certaines d’entre elles se réunissaient par affinité afin d’aller inspirer un nouvel auteur et ainsi créer un texte original qui produirait un nouveau livre et avec un peu de chance un Scripouille plus élaboré.

Malheureusement, beaucoup de projets n’aboutissaient pas, terminaient en de simples nouvelles qui restaient au fond d’un tiroir ou en manuscrits qui n’étaient jamais publiés. Cela désespérait nos Scripouilles qui faisaient leur job de bon cœur.

Cependant, on pouvait rencontrer dans ce petit monde particulier quelques phénomènes à part servis soit par un esprit aventurier, indiscipliné ou carrément excentrique.

Il y en avait parmi ceux-là une qui se distinguait des autres, elle était sortie d’un obscur livre de cuisine asiatique et s’était auto-nommée Jeannette la crevette. Elle avait toujours l’air de ne pas avoir digéré les sauces de son livre de naissance et ne devait son éclosion qu’à l’engouement subit des français dans les années 2000 pour les sushis.

D’humeur rebelle et pleine de soucis elle ne songeait qu’à prendre le maquis et fuir sa destinée. Elle avait réussi à rallier à sa cause quelques autres insatisfaits de leur sort comme Andrée la mijaurée, piochée au fin fond d’une biographie de starlette hollywoodienne, Jean le client issu d’un guide peu passionnant mais qui s’était bien vendu pendant la crise « L’ économie par et pour les nuls » et Hélène la vilaine sortie tout droit d’un conte d’Andersen qui fait peur aux enfants.

Le petit noyau dur racolait  sec pour agrandir la troupe afin de fomenter une révolte qu’ils appelaient la réforme de l’alphabête. Selon eux, tous les livres, même les plus mauvais, étaient en droit de produire des Scripouilles, il y en avait déjà mais pas suffisamment à leur goût il fallait une plus grande diversité dans leur monde pour qu’il devienne plus amusant et produise plus d’auteurs inspirés.

Jeannette la crevette et ses acolytes faisaient de plus en plus d’adeptes parmi leurs congénères, notamment en promettant à tous ceux qui la suivraient de rajouter quelques mots à leur nom afin qu’il devienne une phrase, elle commença par elle–même s’octroyant par provocation des adjectifs piochés dans un livre coquin relatant l’histoire d’une maison close. Ainsi naquit Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue. C’était clinquant et ça sonnait la provoc, c’est ce qu’elle voulait : incarner pleinement le chef de bande rebelle.

Le discours du groupuscule était bien rôdé et ils arrivèrent à convaincre quelques Scripouilles de haute naissance comme Elody la lady, sortie d’un énième roman sur la princesse Diana et Gisèle la Pucelle, d’un manuscrit enluminé du XVIème siècle sur Jeanne d’Arc, de rejoindre leur mouvement.

Pascaline la divine et Igor le ténor issus respectivement d’une bio de Maria Callas et de Pavarotti suivirent de près, très désireux de devenir plus consistants.

Jeannette alla voir du côté des livres de cuisine puisque c’était son domaine et dénicha Johanna la mama et Alberte la coquillette d’un gros tirage sur ‘’Comment accommoder la pasta italiana’’. Un étage plus bas elle croisa Paulo le bulot et Corinne la telline de l’ ‘’Inventaire complet des coquillages du littoral breton’’ (si si, vendu à plus de 100 000 exemplaires, qui l’eût cru).

Au rayon jardin et animaux elle recruta Jonathan le Goéland, Antoine la pivoine et, trainant du côté des sagas de Bernard Werber, recruta Mimie la fourmi au passage.

Chose rare dans le monde des Scripouilles, cet automne–là, le guide du ramasseur de champignons avait été prolifique profitant d’une éclosion de spores: des triplés avaient vu le jour : Raphaël la chanterelle, Camille la morille et Rufus la truffe, adhérèrent sans modération au mouvement et se rendirent très actifs, habitués aux réunions de groupe.

Un vieux ronchon, venu d’un vieux traité sur les tactiques de guerres napoléoniennes, ne sachant que faire vint mettre ses compétences au service de la rébellion, c’est ainsi que Léonard le grognard vint grossir la horde dans le but de réveiller leur côté combatif.

Un petit dernier fut aiguillé vers la vaillante troupe, il venait de naître d’un livre de modèles de layette et montrait déjà les crocs, Nico le tricot fut adopté et faisait désormais partie des rangs.

Le clan avait bien grossi et commençait à prendre beaucoup d’ampleur, les mélanges de genres qui pourraient être engendrés par le groupe d’insoumis commençaient à faire peur chez les traditionnalistes. On n’osait même pas penser à ce que donnerait un livre inspiré par Mimie la fourmi, Léonard le grognard, Pascaline la divine et Antoine la pivoine : une invasion de fourmis géantes vindicatives cherchant la bagarre en chantant des airs d’opéra dans un bar gay… ? un roman de pseudo science-fiction miteux pouvait voir le jour, ce n’était pas le genre de la maison ! Que de verbiage gâché pour rien et combien de cerveaux abrutis par une tambouille de mots indigestes.

Ou pire : Hélène la vilaine, Elody la lady et Nico le tricot dans un énième conte de fée où une princesse blonde tricoterait ses cheveux de dix mètres de long enfermée dans une tour par une marâtre acariâtre.

Non non non, c’en était trop, il fallait intervenir et remettre de l’ordre dans tout ça !

Le syndicat des Vieilles Scripouilles Associées ne l’entendait pas de cette oreille et fut sommé d’intervenir.  Pas de ça ici, la contamination resterait aux portes du pays scripouilli, il était clair que  les romans de gare et autres auto- éditions confidentielles nuageuses ne passeraient pas par là.

Il fut décidé de faire appel à la redoutable Roberte la rousse, c’était la terreur  des Scripouilles, son jugement implacable était sans appel. Elle se trimballait toujours avec Gros di Co, son garde chiourme qui faisait taire toutes les mauvaises langues d’un coup de couverture cartonnée ou de mots cinglants.

C’est ainsi qu’un affrontement sans pareil eut lieu dans ce pays si paisible jusqu’alors. Face à face, d’un côté Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue, de l’autre Roberte la rousse flanquée de Gros di Co.

Les gros mots fusaient mais le vocabulaire de Jeannette s’épuisait rapidement. Les ressources écrites cuisino-érotico-asiatiques ne faisaient pas le poids face aux réparties de Roberte la rousse (d’autant plus qu’elle était révisée chaque année et enrichie de nouveaux mots).

A un « soupe Tom Yam » elle lui balançait « stomatite herpétique », à un « porte-jarretelle en dentelle de calais » elle rétorquait «poxvirus de la petite vérole syphilis variole ». Ça fusait comme sorti d’une mitraillette, Jeannette n’avait aucune chance mais tenait la dragée haute.

