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Comment tout cela est-il arrivé ???? (mai 2018)

Sujet mai 2018 : Mais comment tout cela est-il arrivé ????!!!!

Je vous invite à donner libre cours à votre fantaisie (ou à bosser dur si vous avez l’esprit cartésien) en répondant à la question suivante :

« Des petits pois cubiques, une rousse aux cheveux naturellement verts, une autoroute en réglisse, un tube de peinture bleu-coquelicot, un paysage qui change au gré de l’humeur de qui le regarde, une pluie de grêlons de toutes les couleurs, une voiture dont des fleurs sortent du pot d’échappement, un arbre à nougat !!!! Mais comment tout cela est-il arrivé ????????!!!!!!!!!!!

Bon amusement, et comme toujours, on ne se prend pas la tête, mais on se prend du plaisir !!!!!

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Corinne – Proposition 9

Je m’en souviens comme si c’était hier, j’en reste marquée à vie tellement je me suis enrichie intérieurement à cette époque. C’était à une période où je recevais fréquemment mais discrètement leur visite. La première fois qu’ils m’avaient approchée, j’avais bien senti quelque chose d’étrange émanant d’eux, c’était impalpable mais bien présent. Leur regard peut-être, il semblait vous pénétrer jusqu’au tréfonds de l’âme, vous disséquant de l’intérieur sans possibilité de refuser. Lorsqu’ils me regardaient, je me sentais complètement transparente, déshabillée de ma moindre parcelle de chair et même au-delà. Puis je m’y étais habituée, leurs intentions étaient pacifiques, je l’avais rapidement compris. C’était un groupe de chercheurs venus nous étudier avec pour mission d’observer sans interférer dans nos vies.

Ils m’avaient choisie comme d’autres pour mon ouverture, mon esprit d’aventure, mes talents d’exploratrice de l’invisible. Depuis l’enfance, j’avais des capacités qualifiées d’extra-sensorielles mais je n’en faisais pas état car cela m’avait amené plus de déboires que de bénéfices jusque là. J’avais accepté de leur servir de guide et de les laisser me sonder à leur guise tant que cela ne perturbait pas le cours de ma vie, mais ce que je ne savais pas alors, c’est qu’ils allaient la changer à tout jamais.

Leur apparence était similaire à la nôtre si bien que, lors de nos déplacements, il m’était aisé de les présenter comme des touristes nordiques car blonds et de grande taille.

Nous sillonnâmes pendant une année entière tous les recoins du pays, rencontrant avidement tout ce qu’il pouvait y avoir de vivant sur notre route. J’appris également que d’autres équipes faisaient de même ailleurs dans le monde au même moment. Je leur apprenais tout ce que je savais, ils n’avaient qu’à lire en moi, c’est notre fonctionnement primitif au regard du leur qui les intéressait plus particulièrement, nous étions la mémoire vivante d’un stade d’évolution qu’ils avaient dépassé depuis longtemps.

Plus je les côtoyais, et plus je sentais des changements étranges en moi. J’apprenais moi aussi à leur contact, le plus marquant fut le jour où ils voulurent faire l’expérience de la nourriture humaine, cela ne nous arrivait pas souvent de fréquenter d’autres personnes car leur présence prolongée perturbait étrangement la plupart des gens. Nous avions donc pour cela choisi une table d’hôte, plus discrète, et où la qualité alimentaire serait au rendez-vous.

(A cette période, nous sillonnions le Sud-Ouest et avions jeté notre dévolu sur un endroit charmant en pleine campagne gasconne).

Notre gironde hôtesse, directement issue du patrimoine local, nous servait sa spécialité régionale lorsque je la vis me verser dans l’assiette une louchée de petits pois cubiques. Je restais perplexe le nez sur le petit tas vert, lorsqu’elle me dit, accent du terroir compris :

« Ben z’avez jamais vu de ptiots pois ? »

« Pas de cette nature »   lui répondis–je

« Pour sûr, ils sont tout frais sortis du potager de c’matin, z’avez pas l’habitude »

Je la regardais interloquée

« mais ils sont carrés ! »

Elle me regarda d’un œil bizarre puis tourna les talons en riant

« Vous m’faites marcher… goûtez donc, vous m’en direz des nouvelles »

Je regardais mes compagnons, imperturbables comme à leur habitude, ils maîtrisaient parfaitement leurs émotions et cela leur donnait d’ailleurs ce petit air froid dérangeant auquel j’étais désormais habituée. Mais intérieurement, je les sentais amusés. Un œil sur ma pitance avant d’y plonger ma fourchette, les pois étaient redevenus ronds. Je me rassurai en me disant que j’étais fatiguée et mangeai avec appétit la bonne cuisine de Madame Jeanne.

A la fin du repas, elle vint s’assoir à table avec nous, essayant de nous questionner tour à tour, jouant son rôle de bonne hôtesse accueillante à la perfection. Devant le quasi mutisme ambiant elle se mit à parler d’elle, ça avait plutôt l’air de l’arranger et nous aussi. Nous apprîmes donc qu’elle était mi-gersoise mi-écossaise, le mélange était détonnant autant physiquement que pour le reste du personnage. Je l’écoutai d’une oreille distraite, observant mes amis dans leur travail scientifique, les sentant récupérer des données physiologiques assez poussées, lorsque je l’entendis dire qu’elle était rousse aux cheveux naturellement verts. J’avais dû mal comprendre, après les hallucinations visuelles, elles étaient maintenant auditives ! Je me concentrai donc plus attentivement sur ses paroles et là, plus de doute, lorsqu’elle parla de la nouvelle clientèle que lui avait apportée l’autoroute en réglisse, je crus basculer de ma chaise. Elle ne s’aperçut même pas de mon trouble tant son débit de paroles lui occupait la bouche et l’esprit. Il était plus que temps que j’aille dormir, nous nous retirâmes poliment. Mes amis ne dormaient pas ou très peu, ils profitaient de leurs nuits pour communiquer sur l’avancée de leurs découvertes terrestres, chacun avait une spécialité particulière que nous qualifierons de plus ou moins physicien quantique, chimiste/biologiste et sociologue/archéologue.

Je fus réveillée brusquement au milieu de la nuit par un orage apocalyptique, la pluie battait en rafale contre les vitres et les volets claquaient au vent au rythme des grondements sourds. Je me levai pour admirer le spectacle des éclairs déchirant la nuit noire. En m’approchant de la fenêtre, j’entendis tambouriner, l’orage tournait à la grêle et le crépitement sur les tuiles du toit ne laissait aucun doute à ce sujet. Je fis soudain un pas en arrière stoppée net dans mon élan, il tombait des grêlons de toutes les couleurs, leurs traces maculaient les vitres aussi nettement qu’une mitraillette de paintball. J’hallucinais, et en même temps j’étais fascinée. Je n’osais pas aller toquer à la porte de mes compagnons, je profitai de l’instant même si cela paraissait complètement fou.

L’orage s’éloigna aussi rapidement qu’il était venu et je me recouchai dans un état quasi-hypnotique. Réveillée dès l’aube, j’avais presque oublié mes aventures de la veille et m’apprêtais à démarrer une journée ordinaire. J’ouvris la fenêtre et aspirai une grande goulée d’air frais chargé des bonnes ondes de l’orage de la nuit. Les deux bras appuyés sur le rebord, mon regard balaya l’horizon lentement, j’avais besoin de me rassurer que tout était normal. Hé bien non ! L’arbre en contrebas qui la veille portait encore des pommes vertes était devenu bizarre… je m’habillais prestement pour aller voir ça de plus près. Arrivée sous les branches, force était de constater qu’il produisait maintenant… des nougats ! Etrange… ma friandise préférée.

« Je rêve… si je me retourne dans la seconde et qu’en ouvrant les yeux je vois la fermette transformée en pain d’épices c’est certain, je rêve… » « Ben non, rien d’anormal sauf l’arbre».

Je cueillis une part et l’engloutis goulûment pour preuve que c’était bien la réalité. Une idée saugrenue me traversa l’esprit, je me demandais si mes compagnons de route n’y étaient pas pour quelque chose dans cette histoire malgré leur promesse de non-ingérence. J’avais, à quelques rares occasions, pu constater leurs capacités hors du commun mais nous nous étions mis d’accord pour ne pas épiloguer sur le sujet, leur priorité étant de ne pas interférer avec notre façon de vivre. C’était décidé j’allais leur parler maintenant.

Un klaxon insistant me sortit de mes pensées, pain frais et croissants au beurre étaient livrés à domicile tous les matins par le boulanger local, basique rappel à l’ordre, l’heure du petit déjeuner gargouillait dans mon estomac. Je vis la camionnette redémarrer en trombe et lâcher dans son sillage une volée de fleurs des champs toutes droit sorties du pot d’échappement.

« Un écolo sûrement » pensais-je, je n’étais plus à cela près, depuis hier soir plus rien ne tournait rond, depuis les petits pois carrés en fait… et je me mis à rire. Puis le rire se transforma en jubilation totale, j’avais les larmes aux yeux tellement je riais, c’était bon, il y avait longtemps que je n’avais pas ri comme cela. Le paysage changea, tout se teinta de couleurs vives, comme dans un livre pour enfant, je n’étais plus à cela près et me laissai emporter par ce moment de folie douce. Plus je riais, plus les couleurs étaient lumineuses et brillantes, j’étais sur une île lointaine, des oiseaux paradisiaques venaient me frôler de leurs ailes bigarrées, j’entendais le bruit du ressac, les vaguelettes d’eau salée venaient me lécher les pieds, je pétrissais le sable chaud et mouvant avec la plante des mes pieds. J’étais au paradis.

Après un long moment, je me calmai et le paysage redevint celui d’une campagne verdoyante où quelques vaches laitières paissaient paresseusement au son de leur cloches tintinnabulantes. Je rentrai dans la petite maison d’hôte et trouvai madame Jeanne affairée à la préparation du petit-déjeuner. Son sourire jovial et ses bonnes joues rouges avaient quelque chose de rassurant après ce que je venais de vivre.

« Vos amis sont partis très tôt ce matin » me dit-elle

« Ah… »

Je compris de suite que ce n’était pas pour une simple promenade mais que l’heure était venue de nous quitter. Je savais que ce jour approchait, mais je ne voulais pas y penser car je m’étais habituée à leur présence familière.

« Ils ont laissé ça pour vous » et elle me tendit un paquet mal ficelé. Je le posai sur la table à côté de mon bol « je l’ouvrirai plus tard quand je serai seule » pensais-je. Je m’assis à table, enjambant le banc de bois rustique et les yeux perdus dans le vague je sentis la tristesse m’envahir, à travers la vitre, le paysage devenait gris et sombre.

« Va encore y avoir de l’orage » marmonnai-je

« Carabistouilles ! Avec ce beau ciel bleu, ça m’étonnerait fort »

Sa réflexion me sortit de mon marasme et effectivement je constatai que le ciel était clair et qu’une belle journée s’annonçait.

Une fois repue, je remontai dans ma chambre pour rassembler mes affaires et reprendre ma route. Je me posai sur le lit et entrepris d’ouvrir le petit paquet. Quelques mots maladroits accompagnaient un petit tube que je mis de côté le temps de ma lecture. Je lisais mais l’impression était plus profonde que les phrases écrites sur le papier, je recevais leur message par télépathie, en même temps que toute leur gratitude qu’ils faisaient vibrer en moi au niveau de ma poitrine. Je ressentais comme un soleil tout chaud au niveau du cœur. Il était écrit que pour me remercier de tout le temps et l’énergie que je leur avais consacrés, depuis la veille, ils m’avaient permis de créer des situations, des objets, des mots qui m’avaient fait rêver dans ma prime enfance et qui me rappelaient combien j’étais libre et joyeuse à cette époque. En même temps, ils en avaient profité pour étudier une dernière fois ce que cela faisait sur un être humain (une autorisation spéciale leur avait été donnée pour cette fois d’intervenir et j’en étais très flattée).

Ainsi donc, avec leur aide, j’avais révélé le pouvoir créateur de mon inconscient et matérialisé tout cela… maintenant qu’ils en parlaient, effectivement je pouvais relier chaque manifestation à un moment agréable de ma jeunesse, un monde resté imaginaire sorti d’un livre, d’un conte, d’un dessin animé, d’une rêverie, d’un souhait…

J’avais oublié le tube ! Je le cherchai au milieu des draps froissés. Un simple tube de peinture couleur… bleu-coquelicot, tiens tiens. Je dévissai délicatement le bouchon et ma chambre se transforma en la plage paradisiaque où je m’étais retrouvée quelques heures auparavant. Je ressentais tout à nouveau comme si j’y étais, quel bonheur exquis. Mon idée du paradis se concrétisait instantanément.

J’essayai de voir si je pouvais créer autre chose et mes pensées s’envolèrent vers les sommets enneigés d’un voyage mémorable que j’avais fait quelques années auparavant. Aussitôt je me retrouvai là, les deux pieds dans la neige, le nez froid, l’air vif et mordant… c’était merveilleux.

Ils savaient que j’avais ouvert leur paquet et m’envoyèrent un ultime message subliminal :

« quand tu es heureuse, ton monde est coloré et agréable, tu es capable de le créer par ton seul état d’être, alors fais-le le plus souvent possible. Le tube de bleu-coquelicot est là pour te le rappeler pendant un temps, nous sommes sûrs que rien que de voir le nom tu vas sourire, penser à nous et aux coquelicots bleus que nous avons sur notre planète… alors fais fonctionner ton imagination »

Cela fut la dernière communication que j’eus avec eux, mais à chaque fois que je m’amusais et que mon monde se colorait de joie, j’avais une pensée de profonde gratitude à leur égard.

J’étais intimement persuadée qu’ils gardaient un œil bienveillant sur ma petite personne, je les sentais pétiller quelque part loin et au plus profond de moi.

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Gisèle : Atelier d’écriture  proposition 9

« Des petits pois cubiques, une rousse aux cheveux naturellement verts, une autoroute en réglisse, un tube de peinture bleu-coquelicot, un paysage qui change au gré de l’humeur de qui le regarde, une pluie de grêlons de toutes les couleurs, une voiture dont des fleurs sortent du pot d’échappement, un arbre à nougat !!!! Mais comment tout cela est-il arrivé ????????!!!!!!!!!!! »

Oui, c’est ce que je me demande à tout instant. Encore un sujet farfelu de Mimie : je lui ai signalé que je les adore. Mais là, faut pas pousser ! Comment je vais m’en sortir, dis donc ! Je ne vois plus qu’une chose : utiliser la formule consacrée.

Il était une fois…

Oui, mais où allons-nous ? Enfourchons d’abord, au triple galop, notre muse imaginative, métamorphosée en Pégase ruant des quatre fers, et parcourons l’azur infini. Je suis de très mauvaise humeur. Et voilà ! La catastrophe ! De lourds nuages violacés s’avancent du fond de l’horizon : je vois un grain qui se forme prenant l’apparence d’un énorme rideau sombre à franges. Quelle malchance et quelle surprise : « une pluie de grêlons de toutes les couleurs » commence à cingler mon nez, ma tête, mes bras, coule dans mon cou, déborde toute ma petite personne, me noie sous un amas de petites billes multicolores. Pégase rugit. Bon, d’accord, c’est un cheval, pas un lion mais il a le droit de rugir, non ? Après tout, je vous ai prévenus : nous sommes dans un conte de fées.

J’éclate de rire. Aussitôt, comme s’il n’attendait que cela, le tonnerre se tait, les nuages menaçants se disloquent, l’orage disparaît, la terre, sous le ventre de Pégase, étincelle sous l’éclat de pierres précieuses des grêlons de toutes les couleurs. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Le paysage change « au gré de l’humeur de qui le regarde » ! On essaye encore ? Tiens ? Si je me mettais en colère pour voir ? Ah ! Non ! Pas de ça, Lisette ! Pégase, à la robe encore recouverte d’un manteau scintillant, hennit avec force et, tournant vivement son encolure, me présente toute une rangée de dents jaunissantes et féroces.