Elle était forte cette Roberte, imbattable depuis qu’elle avait fricoté avec Jean–Charles le Vidal et un vague cousin oriental de la famille La rousse : Medhi Kaal (c’était un secret, Medhi Kaal, car il n’avait pas de particule celui-là).

Malgré le soutien de toute sa bande qui lui refilait chacun leur tour des phrases entières, Jeannette ne faisait pas le poids. Elle savait que, sans elle et sa fougue pimentesque, la rébellion serait dissoute comme une tablette de bouillon de légumes dans l’eau chaude.

Elle sentait que ses forces la quittaient, les mots, les expressions lui échappaient,  elle se vidait de son essence à chaque escarmouche. Mais elle continua, se livra jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière syllabe « à » auquel Roberte l’acheva d’un « scrabble » assassin, poison on ne peut plus mortel puisque étranger.

Après une lutte sans merci elle disparut, faute de mots… C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Gisèle : L’Aquarium

Décor : une salle de restaurant comportant un aquarium.

Personnages :

Un client du restaurant : Jean.

Le patron du restaurant : Simon Somon.

Une limande : Andrée, la mijaurée.

Une huître : Gisèle, la pucelle.

Une telline : Corinne.

Une araignée de mer : Hélène, la vilaine.

Une daurade royale : Elody, la Lady.

Une saumonette : Johanna, la mama.

Une sardine : Pascaline, la divine.

Une fourmi : Mimie.

Une crevette : Jeannette.

Personnages secondaires : Bernard l’ermite, Pierrot le tourteau, Monique la bernique, Gaspard le homard.

Il était une fois un magnifique aquarium, que son propriétaire, Simon Somon, le patron du restaurant «  Le Monde de la Mer », situé à Sète, soignait avec amour et garnissait de poissons, de coquillages et de crustacés variés. Cet aquarium, élaboré avec beaucoup de soin, faisait l’admiration de Monsieur Jean, client de ce restaurant et meilleur ami de Simon. Comme il était célibataire, à la belle saison, il venait dîner tous les soirs, s’installant toujours à la même table, juste en face de l’aquarium.

– Sapristi ! Les gars ! Venez vite ! Jean est arrivé !

La nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour de la population de l’aquarium qui se pressa contre la vitre.  En effet, le fidèle Jean n’avait-il pas pris l’habitude de les nourrir dès son arrivée ? Il agitait longuement sa petite boîte, saupoudrant généreusement l’ensemble de l’aquarium de diatomées.

Déjà, Gaspard le homard se ruait à la surface de l’eau, pointant ses longues antennes et bousculant rageusement Elody, la « Lady », une daurade royale. Elody tenait tout particulièrement à son titre de Lady dont se moquaient gentiment ses congénères. N’était-elle pas, en effet, d’ascendance « royale » ?

Johanna, la mama saumonette, ne se dérangea pas. Elle était trop occupée à éventer amoureusement sa pochée d’œufs qui, cachée dans une anfractuosité du rocher, oscillait au gré du courant. Elle avait faim pourtant mais qui peut dire ce qui se passerait si elle quittait des yeux ses chers petits ? Pierrot le tourteau ou Hélène, la vilaine, araignée de mer, qui vivaient non loin d’elle et agitaient férocement leurs huit pattes, n’en feraient qu’une bouchée !

Un éclair argenté jaillit des profondeurs et se métamorphosa en une frétillante sardine : c’était Pascaline la divine qui, devant la manne céleste tombée du ciel, rendait grâce au Dieu pourvoyeur par des salutations respectueuses et appuyées. Ne se sentait-elle pas, elle aussi de source divine ? Après tout, ce Dieu généreux qui dispensait ces diatomées ne pouvait être que Dieu Le Père.

Jeannette la crevette, petite, mince et sémillante, batifolait autour des algues, se fabriquant une jupe longue à l’aide d’une feuille de fougère de Sumatra. Il y aurait un bal costumé demain : il fallait qu’elle surpasse par sa toilette cette mijaurée d’Andrée, la limande qui passait son temps à lézarder sur la plage. Que Jeannette soit la plus belle, pour aller danser !

Tout au fond de l’habitacle, solidement arrimée au rocher, à côté de sa copine Corinne, la telline, se tenait une vieille, très vieille huître que l’on avait oubliée. Elle se nommait Gisèle, « la pucelle », qualificatif qui la vexait énormément et qu’elle tenait pour injustifié.

-Ouh ! La pucelle ! Elle est pucelle ! Elle est pucelle ! Répétaient en chœur tous les moqueurs de l’aquarium.

– Puisque je vous dis et vous répète que je suis hermaphrodite ! Vous voyez bien que je n’ai besoin de personne ! Se lamentait Gisèle.

Et tout l’auditoire de s’esclaffer  à sa grande perplexité :

-Elle n’a besoin de personne

En Harley-Davidson !

Elle ne connait plus personne

En Harley-Davidson !

Même Monique la bernique battait la mesure avec son chapeau pointu. Quand à Bernard, l’ermite, il sortait en bougonnant de sa coquille :

-Vous pourriez pas la fermer un peu  ??

Gisèle, résignée, se rencognait au fond de son logis bivalve, tout en aspirant les quelques diatomées rescapées, tombées sur le sable. Elle en profitait pour recueillir de minuscules débris de coquilles, dont elle utilisait la nacre. Depuis de longues années, déjà, elle peaufinait, au tréfonds de sa chair, une perle si belle, d’un orient si pur, qu’elle les ferait tous verdir de jalousie, ces affreux moqueurs !

Tout ce petit monde vivait donc en relative bonne entente : la nourriture était abondante et variée, la compagnie agréable et, d’autre part, chacun, collé à la vitre de l’habitacle, pouvait se distraire à sa fantaisie. Car le spectacle, grâce aux nombreux commensaux du restaurant, étant aussi réjouissant, en deçà que au-delà de la vitre de l’aquarium…

Malheureusement, les choses commencèrent à se gâter au début de l’hiver. D’abord, le soleil n’atteignait plus les bords de l’aquarium, faisant s’étioler les magnifiques fougères de Sumatra. Le fond de sable s’épaissit, l’eau se troubla et chose absolument effrayante, Gaspard le homard disparut ! Oui ! Comme ça ! Sans crier gare ! Un beau jour, une espèce d’engin garni d’un filet jaillit au dessus de l’eau, emprisonna Gaspard et hop ! Le tout disparut. Tout le monde fut atterré, sauf Elody qui, doctoralement, déclara que Gaspard avait émigré.

-Emigré ! Mais pour quoi faire ? Et pour où ? Il était bien avec nous, pourtant ! Objecta Hélène en secouant ses longues pattes.