Je me le tiens pour dit et, baissant les yeux, je découvre alors que je suis vêtue de la plus magnifique robe de bal que j’aie jamais vue. Adieu, jean informe et tee-shirt déteint ! Le tissu arachnéen, couleur du temps et décoré d’ultimes grêlons couleur d’arc-en-ciel, enserre mes épaules puis se déploie autour de mes seins et s’enfle comme un ballon à partir de la taille. Quelle merveille ! Est-ce la robe-fée de  Cendrillon ou celle de Peau d’Ane ? Je pencherais pour Peau d’Ane : je ne tiens pas à perdre ma robe aux douze coups de minuit…D’ailleurs, j’ai vu que je porte à l’annulaire l’anneau qui me permettra de retrouver Mon Prince Charmant. Vite ! Pégase ! Atterris ! Rendons-nous dans mon humble cabane au fond des bois, où je demeure cachée, loin des yeux de mon incestueux père… Là, je confectionnerai un merveilleux gâteau où, par mégarde, je laisserai tomber ma bague, que trouvera Mon Prince en le dégustant. La merveilleuse histoire qui me fait tant rêver.

Pégase atterrit, non loin d’une autoroute. Il y a longtemps que les grêlons multicolores ont fondu, mais l’autoroute apparaît formée de gigantesques cercles concentriques d’un noir étincelant accolés les uns aux autres. Prise d’un doute, je gratte le revêtement et je goûte : c’est « une autoroute en réglisse » ! Quel bonheur ! Si je la suis, je vais peut-être rencontrer le Palais de Dame Tartine : aura-t-elle un « arbre à nougat » à me proposer ? Ce serait le comble de la félicité pour la gourmande que je suis. Vite Pégase ! Partons à la recherche de la cabane en pain d’épices de Hansel et Gretel !

Pégase ? Ouh ! Ouh ! Je l’appelle à tous les échos. Miséricorde ! Je cherche partout des yeux la trace de mon fougueux étalon. Pégase a disparu, me laissant seule au bord de l’autoroute que sillonnent maintenant d’énormes camions brinquebalants. Le souffle de leur vitesse me projette en arrière, derrière la rambarde de sécurité. Ma robe couleur du temps se chiffonne et pendouille lamentablement. Peu à peu, elle s’amenuise et disparaît : je suis à nouveau revêtue de mon vieux jean et d’un tee-shirt. Adieu Peau d’Ane, Hansel et sa petite sœur Gretel. Je cherche en vain la cabane perdue au fond des bois… Allons ! Secouons-nous : beaucoup de voitures circulent. Pourquoi ne pas faire de l’auto-stop ? Finalement, je suis bien plus à l’aise dans ces vêtements : ces robes de fée, c’est bien joli mais drôlement incommode pour faire de l’auto-stop.

D’un air détaché, le sourire avenant et la pose appropriée, je lève mon pouce. Un coup d’œil au ciel tout bleu, sans un nuage : ma bonne humeur maintient le beau temps. Tout s’arrange, prenons patience. Une voiture finira bien par s’arrêter. Et tout justement, en voici une qui ralentit et actionne son clignotant. Teuf ! Teuf ! Mais quel drôle d’engin ! C’est un tacot, très bruyant, haut sur pattes, qui prend son temps, un peu comme celui de Gaston Lagaffe. Toutefois, au lieu de la couleur jaune et noire arborée par celui de notre Gaston, sa carrosserie est couverte de rayures longitudinales rouges et bleues. Le propriétaire a-t-il pris « un  tube de peinture bleu-coquelicot » auquel il a ôté le bouchon et l’a-t-il appliqué tout de go, sur l’ensemble de son carrosse ? C’est à se le demander. A quel genre d’olibrius vais-je avoir affaire ? Inquiète, je prends mes jambes à mon cou et m’échappe par le bas-côté. Ouf ! Le tacot hoquète, gémit puis repart laborieusement, le chauffeur me faisant un grand sourire. Ah ! Non ! Ce n’est pas Gaston ! Je le suis des yeux : incroyable ! Au lieu des fumées noires et nauséabondes habituelles pour ce genre de véhicule, de son pot d’échappement s’échappe toute une brassée de fleurs : d’innombrables bleuets couleur de ciel et des coquelicots couleur de …coquelicots naturellement ! Quelle merveilleuse voiture et quel charmant conducteur ! Regrets. J’ai l’impression d’avoir raté l’homme de ma vie. Vous savez ? Celui qui sait enchanter le quotidien…Bon, on peut rêver, non ?

D’ailleurs, Pégase est revenu et tout change : l’autoroute, à nouveau recouverte d’asphalte ordinaire, ne me laisse aucune nostalgie gourmande. Finalement, je n’aime pas tant que ça la réglisse Nous nous envolons donc vers le firmament. Ma tristesse ne modifie plus le temps qui reste immuablement bleu et serein. Où est donc passée toute cette magie enchanteresse ? Pégase miaule et tourne alors vers moi ses bons yeux de bête aimante. Pégase miaule ??? Là, je crois, ma fille, que tu es vraiment fêlée du bocal ! Oui, sans doute mais non ! Je jette un coup d’œil alentour : Pégase, l’autoroute, le firmament, les bleuets, les coquelicots, tout cela a bien disparu. Voici la triste réalité. Je suis maintenant assise sur le canapé dans mon salon. Mon chat se presse à mes côtés, avec ses bons yeux de bête aimante.

Sur mes genoux, repose le livre écrit par Hans Christian Andersen, ouvert à la page du conte de la Princesse au petit pois. Cette vraie princesse rousse ! Je la déteste. Elle me fait bien rire avec son petit pois qu’elle sent à travers l’épaisseur de vingt matelas et vingt édredons en plumes d’eider ! Cela me donne une idée. Méchamment, je remplace, dans son lit, son petit pois rond par un « petit pois cubique » et reposant sur la tranche, en plus ! Là ! Elle saura au moins, pourquoi elle n’a pas dormi de la nuit, cette vraie princesse ! Pendant que j’y suis, donnons à cette « rousse, des  cheveux naturellement verts » assortis à son petit pois, na ! Nous verrons bien si le prince a encore vraiment envie de cette vraie princesse à la noix !

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Mimie : Comment tout cela est-il arrivé ?

Ce dimanche matin, j’ouvre un œil, puis l’autre, puis le volet roulant, puis la porte de la chambre, puis la porte d’entrée de la maison et je vais au jardin regarder ce qui a changé depuis hier soir. Houlà, effectivement ça a bougé avec la petite pluie fine de la nuit, mes petits pois ont grossi et sont bons à ramasser, ce que je fais immédiatement avant que la température s’envole avec le lever du soleil. Les boutons de deux de mes clématites se sont ouverts, mais il ne me semble pas qu’une des deux clématites avait des fleurs de cette couleur-là l’an dernier, je commence à perdre la raison ou quoi ? Et puis que vois-je : mon Clérodendron trichotomum, plus communément appelé arbre du clergé, qui se pare en fin d’été de magnifiques fleurs fuchsia, pétillantes de joie, avec en leur cœur de superbes petits fruits turquoise, mon clérodendron, disais-je, a des barres de nougat suspendues dans ses branches !!! La gourmande qui est toujours aux aguets quelque part en moi frétille et salive déjà, je m’approche, non, personne ne s’est moqué de moi en suspendant du nougat à mon arbre, comme des boules à un sapin, c’est bien le fruit de l’arbre, toutes les barres de nougat sont attachées par une queue à l’arbre, comme des cerises à un cerisier !!!!! Je ne peux pas attendre, je goûte, il est encore meilleur que celui de Montélimar !!! C’est normal, c’est mon arbre !!! C’est tellement merveilleux, cet arbre à nougat, que je ne cherche pas d’explication, la vie est belle, j’en profite, c’est tout, je dois rêver éveillée, tant que ce n’est pas un cauchemar, je prends  !!! Mon Dieu, mais que s’est-il passé pour que pareille chose se soit produite ??? Je regarde autour de moi, tout le reste me semble normal.

Je décide, pour fêter cette journée qui commence si bien, d’aller acheter du pain frais pour mon petit-déjeuner, un de mes petits plaisirs du matin. Hop, j’ouvre le portail, je prends la voiture et je vais à la boulangerie du village. Je suis toute contente dans ma nouvelle voiture, rouge comme un camion de pompiers ; les gens se retournent sur mon passage, « normal, avec cette couleur !! » pensé-je. Sur le chemin du retour, je vois devant moi toute une ligne de fleurs sur la route, étrange, de plus elles semblent m’indiquer la route pour rentrer chez moi. Ah, je vois au loin que cela semble s’arrêter ; mais, en m’approchant, je découvre qu’en fait le tracé de fleurs me mène à mon garage !!! Serais-je une princesse d’orient qui ne doit marcher que sur des pétales de roses ? Je suis émerveillée, amusée, je descends de la voiture et découvre avec stupeur que les fleurs sortent de mon pot d’échappement, pour une écolo comme moi qui essaie de ne pas trop polluer et qui respecte sa planète, je trouve cela génial !!! C’est ma fête aujourd’hui : l’arbre à nougats, ma voiture qui laisse échapper des fleurs à la place de gaz, c’est super !!! Après le petit-déjeuner j’en suis à me demander ce qui va bien encore se produire !!! Je n’ose pas y croire, mais sait-on jamais !!! Je retourne au jardin, je regarde le ciel, il est au beau fixe, comme mon humeur !!! Je ramasse deux salades, des carottes, des petits oignons nouveaux et je décide de faire une jardinière de légumes frais, je sens que ça va être un régal. Je me mets un truc sympa à la télévision, le temps de préparer mes légumes. Stupeur, mes petits pois ont des formes de petit cube, de dé à jouer !!! Ca alors, comme dans mes rêves de vie de quand j’étais enfant : quoi de plus pénible que ces petites billes rondes qui passent leur temps à sauter et rouler se cacher sous les meubles quand on écosse les petits pois ; petite, quand j’aidais ma mère, j’en mettais la moitié par terre, et que de fois ai-je souhaité qu’ils eussent cette forme cubique !! Bah, allez, je continue à éplucher, ravie de toutes ces folies !!!! La petite fille qui sommeille en moi veut aller voir s’il n’y a pas de nouveaux miracles au jardin, je l’écoute, mais avant je mets à mitonner la jardinière, tout doux, et je sors : je regarde de nouveau ces deux clématites, je me souviens que je les avais plantées l’une à côté de l’autre l’an dernier sans savoir de quelle couleur elles étaient et que j’avais été déçue à leur première floraison car leurs couleurs n’allaient pas ensemble. J’avais projeté de les séparer, et puis le temps passe si vite, elles étaient maintenant en fleurs et il était trop tard pour le faire. Donc en fait j’ai un peu l’impression qu’un petit génie s’ingénue à me faire des surprises agréables depuis ce matin, avec une palette de peintre à la main, pourquoi pas, ou serait-ce là un petit bonjour d’un de mes anges gardiens, jardinier à ses heures perdues ???? Je poursuis mon exploration et vais voir mes poissons dans la mare, miracle, ils ne se sauvent pas à ma vue, mais restent en surface et je peux enfin les regarder librement ; et, pareil, la petite grenouille qui habituellement file se cacher sous les feuilles du nénuphar quand j’approche ne bouge pas, elle non plus, et se laisse contempler !!! Oups, ma jardinière, je l’ai oubliée, je fonce à la cuisine, je n’ai pas besoin d’ouvrir le couvercle pour savoir que tout est brûlé. Je suis en rogne, je me régalais à l’avance de cette première jardinière de l’année, en plus faite avec les légumes du jardin, et je n’ai plus qu’à ouvrir une boîte de conserve ; en plus je ne peux m’en prendre qu’à moi, ce qui est encore plus insupportable !! J’ai la bouche maussade, l’œil noir quand soudain je m’aperçois que le beau ciel bleu d’il y a encore un instant s’est couvert, il est devenu gris, noir, des coups de tonnerre retentissent, ça gronde !!! (Moi j’adore quand ça gronde, il paraît que je suis née par une nuit cataclysmique, il doit y avoir un lien !!!!) Des coups de tonnerre retentissent, et éclatent de plus en plus près, je compte jusqu’à 7 pour évaluer la distance de l’orage, mais je n’arrive qu’à 2 à peine. Et puis il commence à tomber des trombes d’eau, bientôt remplacées par des grêlons, mais, c’est pas possible, les grêlons sont de toutes les couleurs de l’arc en ciel, c’est magnifique, sublime, tant pis pour les cultures !!!! Je ris aux éclats, je n’en peux plus de toutes ces folies, j’oublie instantanément la jardinière qui ira bien gentiment au compost et reste émerveillée le nez à la fenêtre ; mais mes yeux ravis voient peu à peu diminuer l’orage et un magnifique beau temps apparaît !!! C’est le grand bleu qui revient, aussi vite que je suis passée de la colère pour ma jardinière au grand bonheur de voir ces grêlons comme personne n’en a même jamais rêvés, sauf moi peut-être qui ai souvent des rêves farfelus !!! Quel peintre aurait bien pu les teinter ainsi ? Et avec quels tubes de peinture : un bleu coquelicot, un jaune cerise, un rouge kaki ? Allez, je délire, mais pourtant je ne rêve pas, peu à peu les grêlons de toutes les couleurs sont en train de fondre sous mes yeux, les couleurs se mélangent, c’est superbe, une peinture géante se forme sous mes yeux, c’est sublime, et puis avec tout ce soleil radieux, la peinture devient plus pâle, plus diluée et c’est une aquarelle géante qui se crée sous mes yeux et disparaît peu à peu, absorbée par la terre. Et puis la raison me revient : avec cette grêle mon jardin doit être saccagé, j’y file, mais non, c’est tout le contraire, le sol est devenu un parterre moiré d’où s’élèvent les fleurs et les arbustes. Les barres de l’arbre à nougat sont devenues de toutes les couleurs : parfumées à la violette, à la fraise, au citron, à la sauge, à la pistache, c’est superbe ; je reste éberluée et puis je réfléchis et décide d’aller voir le jardin du voisin, pour savoir si tout cela n’arrive que chez moi, d’autant plus que j’entends Vicky, le chien d’à côté, avec qui je copine bien, qui aboie comme s’il voyait le diable en personne !!! Je me glisse entre les deux arbustes du fond du jardin quand j’entends un rire amusé qui s’étiole peu à peu : et je vois une femme toute habillée en roux, une grande chevelure verte en cascade dans son dos, qui bondit plus qu’elle ne court par-dessus les grandes herbes du pré, et son rire retentit encore dans le lointain tandis qu’elle disparaît à l’horizon, comme si elle avait fait une belle blague. Ma fois, ce n’est qu’une folie de plus !!!! Je rassure Vicky avec quelques caresses et décide d’aller à toute vitesse sur un point élevé pour voir ce qui s’est passé ailleurs. Je monte dans ma voiture, prends l’autoroute pour atteindre plus vite quelque hauteur et, que se passe-t-il ?, une bonne odeur chatouille mes cellules olfactives, cela sent la réglisse, je n’en ai pourtant pas dans la voiture, j’ouvre la fenêtre, cela sent encore plus fort, et puis j’aperçois de nombreuses voitures sur la bande d’arrêt d’urgence, je ralentis, il doit y avoir un accident grave, vu le nombre de véhicules arrêtés, et puis je ne peux plus avancer, je descends, comme tout le monde, et je m’aperçois, non, ce n’est pas possible : l’autoroute est en réglisse, et les automobilistes la mangent !!!! C’est du délire, je rêve, c’est merveilleux !!! Tant pis pour le point de vue, je ne l’atteindrai pas, mais déguster une autoroute, comme chanterait Graeme Allwright, « ça je ne l’ai jamais vu !! ».