-Il avait peut-être envie de connaitre d’autres eaux. Pourquoi pas ? Dit Pascaline en virevoltant.

-Mais pourquoi ne nous en a-t-il pas parlé ? Je serais bien partie moi aussi ! Se lamenta Jeannette en regardant sa jupe bien flétrie, qu’elle ne pouvait plus renouveler.

Corinne, la telline, claqua sa maison bivalve de mécontentement :

-Et je vous dis moi, qu’il y a quelque chose de louche, là-dessous !

-Bravo ! Bravo ! Là, tu as parfaitement raison ! Et c’est moi qui vais vous donner le fin mot de l’histoire.

Qui parle ? La voix, ténue, qui vient du haut, peine à traverser la surface de l’eau. Surpris, tous lèvent la tête pour apercevoir en équilibre, au bord de l’aquarium, Mimie la fourmi ! La voilà de retour ! Ses mandibules s’écartent, esquissant un sourire qu’elle veut chaleureux.

-Salut la compagnie !

-Salut Mimie ! Alors ! Tu as vu Gaspard ? C’est vrai ? Raconte-nous bon sang ! Ne nous fais pas languir !

-Oh ! Oui ! Mais ce n’était pas brillant. (Mimie essuie ostensiblement un pleur).

-Figurez-vous que la dernière fois où je l’ai vu, il était plongé dans une casserole d’eau bouillante !

– RRRAAH !

Le long cri d’horreur lancé par toute la compagnie fait frémir la surface de l’eau. Chacun se regarde en frissonnant. Gisèle entrouvre sa coquille et baille d’effroi. Johanna abandonne sa pochée d’œufs. Andrée quitte sa plage, secouant avec inquiétude son ventre plat. Tous sont figés d’angoisse.

Mimie s’installe alors plus commodément, époussetant avec grâce ses antennes. Sa taille fine s’appuie au montant de la vitre et, croisant ses pattes postérieures, elle domine avec satisfaction l’assistance pendue à ses mandibules.

Et c’est ce qui vous attend, toutes et tous !

Personne ne dit mot. Le sort si horrible de Gaspard dépasse leur entendement. Elody, si prolixe d’habitude, reste muette. Même Jean, le fidèle client du restaurant, le Dieu de Pascaline la divine, ne pourra rien pour eux. C’est certain. Que faire alors ?

– Hop ! Hop ! Arrêtez cette figure ! Rassurez-vous ! Vous en avez de la chance ! Moi, Mimie, la futée, j’ai trouvé un super moyen pour vous sortir de là !

L’énorme soupir de soulagement exhalé par toute l’assistance fait à nouveau frémir la surface de l’eau. Chacun se regarde puis regarde Mimie perchée tout là-haut. Cette Mimie tout de même ! Et si c’était vrai ? Si elle avait la solution ?

Avec beaucoup de cérémonie, Mimie dévoile alors une branchette, encore garnie de ses feuilles, flottant sur l’eau et posée le long de la vitre.

-Vous voyez ce radeau ? Il permettra à chacun d’entre vous de franchir le bord de l’aquarium et d’émigrer vers un autre milieu aquatique plus libre et regorgeant de richesses…Pour prix du passage, je vous demanderai seulement ce que vous pouvez me donner. Croyez-moi, vous faites une très bonne affaire !

Quelle aubaine ! Aussitôt, chacun préoccupé, se mit en tête de trouver l’argent de son passage pour fuir. Nul n’avait plus envie de rester dans un lieu où l’on faisait si peu de cas de la vie et de la liberté de ses habitants.

Elody sacrifia, avec force soupirs, son titre de Lady. Qui fut ravie ? Mimie ! On allait l’appeler désormais « My Fair Lady » ! Dis donc ! L’effet sur ses copines !

Hélène, balançant sur ses huit pattes, décida d’en sacrifier deux. Après tout, six pattes, c’est bien suffisant.

Pascaline, la pauvre, cherchait en vain quelque chose à donner mais dans sa vie, elle n’avait rien amassé, se contentant d’adorer et de prier Dieu Le Père.

Gisèle, fouillant dans son manteau, avec beaucoup d’efforts, sortit à regret sa perle, encore bien petite.

Quant à Johanna, mama indigne, elle tria dans sa poche d’œufs, quelques enfants un peu malingres : après tout, il lui restait encore pas mal de progéniture.

Andrée, (quelle mijaurée !) Faisait la morte, enfouie dans le sable jusqu’aux yeux. Elle n’avait pas du tout envie de partir.

Mimie triomphait et se frottait les pattes antérieures de satisfaction : ce petit monde s’activait plein d’espoir et de ressources. Tout cela allait lui rapporter gros !! Très gros !

C’est alors que la foudre tomba sur l’aquarium sous la forme d’une épuisette, maniée par Simon Somon. Le patron du restaurant fermait pour l’hiver. Mimie, déséquilibrée, bascula dans l’eau, nageant désespérément pour gagner sa branchette radeau.

Un à un, tous les habitants de l’aquarium, en dépit de leur résistance et de leur désespoir, furent happés par l’épuisette du destin. Et tous finirent en bouillabaisse, excepté Gisèle, trop coriace, qui atterrit dans la poubelle.

Tous ? Vraiment tous ? Non pas ! Jeannette la crevette, effrayée par l’épuisette, s’était tapie au fin fond d’une anfractuosité du rocher. Tremblante, immobile, elle fut oubliée dans l’aquarium, à demi vidé et survécut péniblement à l’hiver, perdant sa jeunesse, sa vivacité et sa sveltesse d’autrefois. Parfois, elle repensait avec nostalgie à tous ses amis, au bal costumé, à sa jolie jupe en fougère de Sumatra, qui soulignait si finement sa taille. Il ne lui restait plus comme vêture aujourd’hui qu’un lambeau d’algues couvrant à peine ses grosses cuisses et laissant à découvert son ventre débordant.

Et puis, un beau jour de printemps, grand branle-bas dans le restaurant «Les produits de la Mer » ! On nettoya à fond l’aquarium, lavant et brossant les parois ainsi que le rocher et c’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Mimie : février 2018

  • Il était une fois une belle et jolie princesse
  • Oh maman, tu ne vas pas raconter à ta petite-fille des fadaises comme ça, invente autre chose, tu m’as dit toi-même que tu n’avais jamais voulu nous lire de contes quand on était petite !!!
  • Bon, ben, il était une fois, ça, j’ai le droit quand même ?
  • Oui, mais attention à ce que tu vas dire après !!!!
  • OK OK, je ne mettrai pas de prince charmant !!! Bon, alors voilà :

Il était une fois une jolie petite telline qui s’appelait Corinne, elle vivait là où les vagues s’échouent sur le sable. Quand à marée haute, l’eau remontait, elle remontait avec elle, brassée par les flots, et lorsque la vague se dispersait dans le sable, elle s’enfonçait un peu pour ne pas risquer d’être attrapée par les gamins qui creusaient le sable à mains nues pour les pêcher elle et ses copines. Corinne avait une amie : Jeannette la crevette. Quand d’aventure les vagues poussaient Corinne vers les rochers ou que Jeannette se laissait porter par le courant sur la gauche de son refuge de pierres, elles se rencontraient toutes deux. Elles aimaient bien se raconter des histoires d’eau.