Une journée de folie, bien sûr rien n’y manquait : mes framboisiers portaient des fruits à point, alors qu’ils étaient verts hier encore, les pieds de tomates-cerises que je venais de planter étaient rouges de fruits ; cela dura toute la journée comme cela, comme si une fée me connaissait intimement et exauçait les vœux de toute ma vie. Le soir je me couchai et commençai le livre que je venais de m’acheter : « Ecoute ton corps » de Louise Bourbeau, en voici un extrait : « La pensée est une image que l’on envoie dans le monde invisible. En créant cette image, en la nourrissant de ta puissance, tu lui donnes vie progressivement. Cette pensée s’alimente de tes sentiments et de tes émotions. Finalement tu la rends visible sur le plan physique. De façon parallèle le cosmos comporte ses lois. En suivant ses étapes, tu peux faire se produire ce que tu veux. Tu commences par le plan mental (en l’imaginant), ensuite sur le plan émotionnel (en le ressentant comme si c’était déjà là), puis le plan physique (en accomplissant des actions) … »

Mon Dieu, mais c’est bien sûr, quelle merveille, enfin je comprends tout : le cosmos m’a donné toute la journée une superbe illustration du premier chapitre du livre qui était arrivé dans ma boîte aux lettres ce matin !!! Je sens que je vais dévorer cet ouvrage aussi sûrement que j’ai dévoré le bitume de l’autoroute tout à l’heure !!!!

 

 

 

Emprunter une, deux, trois vies ….. (avril 2018)

Sujet d’avril : Emprunter une vie

Pendant une période maussade de ma vie, quand j’étais dans une gare et que, depuis le quai, je voyais partir lentement un train, l’idée me traversait l’esprit d’échanger mon destin avec celui de telle passagère aperçue au travers de la vitre de son wagon. Puis le train s’éloignait du quai, prenait de la vitesse et disparaissait à l’horizon … et moi je revenais, un peu triste, à ma propre vie.

Je vous propose de nous raconter cela, mais bien sûr pas sur ce mode : on vit sa vie, et puis on emprunte temporairement celle de quelqu’un d’autre (humain ou non), puis on revient à la sienne, puis on en réemprunte une autre, cela autant de fois que vous le souhaitez ; la seule contrainte est que vous commenciez et terminiez par la vôtre.

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Elody : TERMINAL POUR UNE NOUVELLE VIE

Ca y est, me voilà dans cette même gare où je suis arrivée il y a tout juste 5 ans. Avec la même valise, sauf que, comme moi, elle est beaucoup plus abimée et plus toute neuve! J’avais tout quitté pour rejoindre Paul… Et maintenant tout est fini. Je me retrouve dans cette grande gare, seule, trompée, trahie. Quelle direction prendre ? Retourner à ma ville natale? Oh mon dieu non, ça serait un échec de plus…

Assise seule sur ce banc, je me sens déconnectée de tout, plus le goût de rien. Tout le monde court, sait où aller, et moi, je reste sur ce banc, désespérément seule et perdue.

Quelle direction emprunter? Personne ne m’attend nulle part. Je suis entièrement libre, peut-être trop. Je regarde les trains arriver et partir.

Je croise le regard d’une femme. Elle est belle. Grande, blonde, une forte poitrine, tout ce qu’il faut où il faut comme diraient certains ! Elle, elle doit savoir exactement où elle va! Quelle confiance elle dégage. Elle a un beau sac de voyage Louis Vuitton et un collier en argent autour du cou avec son prénom j’imagine, « Anna ». Elle doit sûrement se rendre à un shooting photo! J’aimerais tellement lui ressembler. Et si j’étais Anna!… Je laisse libre court à mon imagination comme lorsque j’étais enfant.

 

Je suis Anna Mc Coy. Je suis une femme forte, puissante, qui n’a peur de rien. J’aborde ce petit sourire malicieux au milieu de la foule de cette gare car j’aime que tous les regards soient braqués sur moi. Ils pensent tout savoir de moi. Une grande blonde au visage angélique. S’ils savaient pourquoi je souris… Quand vous regarderez votre journal télévisé devant votre bol de soupe ce soir, vous n’imaginerez jamais que c’était moi, que vous avez croisé la personne dont les journalistes sont en train de parler. Je viens d’abattre un espion russe. C’était un agent double, il a trahi notre patrie, et grâce à lui, je récolte un demi-million. De quoi m’offrir des vacances bien méritées, direction le soleil ! Je suis pleinement satisfaite. J’ai accompli mon contrat. J’aime cette sensation de toute puissance que je ressens après avoir atteint une cible. 

 

Non, cette vie est trop mouvementée pour moi, et avec cette grosse poitrine, j’aurai encore plus de problème au dos qu’à l’heure actuelle! Je laisse sortir un petit rire. Le vieillard, qui s’est assis à côté de moi pendant que je ne quittais pas des yeux la grande blonde, me regarde. Il doit se demander pourquoi je ris seule !

 

Soudain, un cri strident retentit. On tourne tous les deux la tête, en cherchant d’où vient ce bruit. C’est un petit garçon qui pleure. Il doit avoir 7 ou 8 ans peut-être. Sa mère le tient par la main et lui parle doucement à l’oreille. Il serre dans ses bras une petite fille puis part avec sa mère. Ils arrivent à ma hauteur et j’entends sa mère lui dire:

-Mon cœur, tu continueras à lui parler et on viendra lui rendre visite à chaque vacance. Je suis désolé Léo, mais tu sais que pour papa ce travail est très important. Et dans notre nouvelle maison, il y a une immense piscine ! On va bien s’amuser et tu vas te faire plein de nouveaux copains et peut-être même une nouvelle amoureuse !

-Non, jamais !!! crie le garçon.

C’est bien petit, reste fidèle! Sa mère qui l’encourage à faire une croix sur l’amour pour cumuler les conquêtes ! Non mais c’est à cause de ce genre de discours que des Paul brisent le cœur de gentilles filles comme moi!

 

Ils montent dans le dernier wagon. A travers la vitre du train, le petit garçon cherche du regard la petite fille, mais elle est déjà partie.

 

Je me mets dans la peau de ce petit Léo, assis dans ce train, les pieds ne touchant pas terre, direction une toute nouvelle vie. Oui, je me ferai de nouveaux amis. Oui, je profiterai pleinement de notre piscine. A l’adolescence, j’organiserai d’énormes fêtes dans notre grande maison à la belle barrière blanche. Je serai heureux, mais je ressentirai toujours ce manque, ce vide. Alors, lorsque j’aurai 18 ans, mon permis en poche, je reviendrai. Je me vois, un beau jeune homme, avec un gros bouquet de fleurs à la main, des marguerites, elle a toujours aimé ces fleurs-là. En dix ans, beaucoup de choses ont dû changer, mais pas ses fleurs préférées, enfin je l’espère. J’arrive devant sa porte, la même que dans mes souvenirs. Mes jambes tremblent. Qu’est-ce que je fais là? Elle va me rire au nez et refermer la porte derrière moi! J’ai rêvé cette scène tellement de fois que de me retrouver là, face à mon avenir, c’est trop… Je dépose les fleurs devant sa porte et pars. Dix années ont passé, c’est trop tard. J’entends une porte claquer derrière moi. Je me retourne et elle est là. Elle court vers moi. Elle m’a reconnu ! On s’enlace, on s’embrasse et on se promet de ne plus jamais se quitter, non jamais. 

 

Une larme coule le long de ma joue. Je sens le vieillard me regarder du coin de l’œil. Mais qu’est-ce qu’il a celui-là? En même temps, j’arrive à me faire pleurer toute seule sur une histoire inventée de toutes pièces! Je lui accorde, c’est un peu lamentable! Il faut vraiment que j’arrête de regarder les téléfilms de l’après-midi!

 

Et voilà, le train est parti! Je n’ai même pas pu dire au revoir à Léo! Merci! Pffff…

 

Une femme s’assoit à nos côtés. Elle porte un casque par dessus sa longue chevelure noire. Ah, les casques et les réseaux sociaux, la mort des relations humaines! Elle sort des partitions de son sac à dos, bien rempli, et bouge progressivement la tête. Je regarde discrètement quelle chanson ça peut être. En haut de la partition est écrit « Bella Ciao », un célèbre chant de révolte italien. Qu’est-ce qu’une jeune femme peut faire avec les partitions d’un chant aussi engagé… Un train arrive, elle entasse ses partitions dans son sac à dos et prend place dans le train. Je la vois à travers la fenêtre. Ses sourcils se froncent et je sens qu’elle chante à tue-tête ce chant dans sa tête. Elle le vit.