Ce jour-là, elles avaient été pêchées toutes deux très tôt le matin et se trouvaient côte à côte sur l’étal d’Andrée la mijaurée. Andrée habitait Vannes, une jolie petite ville en bord de mer, et elle partait souvent le matin à la pêche à pied pour revenir ensuite vendre sur un coin de quai le fruit de sa pêche : des coquillages, des algues comestibles et parfois quelques soles. Les autres vendeuses du quai se moquaient d’Andrée car elle mettait des gants pour ne pas abîmer ses jolies mains quand elle vendait et l’avaient surnommée pour cela la mijaurée, ce qu’elle n’était pas, mais allez contester un surnom, il s’accroche encore plus à vous !!

Donc ce jour-là, Corinne et Jeannette attendaient le client en se gelant les fesses sur l’étal d’Andrée. C’était l’été et Andrée, précautionneuse, avait acheté de la glace à la criée, ce que n’appréciait guère le monde de son étal qu’elle gardait ainsi bien au frais !! Etant l’une à côté de l’autre, Corinne et Jeannette entamèrent la conversation et se dirent que rien ne pouvait être pire que d’avoir aussi froid et qui plus est en plein été. Elles réfléchirent et décidèrent d’une stratégie : elles allaient faire les yeux doux aux clients qui passaient par là et leur permettraient ainsi de quitter ce pôle nord. Et qui passa par là : Jean, le client attitré d’Andrée la mijaurée. Jean avait des goûts un peu particuliers, mais Andrée arrivait toujours à lui faire plaisir car elle savait devancer ses désirs :

Andrée la mijaurée «  Ah bonjour Monsieur Jean, je crois que vous cherchez des demoiselles, personne n’en a pêché ce matin, mais j’ai de belles grosses crevettes si cela vous dit et des tellines bien joufflues.

Jean le client – Effectivement, j’avais une envie de demoiselles depuis que je me suis levé. Vous dites que je pourrais prendre à la place des crevettes et des tellines, oh oui finalement. Donnez m’en une livre de chaque s’il vous plait.

Corinne tout bas à Jeannette – Youpi on va arrêter de se geler ici et puis il a l’air bel homme, non ?

Jeannette tout bas également –Les hommes, j’y connais rien. En plus, j’ai un gros homard endormi avec ses pinces sur moi qui me le cache !!!

Corinne – Allez, fais confiance à la vie, il a l’air d’avoir des mains bien douces. Tu t’es déjà faite toucher par un humain, toi ?

Jeannette – Moi non, mais ma maman dit qu’il faut toujours se méfier des hommes !!

Corinne – Allez, arrête un peu, ton homard là, il t’écrabouille et te cache la vue, un homme ça ne peut pas être pire !!!

Jeannette – Bon bon je me tais, mais qu’est-ce-qu’ils disent d’abord ? Voyons :

Jean le client – Par contre Je ne sais pas comment les préparer, que me conseillez-vous, Madame Andrée ?

Andrée la mijaurée – Oh c’est pas compliqué, vous les faites revenir à l’huile d’olives, ensuite quelques oignons, vous mouillez avec un tout petit peu de vin blanc et au dernier moment, une cuillère de crème et c’est bon

Jeannette la crevette – J’y comprends rien : il veut qu’on parte, mais ensuite comment il fera pour nous faire revenir, comme dit Andrée la mijaurée, il va nous siffler ? Et après on prendra un apéritif au vin blanc avec un gâteau à la crème, chouette !!

Corinne la telline – Mais non !!! Sauvons-nous, ils veulent nous faire cuire !!!

J – Nous faire cuire, mais pourquoi cela ?

C – Pour nous manger, pardi !! Tu as des neurones sous ta carapace ? Dépêche-toi !!! »

Mais il était trop tard, Andrée la mijaurée avait emballé les fruits de mer dans deux grandes pages de Ouest-France et Jeannette et Corinne se trouvèrent emportées dans le grand panier de Jean. Il leur sembla parcourir un trajet bien long, puis Jean déballa ses emplettes et mit les fruits de mer, en attendant midi, sur son balcon qui était au Nord.

Jeannette la crevette se précipitant vers Corinne la telline : « Hé ben tu vois, il nous a faites partir de chez Andrée la mijaurée et maintenant, comme je te disais, ils vont appeler pour nous faire revenir. Il faut qu’on ouvre bien les oreilles pour entendre le signal

Corinne la telline – Tu mériterais bien que je t’appelle Jeannette la bêbête !!! Faire revenir c’est un terme de cuisine qui veut dire faire un peu griller à l’huile !!!!

J – Mon Neptune !!! Il faut s’enfuir !!!

C – Cela fait une demi-marée que je te le dis !!! »

Et Jeannette et Corinne de chercher comment se sauver et retourner à la mer. Elle n’était pourtant pas loin la mer, elles en sentaient bien l’odeur d’iode si particulière. Corinne entrouvrit ses deux  valves pour sentir plus finement la direction de la mer et décréta que c’était tout droit. Malheureusement c’est ce moment-là que guettait Mimie la fourmi pour rentrer dans son intimité béante et essayer de la grignoter.

Corinne la Telline : « Au secours Jeannette, il y a une fourmi qui essaie de me manger, hurla-t-elle à Jeannette qui examinait les lieux pour trouver une manière de se sauver. »

Jeannette se précipita avec ses pinces sur Corinne, saisit Mimie la fourmi et clac la coupa en deux entre la tête et l’abdomen. Feue Mimie la fourmi, un p’tit tour et puis s’en va !!!

Mais avant de perdre la tête, Mimie la fourmi avait appelé ses sœurs à la rescousse et toutes les guerrières de sa fourmilière commencèrent à escalader le mur de la résidence pour atteindre le balcon de Jean le client, non sans lancer un chant de guerre, un peu comme les Ecossais qui débarquèrent sur les côtes normandes en jouant de la cornemuse, pour bien prévenir les allemands d’où ils se trouvaient. (Ca, c’est ce que racontait Jean quand il se moquait des joueurs de cornemuse, quand il traînait un peu trop tard le soir sur les quais). A peine remise de ses émotions, Corinne se pencha sur le balcon pour voir cette horde ennemie monter à l’assaut. Damnation, si elles ne faisaient rien, elles allaient y passer !!! Que faire, elles tinrent un conseil de guerre à toute vitesse :

Jeannette «  Ouh là là, j’ai peur

Corinne – Mais non il y a toujours une solution à tout problème !!