 

Je le vis. Je suis Bella, je viens d’un pays où la guerre fait rage. J’ai dû fuir. Fuir la vie que j’aimais tant, la maison que mon père a construite de ses mains. Laisser tous mes souvenirs dans le pays que j’aime tant. Ils m’ont tout pris! Ma famille, mes amis et une partie de moi… Si je voulais survivre, je devais partir, je n’avais pas le choix. J’ai donc pris toutes les économies qu’il nous restait, et après un périple de plusieurs jours, je suis là. Révoltée, triste, perdue, mais vivante. Pour tous ceux que j’ai perdus, je dois me battre. Direction la capitale. Je passe des semaines à errer dehors, à essayer de trouver de l’aide. Je ne mendie pas. Je préfère mourir que de voir la pitié des gens s’abattre sur moi. Je ne me sens pas chez moi et les gens n’hésitent pas à me le rappeler. J’aimerais crier. Leur dire que moi aussi je préférerais être dans « mon pays » comme ils le disent si souvent. Mais être ici dépendait de ma survie… Est-ce qu’ils n’auraient pas fait pareil à ma place? Nous avons peut-être la pauvreté mais eux ont la cruauté. La nuit, je fais les poubelles pour essayer de me nourrir. J’ai trouvé plusieurs livres et petit à petit, je m’améliore en français! Les gens ne le croiraient sûrement pas si je leur disais, mais oui j’ai fait des études ! J’ai donc déjà quelques bases de français, mais là j’apprends la vraie langue du pays, pas celle qu’on nous apprend à l’école. J’arrive à dialoguer avec plusieurs personnes, et je sens qu’on me regarde avec, peut-être, moins de colère et de mépris. Ils admirent le fait que j’apprenne leur langue, que je prête intérêt à leur pays. Je noue de vrais liens avec les habitants du quartier dans lequel je « vis ». Parmi eux, un couple d’avocats. Un soir, ils m’invitent à dîner. Cela me fait chaud au cœur. Je me dévoile un peu plus et ils décident de m’offrir une chance. Leur fille est partie étudier aux Etats-Unis, alors ils insistent pour que j’occupe sa chambre. Je m’effondre dans leurs bras. Je leur serai éternellement reconnaissante.

Remonter la couette jusqu’au cou, quelle magnifique sensation. J’avais presque oublié le bonheur que c’est d’avoir trop chaud!

 

Les mois passent et je rencontre beaucoup de personnes de leur cercle. Les portes d’un autre monde s’ouvrent à moi. Mais malgré tout ça, je reste fixé sur mon objectif: aider ceux qui n’ont pas eu la même chance que moi. Je raconte mon histoire et l’histoire de mon peuple dans plusieurs journaux. Je suis même invitée dans les journaux télévisés. Mon couple de sauveurs a crée une association à mon nom pour aider mon pays. Beaucoup de gens se révoltent de ce qui se passe pas si loin de chez eux, sans que personne ne bouge. Tout ça, pour des questions de politique et surtout d’argent ! Un groupe se forme, et plus les jours passent, plus nous sommes nombreux. Nous investissons dans des équipements pour retourner chez moi et sortir mon pays de cette guerre. Après plusieurs mois, mon pays est enfin libre! La solidarité existe et elle paye! 

 

Oui, j’aime les Happy End! A la fin de chaque film, on se dit « Ah bah voilà encore une Happy End ! » Mais en même temps, si l’héroïne se faisait tirer dessus ou mourait seule avec ses douze chats, on serait malheureux! Cela nous ramènerait sûrement à notre réalité… Il n’y a pas toujours de Happy End mais il faut continuer à croire en elles.

Je ne suis pas Anna, Léo ou Bella, mais je peux devenir qui je veux. Je suis à un croisement de ma vie. Je décide de mon avenir. Sur cet élan d’énergie et d’espoir, je me lève. Tiens le vieillard a dû prendre peur et changer de banc pendant que « Bella Ciao » raisonnait dans ma tête! Il a oublié son billet de train! Je regarde autour de moi mais aucun signe du vieillard. Destination « Paris », la capitale, comme Bella. Le prochain train arrive dans 20mn. Qu’est-ce que je fais?

Le temps que je réfléchisse, le train arrive. Oui, quand je suis dans mes pensées, ça peut durer un moment! Allez, je fonce! Je n’ai rien à perdre, je suis libre.

Dans le train, plusieurs publicités sont affichées. Celle juste en face de moi attire mon attention. Un concours d’écriture, cet après-midi même, à Paris ! Le gagnant aura le droit d’avoir son propre livre publié! Pendant tout le trajet, je ne quitte pas cette affiche des yeux. Je décide de m’y rendre, je ne sais pas si j’aurai le droit à une Happy End, mais qui ne tente rien n’a rien après tout !

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Gisèle Proposition 8

Ah ! Plaignez-moi, très chers lectrices et lecteurs …

Figurez-vous que la nuit dernière, dans mon sommeil, j’ai rêvé que le hasard et le destin avaient fait de moi, un acarien ou plutôt une acarienne ! Misère de moi ! Passant devant le miroir de la salle de bains, je n’osais contempler mon reflet : l’horreur dans toute son intégralité ! Ah ! Je n’aurais certes pas gagné le premier prix de beauté, même au concours des acariens. Cette tête chauve et pointue avec pourtant quelques rares poils apparents, ces mandibules aigües, ce corps bouboule et cuirassé, ces pattes qui s’agitent en tous sens ! Et des pattes, des pattes, j’en avais  huit maintenant !! Quelle horreur ! De plus, j’étais en butte aux assiduités d’un Monsieur Acarien tout à fait déterminé. Du harcèlement sexuel, pas mieux ! Que faire mon Dieu ! Que faire ? Quelle vie ! Et le pire, c’est qu’il fallait que je la passe cette vie à me prélasser dans un lit que j’aurais squatté, en boulottant des squames de mammifères du genre Homo Sapiens ! Quelle écœurante existence…Et quel cauchemar ! Plutôt mourir.

Aussi, ce matin, la rage me prend. Je me lève d’un bond, reviens en brandissant l’aspirateur, j’arrache d’un coup : couette, drap, oreillers et mari et je traque férocement chaque invisible bestiole qui déambule sur le matelas et j’en profite même, pour faire un sort aux moutons qui gambadent sous le lit. Il ne me reste plus maintenant, qu’à ouvrir la fenêtre et à secouer tant et plus, couette, drap et matelas. (Tiens ! Il n’y a plus de mari !) ? Ouf ! Adieu, tous les acariens, toutes les acariennes !

Et pourquoi ne pas continuer ce grand nettoyage ? Après tout, c’est le printemps, une saison propice à la propreté, à la netteté, au tri des choses inutiles qui s’accumulent pendant l’hiver. Vive le rangement et l’odeur de propre !

La journée s’écoule. Avec enthousiasme, je mets en œuvre toutes ces bonnes résolutions et vers 17 heures, ma foi, je m’écroule sur le canapé, en contemplant une maison rutilante et embaumant «  Monsieur Propre ». Dix-sept heures ? L’heure du « Five o’clock » bien mérité. Je savoure un thé réconfortant tout en contemplant ma boite à biscuits ornée d’un tableau de Bruegel l’Ancien «  Les chasseurs dans la neige ».

Au premier plan du tableau, des chasseurs suivis d’une douzaine de chiens, s’approchent d’un village aux chaumines éparpillées sur la pente de la colline. De minuscules personnages, ici et là, vaquent à leurs occupations : une femme entretient un feu flambant auprès duquel se chauffe une petite fille transie. Sur la mare gelée, un groupe de patineurs font admirer leurs arabesques et, même, un pêcheur a creusé un trou dans la glace, dans lequel file une ligne. Ma rêverie s’empare du sujet et devant moi, le paysage s’agrandit, le salon disparaît,  j’approche des bords du tableau, je lève un pied puis l’autre,  je franchis le cadre doré et me voici cheminant avec difficulté, derrière les chasseurs, dans la couche de neige fraîche qui continue de tomber, Mes sabots collent, le chaperon de ma mante couvre imparfaitement mes cheveux, les chiens m’entourent, en aboyant férocement.