J – Tu parles, moi j’étais nulle en maths à l’école !!

C – Regarde, tu vois, on n’est qu’au 2ème étage, si on saute du côté du balcon opposé aux fourmis et qu’on coure à toute vitesse, on sera sauvé

J – Moi je peux essayer de me dépêcher avec toutes mes pattes, mais toi, comment tu vas faire ?

C – Attends, je réfléchis

J – Dépêche-toi, elles sont déjà au balcon du 1er étage.

C – Sauve qui peut, saute, on se retrouve en bas

J – J’ai peur du viiiiiiiide !!! »

Voyant leur mort prochaine et comprenant qu’elle n’arriverait pas à la raisonner, Corinne attrapa une des pinces de Jeannette, referma ses valves dessus, se traîna en la tirant jusqu’au bord du balcon et se jeta avec elle dans le grand vert (oui il y avait un immense tapis vert sous le balcon). Jeannette hurla de terreur tandis que finalement elles s’écrasaient comme une gentille bouse sur une grosse touffe de pissenlit de la pelouse.

Jeannette : « Sauvées, on est sauvé, tu m’as sauvé la vie !!!

Corinne – Tais-toi, tu vas prévenir tout le quartier, n’oublie pas que sur terre il y a plein de prédateurs, pire que dans la mer !! Tu vois, même Jean le client, avec son air gentil, il voulait tout de même nous manger !!!

J – Tu es une mer pour moi !!! Si tu n’avais pas été là !!

C – Nom d’un poséidon il y a une sale gosse qui se précipite vers nous !!!

J – Où ça, je ne vois rien ???

C – Là devant nous !!

J – La fille là, mais elle est pas sale, pourquoi tu dis ça ?

C – Cours, Forest, euh pardon, cours Jeannette, cours !!! »

Trop tard pour s’échapper, la fillette avait clairement entendu Jeannette hurler en sautant du balcon et elle s’approchait en courant. Elle habitait l’immeuble de Jean le client et jouait à la poupée dehors en attendant que sa mère Johanna la mamma l’appelle pour manger. Elle s’appelait Hélène et comme c’était une petite peste, les autres enfants l’avaient surnommée Hélène la vilaine. Hélène vit Corinne la telline et Jeannette la crevette un peu amorphes et contusionnées et en profita pour les attraper et commencer à jouer avec elles, sans le moindre respect pour leur grand âge et leur piteux état. Elle commença à jouer à la poupée avec Jeannette et lui enfila les habits de sa poupée, une espèce d’horreur de blondasse Barbie. Corinne la telline, comme dans toute situation de danger, avait fermé à double tour ses valves et les entrouvrait d’un millimètre de temps en temps pour voir ce qui se passait. Et ce qui se passait la fit hurler de rire quand elle entrouvrit sa coquille : Jeannette n’avait pas la taille d’une salicorne, loin de là, et pourtant Hélène la vilaine s’évertuait à lui enfiler une robe de soirée filiforme, ladite robe n’arrivait pas à recouvrir son gros abdomen et formait un vilain boudin de tissu lamé à hauteur des hanches de Jeannette qui ressemblait plus à une péripatéticienne en chasse sur les quais qu’à une pauvre crevette qui voulait revoir la mer.

Soudain Johanna la mamma appela sa fille pour manger et Hélène la vilaine rassembla ses jouets et mit vite dans ses poches Corinne la telline et Jeannette la crevette. Hélène ne dit rien à sa mère de sa découverte, mais au cours du repas, celle-ci sentit une odeur pestilentielle se dégager de sa fille :

Johanna la mamma : « Mais qu’est-ce-que c’est que cette odeur, où as-tu été traîner ?

Hélène la vilaine –Nulle part maman, je jouais en bas

J –Tu jouais dans le bac à sable, je t’avais pourtant interdit d’y jouer, tous les chats du quartier y font leurs besoins !!

H – Non, maman, je t’assure, j’étais sur la pelouse

J – Alors le chihuahua de la lady aura fait caca et tu auras marché dedans

H – Non maman, j’étais sage

J -Ne mens pas s’il te plait,  sors de table et va te changer »

Hé oui, lorsque Jeannette s’était faite emporter par Corinne pour le grand saut, elle avait eu tellement peur qu’elle avait fait pipi, de là cette odeur incongrue !!!

Hélène alla à la salle de bains, mit ses habits dans le panier à linge et, pour cacher ses bêtises, sortit sur le balcon, jeta par la fenêtre les deux crustacés et referma vite pour ne pas que sa mère entende les cris de Jeannette. Oui, Jeannette cria encore plus fort, pas tant parce qu’Hélène habitait juste au dessus de Monsieur Jean, donc un étage plus haut, mais parce que sauter dans le vide, pour une crevette comme pour un parachutiste, c’est pareil : c’est le deuxième saut qui est le plus terrible, car on sait à quoi s’attendre !!

Jeannette la crevette atterrit sur une fourche du camélia rose que Gisèle, la locataire du premier, avait planté sur son balcon. Gisèle se passionnait pour ses plantes et, faute d’avoir pu offrir sa fleur à quiconque, elle avait été surnommée Gisèle la pucelle. Quant à Corinne la telline, elle tomba sur le trottoir en béton, sa coquille se cassa et une partie de ses entrailles se mit à pendre. Vint à passer Elody la lady, surnommée ainsi car elle snobait tout l’immeuble avec son chihuahua qu’elle sortait pendant que les voisins mangeaient par crainte des quolibets quand Pascaline faisait sa crotte, oui c’est ainsi que sa maîtresse l’avait baptisée. Elody la lady promenait donc Pascaline que la gent animale de l’immeuble avait surnommée Pascaline la divine à cause de sa pince en brillants sur la tête et de son appartenance à la race « chienchien à sa mémère ». Pascaline n’aimait pas se sentir appartenir à la race canine, mais quand elle sentit les entrailles de Corinne la telline, elle oublia sa distinction légendaire et s’empiffra goulument les entrailles de la pauvre Corinne. Quant à Jeannette, empêtrée dans sa robe et sa graisse (chacun se souvient qu’Andrée la mijaurée avait vanté à Jean le client la taille de ses crevettes), elle tenta d’échapper au flair de Pascaline la divine en faisant un double salto arrière qui aurait dû la propulser vers le caniveau de la rue toute proche, et donc à terme vers sa chère mer, … son surpoids lui joua un mauvais tour : elle s’affala comme une crêpe au milieu de la rue au moment où Jean le client retournait à son travail dans sa twingo verte. Jean passa sans se rentre compte de rien sur le corps de Jeannette et sa robe en lamé ; et c’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.