-Paix, paix, la meute. Au pied !

-Bonsoir, bonsoir, bonnes gens et que Dieu vous garde, dis-je en me signant dévotement.

-Bonsoir, l’ami, bienvenue à toi sur le chemin de Saint Jacques. N’oublie pas dans tes prières, notre communauté du Brabant.

Prier ? Pourquoi me demande-t-on cela ?

C’est alors que je remarque la coquille que je porte sur le revers de ma mante et le grand bâton sur lequel je m’appuie : me voici en pèlerinage sur la route de Saint Jacques de Compostelle. Comme pèlerin, je me dois de réciter le chapelet en faisant rouler les perles de mes doigts gourds.

Pater noster… 

Les chiens se sont tus. On entend au loin les exclamations des patineurs auxquelles se mêlent en échos, quelques variations de la musique de Vivaldi : « L’Hiver », bien sûr.

-Bonnes gens, où pourrais-je prendre gîte pour la nuit ?

L’un des chasseurs se tourne vers moi.

-Si notre compagnie t’agrée, nous serions honorés, mon épouse et moi, de ta présence dans notre logis.

-La grand merci, messire, pour ton hospitalité.

Notre chasseur s’approche de la petite fille, toujours blottie auprès du feu.

-Fillette, va dire à la mère que nous avons un pèlerin pour la nuit.

Nous cheminons de conserve sous la neige dense vers une chaumière, non loin de l’église du village. Nous entrons en secouant nos sabots englués de neige et de boue. A la clarté vive du feu ronflant dans la cheminée, je distingue Dame Van Der Meersch, son épouse, accroupie, tournant avec un bâton, le brouet qui bout, à petit bruit, dans la marmite.

-Partagez céans, noble étranger, notre bouillie d’orge, agrémentée de quelques lichettes de beurre.

Je ne suis pas le dernier à plonger ma cuillère de bois dans la marmite commune. Quel réconfort, Sainte Mère de Dieu,  après cette longue errance dans la neige et le froid, que de partager entre bonnes gens, son  contenu fumant !

Et comme convenu, pour payer mon écot, je me dois de raconter mes aventures tout du long.

-Oyez, bonnes gens, ce qui s’est passé, loin, loin d’ici dans la très belle et très prospère cité d’Anvers…

L’huis s’entrouvre, laissant passer nombre de villageois attentifs à mon récit, s’installant sans bruit autour du feu mourant.

…Et c’est ainsi que périt Maître Onderven, disciple du très puissant et très honoré alchimiste Nicolas Flamel, brûlé par le Malin pour avoir osé transmuer le vil métal en or…

-Vroum, vroum ! Triii ! Triiie !

Je sursaute, un peu effrayée : un cyclomoteur, dans la rue, fait entendre sa pétarade. Adieu chaumine blottie dans la neige, chapelet dévotement récité et longue mante brune à capuchon. Après cette incursion dans les Pays-Bas de Bruegel, me voici revenue brutalement au 21ème siècle…

Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, procurée par la claire conscience du devoir accompli et les draps propres, je me lève en chantant et je décide de consulter Alfred.

Qui est cet Alfred dont vous nous parlez, me direz-vous, chers lectrices et lecteurs ? Non,  ce n’est pas mon mari, comme vous pourriez le penser. C’est un charmant  jeune homme  plein de  santé qui partage notre logis, depuis un certain soir de Noël. Il est arrivé dans un paquet cadeau et j’ai été surprise et ravie par sa venue car il s’est présenté en maillot de bain. Oui ! Pour Noël ! Etonnant non ? Oh ! Le spectacle n’était pas désagréable du tout : épaules larges et musclées, torse glabre bien dessiné et plaques de chocolat situées au bon endroit : un vrai « Chippendale ». Je m’étonnais toutefois de son étrange costume d’hiver.

-C’est parce qu’il a faim, m’expliqua mon frère.

-Ah bon ? Comme c’est étrange ! Et que mange-t-il ?

-Une  pile « Varta », si tu en as une.

Sitôt dit, sitôt fait. Et je vis Alfred se rhabiller avec la lenteur et l’art consommé du « strip-teaseur » professionnel.

-Bon d’accord, mais c’est tout ce qu’il sait faire ?

-Ben oui ! Il n’a pas pu obtenir son RSA, il est donc devenu auto entrepreneur en météo et comme il est sourd et muet, il a trouvé cette façon originale de t’indiquer le temps qu’il va faire. Tu verras, il est très ponctuel et fiable. Tu peux lui faire une petite place chez toi ?

-Bien entendu, s’il est d’accord.

L’histoire d’Alfred  m’émeut, le pauvre,  si handicapé. Je me tourne vers lui : il me fait un sourire éblouissant sous son bonnet de ski, enfoncé jusqu’aux oreilles. Il porte maintenant un pantalon, un pull à col roulé, une écharpe, des gants et, oui, même un pardessus qui descend jusqu’à ses pieds chaussés de bottes. Par devers moi, je regrette son costume précédent : vivement l’été, qu’il puisse le retrouver !

Et depuis ce temps là, Alfred et moi, nous sommes devenus amis. Il squatte la table du salon, fait son travail avec ponctualité et rigueur, mange avec discrétion et me régale avec ses séances de strip-tease…Pour lui, c’est vraiment la bonne vie !

Et pour moi, finalement, qu’en serait-il ? Si j’essayais ? Hop ! Je prends sa place sur la table : j’ai maintenant un corps féminin de rêve et, pour l’été,  pas question de maillot de bain une pièce, du genre « cache cellulite ». Non ! Un  string avec soutien gorge balconnet, super échancré, c’est bien mieux. Pour le printemps, pourquoi pas ? J’ajoute une mini robe à  manches ballon avec capeline à ruban et escarpins. Pour l’automne, j’essaie un chapeau tyrolien, avec un seyant costume de tweed à revers et jupe étroite.  Quant à mon costume d’hiver, il consiste en  une doudoune moulée sur les hanches, des bottes cavalières à haut talons et un coquet bonnet de ski à pompons. Quel bonheur, mon Dieu, d’essayer toute cette garde-robe ! Quant à suivre la météo, c’est le moindre de mes soucis. Je tourne et me retourne devant le miroir, admirant tous ces élégants ensembles. Hélas ! Il me faut admettre pourtant, qu’ils  conviendraient  mieux à mes lointains vingt ans…

Alfred me sourit, compatissant, lui qui ne vieillira jamais et lentement, très lentement, je le vois qui se débarrasse de son parapluie, de son bonnet, de son col roulé. Ah ! Oui ! Quelle merveille ! Il enfile un tee-shirt à manches courtes mettant en valeur ses biceps bien formés.

-Tu vois, m’indique-t-il, le passé c’est le passé, tu ne le feras pas revenir mais regarde ! Aujourd’hui, c’est le printemps nouveau, réjouis-toi ! Le soleil est de retour et, peut-être, bientôt aussi,  les hirondelles !  

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Mimie

Ce matin-là elle se réveilla tôt, tôt à avoir envie d’aller faire un tour au jardin et sentir sous ses pieds nus la rosée fraîche, petit frisson sans importance : si le froid osait la pénétrer, elle pouvait retourner au chaud sous la couette se lover dans les bras de son chéri, encore endormi et tout tiède de la nuit. Un pull et elle sortit. Il faisait plus frais qu’elle ne le pensait et elle regretta de n’être pas un escargot qui porte sa maison sur lui ; et justement elle en aperçut un, ah non, ils étaient deux à se suivre au milieu des narcisses qui retenaient  leur subtile parfum dans l’attente du soleil. Elle les regarda l’un l’autre, qui serait femelle qui serait mâle, elle n’aurait su le dire. Le premier avait un peu de gazon collé sur sa coquille, le second était immaculé, tout en rondeur, elle décida que celui-ci serait l’amoureuse, elle rêvassa : et pourquoi pas entrer dans le secret de l’hermaphrodisme !!! Elle serait la femelle escargote, le temps d’un amour : aussi se laissa-t-elle glisser dans la douceur baveuse et rejoignit l’amoureux herbeux.