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Texte Elody Février 2018 :

Il était une fois, une petite fille surnommée «crevette» par tous les habitants de son village car elle était toute petite et très mince pour ses 10 ans, et en plus son prénom, Jeannette, hérité de sa défunte grand-mère, rimait à merveille avec ce petit fruit de mer!

C’était la mascotte du village car sa famille était la plus fortunée et elle faisait vivre une grande partie des habitants grâce à sa maison close «L’Aube». C’était la plus réputée du pays. Les plus jolies femmes y travaillaient. Une quantité impressionnante d’hommes s’y rendait chaque soir. Ensuite, ces mêmes hommes allaient prendre leur petit-déjeuner aux restaurants du village, acheter leurs cigarettes, faire quelques emplettes et regagnaient leur travail respectif.

Sa mère, Nina, tenait cette maison tandis que son père, Henry, enseignait le dessin. Jeannette et son père étaient très complices. Il la faisait rire et jouait avec elle dès qu’il avait du temps. Sa fille était tout pour lui.

Jeannette grandissait dans ce milieu depuis qu’elle était née, c’était sa 2ème maison. Elle ne comprenait pas tout à fait ce qu’il se passait dans cette immense bâtisse mais dès qu’elle s’y rendait, elle était toujours accueillie avec des baisers de toutes les femmes et des bonbons. Tout le monde aimait Jeannette, elle était la bouffée d’oxygène au milieu de ce monde de luxure. Mais à la tombée de la nuit, Jeannette avait interdiction de s’y rendre. Elle pensait que les filles dormaient tôt et qu’il ne fallait pas les réveiller…

Ce vendredi, Jeannette sortait de l’école, et comme tout les jours elle se dirigeait vers «L’Aube». Mais cet après-midi là, elle était encore plus excitée que les autres jours ! C’était son anniversaire!! Et à chaque fois, les filles la couvraient de cadeaux. Elle se faufila à travers l’immense portail blanc et se mit à courir jusqu’à la porte dorée. Elle l’ouvra, courut jusqu’à la cuisine, mais là personne. Elle se mit à appeler:

-Ouh ouh, c’est moi, j’ai fini l’école!! Vous êtes où? C’est l’heure de votre thé normalement!

Personne ne répondit, Jeannette était triste… D’un coup, un bruit retentit dans le salon. Elle s’y précipita.

«Joyeux Anniversaire, Joyeux Anniversaire, Joyeuuuuuux Anniiiiiiiiiiversaire notre petite crevette adorée!!!!!!!!!!»

Toutes les filles chantaient pour elle! Jeannette était tellement heureuse! Le salon était décoré et il y avait pleins de ballons et des dizaines de cadeaux étaient déposés sur la table à côté des bonbons et d’un somptueux gâteau.

-Merci Mama! dit Jeannette, en sautant dans les bras de Johanna.

Johanna était la responsable de «L’Aube» . C’est elle qui gérait les filles. Tout le monde l’a surnommait «Mama», car c’était la 2ème maman de tout le monde. Elle aimait ses filles, comme elle les appelait, et veillait sur elles. Elle avait vu naître Jeannette, et l’avait gardée à de nombreuses reprises lorsqu’elle était bébé. Elle avait un lien particulier avec Jeannette. Elles se considéraient comme mère et fille car la mère de Jeannette ne s’occupait pas beaucoup d’elle. Donc Jeannette grandissait et s’épanouissait au côté de sa Mama.

Toutes les filles se précipitèrent sur Jeannette et l’embrassèrent tour à tour. Jeannette s’assit sur les genoux d’Andrée. Andrée était la fille préférée de Jeannette. Elle était arrivée au domaine lorsque Jeannette avait 2 ans. Et depuis, Jeannette ne pouvait passer un jour sans raconter tous ses petits secrets à Andrée. Andrée était une beauté à part, grande, rousse, avec des taches de rousseur sur tout le corps, ce qui faisait en grande partie son charme. Beaucoup de filles la jalousaient car c’est elle qui gagnait le plus d’argent et la mère de Jeannette était aux petits soins avec elle pour qu’elle ne change pas de maison. Elle avait même droit à la chambre la plus luxueuse de la maison, «La Mondaine». Toutes les filles attendaient avec impatience qu’Andrée parte du domaine pour récupérer cette chambre qui était en réalité une magnifique suite. Car les autres filles n’avaient le droit qu’à une petite chambre, selon elles. Chaque fille avait sa propre chambre d’une taille plus que correcte mais, sachant la suite qu’il y avait, elles ne pouvaient pas arrêter de se plaindre.

Grâce à Andrée, la clientèle se fidélisait de jour en jour. Les autres la surnommaient «La mijaurée», car elle était toujours de bonne humeur, pleine d’entrain et cela agaçait. Elle, elle rigolait de ce surnom, ce qui avait tendance à encore plus énerver les autres filles.

La nuit commençait à tomber, Jeannette pritdonc le chemin du retour pour rentrer chez elle. Ses parents se disputaient dans la cuisine et ne virent pas qu’elle venait de rentrer.

Sa mère criait et jetait contre son père tout ce qu’elle trouvait sous la main, comme à chaque fois qu’elle était contrariée!

-Tout ce que tu as c’est grâce à moi! Grâce à ma famille qui a tout construit et qui t’as accueilli comme leur propre fils! Et toi c’est comme ça que tu nous remercies ! En allant me tromper avec une gamine!

-Je ne t’ai pas trompée, rétorqua son père, nous avons juste parlé et nous nous aimons. Cela me fait du bien d’être en compagnie d’une femme douce et qui m’écoute!

La mère de Jeannette se mit à pleurer et se dirigea dans le salon. C’est la première fois que Jeannette voyait sa mère pleurer. La première fois qu’elle apercevait une once d’humanité dans cette femme si froide habituellement.

-Alors quoi?? Tu vas tout quitter, quitter ta femme, ta fille, ta maison, pour une briseuse de ménage???

-Gisèle n’est pas une briseuse de ména….

-Ne prononce pas son prénom dans cette maison!

Jeannette se cacha derrière le canapé tout en retenant ses larmes.

-Demain quand je reviendrai, je veux que tu sois parti, lâcha sa mère tout en claquant la porte pour rejoindre «l’Aube».

Son père monta dans la chambre et il ferma la porte derrière lui. Jeannette était triste. Elle alla se coucher et pleura toute la nuit mais elle finit par s’endormir de fatigue.

Le lendemain matin, au réveil, elle vit une lettre sur sa table de chevet.

«Pardon Jeannette, pardon pour tout, Je t’aime ma fille, Ton papa»

Elle courut dans la chambre de ses parents mais son père était déjà parti sans même lui dire au revoir. Elle comprit que désormais il n’y aurait plus qu’elle et sa mère… La vie allait être beaucoup moins drôle.

Elle s’habilla et partit rejoindre les filles à l’Aube pour le petit-déjeuner, c’était le rituel du samedi matin. Quand elle arriva, toutes les filles la regardaient avec beaucoup de peine et lui firent des câlins encore et encore. Elle se sentait aimée et entourée ici. Puis elle demanda:

-Qui est Gisèle?

Les filles se regardèrent tour à tour sans dire un mot. Jeannette tourna donc la tête vers Andrée, qui se mit à rougir et dit:

-Écoute ma princesse, ce sont des histoires d’adultes, reste loin de ça.

-Non je veux savoir! rétorqua Jeannette énervée.

Hélène se dirigea vers Jeannette, se mit à sa hauteur et lui dit:

-Gisèle est la petite sœur d’Andrée!

Jeannette resta là, debout, se posant milles questions.

Andrée prit Jeannette sur ces genoux:

-Je suis désolée ma belle, mes parents voulaient que Gisèle vienne travailler ici, avec moi, mais elle n’est pas, euh comment dire, ce travail ne l’intéresse pas. Elle voulait devenir peintre alors je lui ai présenté ton père pour qu’il lui apprenne le dessin…Elle est resté ici seulement quelques jours… Mais assez de jours pour faire pas mal d’histoires… Je suis vraiment désolé pour toi Jeannette…

Hélène se mit à rire et regarda Andrée:

-Hé oui, la petite préférée a fait bien des problèmes avec sa petite pucelle!

-C’est quoi une pucelle? demanda Jeannette

Andrée regarda Hélène avec beaucoup de colère et dit à Jeannette:

-Mon ange, tu auras le temps de comprendre tout ça plus tard, viens avec moi on va préparer ton petit-déjeuner.

Puis Andrée se retourna vers Hélène et lui balança:

-Tu mérites bien ton surnom de «Vilaine», belle à l’extérieur mais laide à l’intérieur.

Pendant qu’elles s’éloignèrent, Jeannette entendait les autres filles continuer à débattre sur cette fameuse «Gisèle la pucelle», peut-être était-elle éleveuse de puces, pensa Jeannette à propos de ce surnom.

Les jours passèrent et la mère de Jeannette devenait de plus en plus aigrie et ne supportait plus Andrée. Quand elle la voyait, cela lui rappelait son mari qui était parti avec sa sœur. Alors finie Andrée la préférée…Désormais c’était la bête noire. Nina interdisait à Jeannette de parler à Andrée sous peine d’être punie et privée de venir à «L’Aube». Mais maintenant que son père n’était plus là, sa famille était ici… Alors dès que sa mère était dans les parages, Jeannette ne parlait pas à Andrée mais dès qu’elle avait le dos tourné, elles se retrouvaient et passaient des heures ensemble, à parler et s’amuser.

La mère de Jeannette avait l’habitude chaque lundi, d’offrir un verre de whisky de 40 ans d’âge à Andrée une fois qu’elle avait distribué les payes. Mais désormais c’était du passé.

Ce lundi, la mère de Jeannette entra avec 2 jeunes femmes dans son bureau et s’y enferma.

Les autres filles entendirent des rires à travers les murs. Elles se demandaient toutes qui était ces mystérieuses inconnues. Elles en demandèrent plus à Mama, mais même elle n’en savait pas plus.

La mère de Jeannette sortit du bureau et présenta ces jeunes femmes aux autres:

-Je vous présente, Pascaline et Elody, ce sont deux sœurs jumelles, comme vous pouvez le constater et grâce à elles, nous aurons encore plus de succès ! Mama, fais-leur visiter les lieux et installe-les dans «La Mondaine».

Andrée, choquée, regarda la mère de Jeannette avec incompréhension et lui dit:

-Mais voyons, Nina, c’est ma chambre!

-A partir de maintenant, tu dormiras au dortoir avec les nouvelles arrivantes.

-Mais…

-Ne me réponds pas, coupa la mère de Jeannette tout en s’approchant d’elle.

Le dortoir était sombre et sans âmes. Les nouvelles y restaient quelques jours en attendant de faire leurs preuves et d’avoir une chambre par la suite, ou de quitter le domaine faute de succès. Mais ce n’était pas un lieu pour celles qui étaient là depuis longtemps.

Les filles avaient toujours eu peur de Nina car sous ces faux-airs de femme bienveillante, elles savaient qu’elle pouvait être dure, très dure. La preuve encore aujourd’hui. Lorsqu’elle avait quelqu’un dans le viseur, il valait mieux ne pas s’en mêler.

Pascaline et Elody installèrent donc leurs affaires dans la suite d’Andrée.

Malgré la jalousie qu’elles avaient toujours eue envers André, maintenant les autres filles avaient de la peine pour elle mais ne le montraient jamais devant la mère de Jeannette, par peur d’être elles aussi punies.

Les autres filles avaient surnommé Pascaline «la Divine» et Elody «la Lady» car selon elles, elles les prenaient de haut et surtout elles ne se mélangeaient jamais aux autres. Elles restaient toujours toutes les deux ou avec Nina qui les adorait. Était-ce une relation sincère ou juste pour faire du mal à Andrée? Ça, personne ne le savait et personne ne voulait s’en mêler surtout!

Ce soir là, Jean, un habitué très fortuné, arriva. Toutes les filles le surnommaient «THE client», car en plus d’être le plus bel homme qui venait à «L’Aube», il était aussi le plus riche et le plus respectueux. Mais malheureusement pour les autres filles, c’est Andrée qui avait le privilège de passer la nuit avec lui. Depuis presque 1 an, il ne voyait qu’Andrée. Au fond d’elle, elle espérait qu’il l’emmène loin d’ici. Certes il était riche et pourrait ainsi l’assumer mais surtout, elle était amoureuse de lui. Depuis la première nuit passée ensemble, elle n’avait que lui en tête. Avant même que Jean arrive au salon où se trouvait les filles, la mère de Jeannette le prit par le bras et lui dit:

-Jean! Comment allez-vous? Merci de nous être toujours aussi fidèle. Justement pour vous remercier j’ai un petit cadeau pour vous.

Il la suivit. Andrée n’en avait pas perdu une miette et la mère de Jeannette l’avait bien remarqué, c’est pourquoi elle gardait ce petit sourire en coin. Elle l’amena jusqu’à la suite des jumelles, ouvrit la porte, et lorsque Jean vit les 2 jumelles il ne comprit pas.

-Mais, c’est la chambre d’Andrée. Où est-elle?

-En repos, répondit Nina, elle passe quelques jours avec son fiancé.

Jean resta bouche-bée. Les jumelles lui prirent le bras et fermèrent la porte derrière lui.