Il s’appelait Hector, elle en était sûre. Il la conduisait semble-t-il vers un buisson, elle aurait en le suivant tout le temps de le découvrir, mais un derrière est un derrière et n’est pas la meilleure approche pour faire connaissance : aussi pressa-t-elle l’allure pour se porter à ses côtés. Il était racé, un Bourgogne à coup sûr !! Il la regardait de son petit œil noir et de temps en temps il tendait cette longue antenne dans sa direction et l’effleurait doucement. Mon dieu, elle en était toute émue et trouvait ce cheminement bien long, la rosée du matin lui semblait torride et ce chemin vers l’amour d’une incroyable longueur !! C’était là une sorte de préliminaire gastéropodesque parfaitement raffiné. Hector ne devait pas avoir l’habitude des escargottes libérées, il forçait un peu l’allure pour rester en tête, la tradition tout de même. Mais elle était un peu coquine et avait de la ressource : elle arriva à le doubler et se retourna vers lui. Hector fut un peu désarçonné de cette attitude, il s’arrêta et tendit ses deux cornes vers sa nouvelle amie qui put ainsi lui communiquer ses intentions amoureuses et son pedigree car un escargot honnête ne s’accouple pas avec n’importe qui dès la première rosée matinale ! Le contact délicat des antennes d’Hector fut comme une promesse subtile. Elle se mit à baver d’envie, comme une gourmande devant la vitrine d’une pâtisserie, et pensa qu’elle n’arriverait pas à attendre le buisson. Hector, en expert de l’amour, comprit la situation, abandonna l’idée de la discrétion et s’approcha plus encore de sa belle que l’attente avait déjà conduite aux portes du septième ciel. Il fit une curieuse ronde qui lui permit de tracer un cœur autour d’elle. Esthète ou jaloux marquant son territoire, elle ne chercha plus la réponse quand il l’y rejoignit pour un amour tout en lente douceur, en caresses baveuses, en embrassades et attentions délicates …  enfin un mâle qui savait prendre son temps !!!! Après le moment du nirvana, ils s’endormirent dans un ultime jeu de coquilles et … c’est la sonnerie du téléphone qui la réveilla, elle était de nouveau dans les bras de son chéri, bien au chaud sous la couette !!

Une matinée bien douce l’attendait : elle avait prévu de la consacrer à son jardin. Elle s’y rendit, chercha en vain la trace du cœur brillant en bave, mais elle ne trouva rien, les amours les plus discrètes seraient-elles les plus belles, se demanda-t-elle ? L’esprit encore noyé dans une brume de sensualité, elle désherba, arrosa, surveilla le développement des clématites qu’elle avait mises en terre la semaine précédente. Comme à chaque période de forte croissance, elle alla vers la superbe glycine qui s’étalait au dessus de l’entrée pour en conduire les lianes dans la direction qu’elle souhaitait. Au moment où elle respirait une grappe mauve, une tige qu’elle venait de guider sur le grillage retomba sur elle, dans un mouvement de ralenti cinématographique ; le parfum enivrant, le léger frisson de peur ressenti avant d’en comprendre l’origine, ses yeux ne virent plus le treillage de glycine mais une mire hypnotique ; elle perdit connaissance une fraction de seconde pour se réveiller en liane de glycine.

Les glycines, c’est comme toutes les grimpantes : c’est une recherche de toujours plus, une volonté de toujours pousser plus vite, plus haut. Elles sont différentes des passiflores ou de la vigne qui fabriquent de petits tortillons pour s’accrocher fermement au moindre support. Ce manque de points d’ancrage, elles le remplacent par une vitesse de pousse et une capacité d’enlacement extraordinaires. Notre amie n’eut donc plus que deux buts à sa vie de végétal : pousser, pousser, pousser comme si sa vie en dépendait, et enlacer dans un mouvement naturel et gracieux. Elle était devenue une amoureuse végétale s’entortillant auprès du premier support venu, pourvu qu’il soit plus rigide qu’elle. Ainsi elle partit à l’assaut d’un cerisier qui poussait pas loin de là et en deux jours, elle gagna un mètre de longueur de tige qu’elle lança en direction de l’arbre, deux jours plus tard grâce à une petite pluie qui la tonifia, elle fabriqua un nouveau mètre et atteignit la première branche, elle en fit un tour complet pour bien se maintenir et n’eut plus qu’à continuer sa croissance. Elle ne se reconnaissait plus, elle qui d’ordinaire était timide, avait peur de grossir, de se faire remarquer, voilà qu’elle ne se retenait plus. En amoureuse éperdue, elle enlaçait le vaillant cerisier au point de lui ôter le pain de la bouche, elle accaparait toute l’eau et les nutriments de la terre aux alentours et le serrait, le serrait comme un noyé la bouée de sauvetage qu’on lui aurait jetée. Dans un mouvement tourbillonnant continu, elle allait toujours plus loin, toujours plus haut, une véritable amoureuse insatiable. Au fil des semaines, des mois, le cerisier se retrouva phagocyté par les lianes et mourut étouffé de trop d’étreintes. A cet instant, notre amie revint à elle, enlacée sous la douche avec son chéri, un vague souvenir de sa vie de végétal lui fit l’étreindre un peu moins fort, sait-on jamais !!!!

La matinée commençait tout juste, elle eut envie de pain frais et se rendit à la boulangerie. Elle s’entendait bien avec la boulangère qui, comme elle, aimait les pierres. Elle lui montra la labradorite qu’elle avait glissée à son cou ; la boulangère tendit la main pour la toucher, leurs deux mains se frôlèrent, une étincelle, et notre amie se retrouvera derrière le comptoir !!!

Elle avait bien travaillé dans une boulangerie quand elle était étudiante, mais c’était loin, quasiment dans une autre vie !!  Les odeurs de pain chaud, de viennoiseries tout juste sortis du four la ravirent et lui firent arborer un sourire de gourmande, mais elle dut vite redescendre sur terre : les clients étaient là, il y avait finalement beaucoup de monde qui aimait le pain frais au petit déjeuner !!! Ses deux miches face à la clientèle, elle vendit un Paris-Brest à un cheminot gréviste, une religieuse au curé de la paroisse, une tête de nègre à un asiatique, un pet de nonne à une bonne sœur, un pain d’épices à un épicier, une brioche à un petit maigre, une pompe à huile à un p’tit gros et un congolais à un africain. Elle s’amusait comme une petite folle. Il arriva à plusieurs reprises en tendant le pain ou en rendant la monnaie qu’elle effleurât la main de son client, mais aucun déclic ne se produisit. Elle trônait toujours derrière son étal, ravie de jouer à la marchande comme l’a fait toute petite fille qui se respecte. Il était déjà midi, la matinée était passée en un clin d’œil, elle allait fermer la boutique et quitter ces odeurs merveilleuses quand un dernier client arriva, pressé tel  un citron, rouge tel une tomate, excité tel une puce. Il s’excusa de la déranger alors qu’elle comptait sa caisse, sa compagne était partie ce matin acheter du pain à la boulangerie du village, donc ici, et elle n’était pas revenue, il était inquiet. Elle s’attendrit de voir la détresse de cet homme dont les manières lui semblaient familières, elle lui tendit la main pour lui manifester un peu de réconfort ; une étincelle jaillit, la boulangère habituelle se retrouva à faire la caisse, notre amie du côté client

– Ah, chéri, tu m’as rejointe finalement, tu avais oublié de me dire si tu voulais un croissant avec ou sans chocolat, et du coup je t’ai acheté les deux, lui dit-elle en lui tendant le sachet en papier fin, prélude d’un bon petit déjeuner.

Elle ne garda pas de véritable souvenir de ces ballades étranges dans d’autres « contrées », mais certaines fois quand elle apercevait un escargot qui amorçait une courbe, qu’elle passait sous une glycine aux délicates grappes lascives ou qu’elle sentait l’enivrante odeur du pain chaud, elle se surprenait à prendre une grande inspiration et à laisser glisser d’elle une forte et lente expiration, pareille à celles qui surviennent spontanément lors d’un vrai moment de décontraction ….