Andrée se précipita jusqu’à la porte mais avant qu’elle n’ait atteint la poignée, la mère de Jeannette lui attrapa le bras et lui ordonna de retourner au salon si elle ne voulait pas se retrouver à la rue.

Andrée se mit à pleurer et courut jusqu’à son dortoir où elle ne cessa de pleurer toute la nuit.

Jeannette voyait que son amie n’allait pas très fort en ce moment alors elle passait tout son temps libre avec elle en cachette. Jusqu’à ce matin. Elle entra dans le dortoir pour aller chercher Andrée, mais là personne. Jeannette demanda aux autres filles où elle était mais personne ne savait, même pas Mama qui lui dit:

-Je me suis levée ce matin et elle n’était plus là.

Jeannette se mit à courir en direction du bureau de sa mère et ouvrit la porte.

-Mère, où est Andrée??

-Elle est partie.

Jeannette se mit à pleurer à chaudes larmes devant elle, mais aucun geste d’affection de sa part ne vint réconforter Jeannette. Depuis le départ de son père, la mère de Jeannette était devenue encore plus froide et distante qu’elle ne l’était déjà. Comme si son cœur l’avait quittée en même temps que son mari. Plus rien ne l’atteignait. Elle passait son temps dans son bureau et délaissait complètement Jeannette.

-A cause de toi! Je suis sûre que c’est toi qui lui as dit de partir! cria Jeannette sur sa mère devant toutes les filles qui ne manquaient pas une miette du spectacle.

Sa mère s’approcha d’elle et la gifla:

-Aucune reconnaissance comme ton père!

Puis elle ferma la porte au nez de Jeannette.

A partir de ce jour là, la guerre fut déclarée entre la mère et la fille. Plus aucun dialogue n’était possible.

Dès qu’elle eut 18 ans, Jeannette prit ses affaires et quitta la maison familiale à la recherche de son père. Après de long mois à traverser le pays, elle le retrouva enfin. Dès que leurs regards se croisèrent, ils se reconnurent immédiatement! Son père ne pouvait s’arrêter de l’embrasser et de la serrer fort contre lui. Il lui expliqua pourquoi il était parti, mais Jeannette n’attendait plus d’explications depuis le jour où elle avait vu le vrai visage de sa mère.

Son père vivait dans une chaleureuse maison, toujours avec Gisèle, sa princesse, comme il aimait l’appeler. Ils avaient 2 jeunes enfants. Mimie, qu’il surnommait «la fourmi» car elle avait mis du temps à apprendre à marcher, et avait donc passé de longs moments à ramper partout et à toute vitesse comme une petite fourmi. Et il y avait aussi Corinne, «la telline», surnom hérité de sa toute première fois où elle avait vu l’océan. Elle avait trouvé ce magnifique coquillage et depuis il ne l’avait pas quitté. Désormais, elle le portait accroché à une chaîne autour du cou.

Puis, son père s’empressa de l’emmener voir sa voisine. Jeannette ne comprenait pas l’excitation de son père. Mais quand la porte s’ouvrit, elle comprit!

-Andrée! Tu m’as tellement manqué!

Elles se prirent dans les bras et passèrent des heures à parler et rattraper le temps perdu. Andrée expliqua à Jeannette toutes les horreurs que sa mère lui avait faites. Maintenant, elle était en âge de tout comprendre. Elles retrouvèrent leur complicité comme si elles ne s’étaient jamais quittées. Andrée était mariée et mère d’une belle petite fille.

Quelle belle famille. Son père était heureux et cela la comblait de joie, malgré qu’il l’ait laissé derrière lui. Jeannette ne lui en voulait pas car elle savait que sa mère ne l’aurait jamais laissée partir avec lui, simplement pour le savoir malheureux.

Jeannette resta plusieurs mois avec eux, mais les filles et surtout Mama lui manquaient…

D’un côté, elle voulait rester auprès de son père et de son amie Andrée pour se construire une nouvelle vie mais d’un autre côté, elle savait que sa vie était là-bas, avec sa famille de cœur…

Elle prit le temps de la réflexion, puis le temps passa et beaucoup de féministes commencèrent à faire entendre leur voix et dénoncer les maisons closes. Le business était au plus mal pour la mère de Jeannette. Les féministes bloquaient souvent les grilles pour que les clients n’aient plus accès à «L’Aube» et elles allaient même jusqu’à suivre les clients chez eux pour les dénoncer à leurs femmes. Les hommes avaient peur et désertaient de plus en plus «L’Aube». Les maisons closes furent interdites sous peine de prison.

C’est ainsi que quelques mois plus tard, Jeannette lut sur le journal que «L’Aube» avait fermé ses portes. Peu de temps après, la mère de Jeannette décéda. Elle n’eut plus aucune nouvelle de Mama et des autres filles.

Ses parents étaient séparés mais pas divorcés, et la mère de Jeannette n’avait pas pris le temps de changer son testament. Le père de Jeannette hérita donc de toute la fortune de sa mère. Ce qui fit perdre la tête à Gisèle ! Elle décida que c’était leur récompense pour tout ce qu’ils avaient traversé. Ils ne donnèrent rien à la pauvre Jeannette et partirent sous le soleil.

Jeannette resta seule… Elle revint dans son village natal et s’installa clandestinement à «L’Aube». Il était en vente mais personne ne voulait racheter une maison close, maintenant cela avait trop mauvaise réputation. Elle vivait ici, dans ce lieu qu’elle avait tant aimé, recluse, sans personne autour d’elle. Une famille fortunée avait racheté la maison familiale. Jeannette possédait toujours les clés, alors lorsqu’ils n’étaient pas là, elle s’introduisait chez eux pour leur voler à manger.

Les années passèrent et Jeannette commençait à perdre la tête à force de rester seule dans cette grande bâtisse vide. Elle n’avait même pas un sou pour s’acheter des vêtements dignes de ce nom et de toute façon elle ne voulait plus se montrer. Elle qui avait été toute sa vie si mince, avait pris beaucoup de poids en vieillissant. Elle utilisait donc les vieux vêtements des filles qu’elles avaient oubliés ici. Mais elle était obligée de les couper sinon elle ne pouvait les enfiler.

Devant un miroir, elle se vit, le visage bouffi et ridé, vêtue d’une robe découpée dans tous les sens. Et elle se demanda:

-Si papa était resté ou si tout simplement moi j’étais restée, est-ce que les choses auraient été différentes?

Sur cette réflexion, elle s’allongea sur le canapé et repensa à tous ces merveilleux souvenirs qu’elle devait à cette bâtisse. Elle sentit son cœur battre de moins en moins fort et un sentiment de soulagement l’envahit.

C’est ainsi que mourut Jeannette la crevette, vieille, obèse et court-vêtue.