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L’énigme à résoudre (avril 2017)

Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur.

Je vous invite à résoudre cette énigme et à écrire la suite en faisant intervenir dans l’histoire (au moins) les trois personnages suivants : un pâtissier-chocolatier, un professeur de lettres classiques, une jeune fille au pair ainsi qu’un animal de votre choix.

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Corinne :

Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur. Léonard son Labrador noir âgé de trois ans veillait sur lui couché à ses côté, l’air triste comme s’il avait compris que c’en était fini de leur collaboration. Ils étaient entrés dans la vie l’un de l’autre il y a peu de temps par nécessité mais cela s’était vite transformé en amitié, autant que cela puisse se faire entre un homme et un animal.

Leur histoire commune avait débuté chez Pascal Moisanges, professeur de lettres classiques précocement mis à la retraite et reconverti en éducateur pour chien guide d’aveugle à la suite d’un monstrueux burn-out qui l’avait définitivement éloigné du milieu scolaire, le monde animal étant, selon ses dires, moins agressif et plus reconnaissant. Chacun y avait trouvé son compte, le chien soignait le maître et l’homme éduquait le chien.

 

Léon s’était donc vu attribuer cet animal docile qui n’avait qu’un défaut, il était gourmand et s’arrêtait donc systématiquement devant chaque boulangerie–pâtisserie par réflexe pulsionnel au chocolat.

(Pascal Moisanges n’avait pas complètement respecté les consignes éducatives très strictes concernant l’animal et lui glissait de temps à autre un carré de la tablette qu’il planquait dans sa poche en lieu et place des ses antidépresseurs devenus inutiles).

Cela les amena tous deux à une situation cocasse avec un pâtissier-chocolatier nommé Serge Hénard dont Léon devint l’ami avant d’avoir été sa bête noire.

Serge Hénard était un créateur, un magicien du chocolat, lorsqu’il découvrait de nouveaux crus et qu’il les sublimait en un savant mélange, il aimait en faire déguster de petites bouchées aux passants du quartier chic où il tenait boutique.

Ainsi donc, un samedi après-midi  comme à son habitude, coiffé de sa plus belle toque, plateau en main, il se tenait devant sa vitrine, proposant aux promeneurs de goûter sa toute dernière production. C’était bon enfant, tout le monde connaissait Serge dans le quartier, sa bonhomie, sa générosité et ses créations chocolatières à tomber par terre.

Ce jour-là, Léon qui, pour se familiariser avec son chien-guide, s’était rendu à pied à un rendez-vous éloigné de chez lui, se vit entraîné au pas de course sur les derniers mètres qui le séparaient de la chocolaterie de Serge. Léonard, n’obéissant plus à la voix de son maître, se jeta sur le plateau, déstabilisant le bonhomme qui trébucha et atterrit sur son fessier heureusement pourvu de larges amortisseurs. Le temps de reprendre ses esprits et de comprendre ce qui se passait, le chien avait tout dévoré. Le chocolatier s’apprêta à tancer vertement le maître quand il comprit en le voyant le pourquoi de son attitude stoïque et son regard figé derrière les lunettes fumées. Planté là, d’une main Léon tenant fermement le harnais de Léonard et de l’autre sa canne blanche sans comprendre vraiment le pourquoi du bruit métallique, de l’affaissement et le chapelet de jurons qui s’ensuivirent.

Léonard, assis, regardait le chocolatier gueule ouverte et langue haletante dans l’attente d’une autre fournée providentielle.

Quelques passants aidèrent Serge à se relever de son bon quintal et en toute bonne personne qu’il était, il expliqua gentiment à Léon ce qui venait de se passer sans s’énerver. Léon se confondit en excuses et proposa tout naturellement de dédommager le chocolatier mais Serge refusa arguant, non sans humour, que c’était la première fois qu’on se jetait sur lui de cette façon pour ses chocolats. Ils se quittèrent sans rancune mais le mois suivant l’incident se renouvela. Serge, fidèle à lui-même et conscient de l’impuissance de Léon, ne se départit pas de sa bonne humeur et rajouta, blagueur, que même sa femme ne lui témoignait pas autant d’affection.

Ils partirent tous deux d’un bel éclat de rire et ce fut le début de leur amitié. Ce fut Serge qui proposa à Léon de déconditionner Léonard avec une lumineuse idée : lui faire goûter ses chocolats au piment, au poivre et aux épices. Il en confectionna même spécialement pour lui avec une dose massive insupportable aux papilles canines. Le chien en fut tellement dégoûté que, désormais, lorsqu’on lui en proposait il détournait la tête, penaud, avec un petit couinement significatif. De peur qu’on lui enlève son compagnon, Léon n’aurait de toute façon pas signalé cette petite anomalie de dressage tellement ils étaient déjà attachés l’un à l’autre. Un chien prénommé Léonard ne pouvait que lui être destiné !

Chaque semaine et ce, depuis l’incident, Léon venait chercher une boîte de chocolats aux ‘‘Délicatesses Fantaisies’’, vérifiant par là même que son Léonard avait perdu sa fâcheuse habitude et se régalant des assortiments surprise que lui concoctait son ami. Il avait perdu la vue mais ses autres sens en étaient de ce fait exacerbés et il goûtait tout avec volupté .

Cette semaine-là, Léon avait acheté deux boîtes dans l’intention d’en offrir une à la jeune fille au pair de la famille Descours qui vivait au-dessus de chez lui.

C’était une jeune danoise avec qui il avait eu l’occasion de discuter dans l’ascenseur, son accent prononcé l’avait tout d’abord intrigué et surtout permis d’entrer en conversation avec elle, puis le côté désinhibé de la jeune nordique par rapport à sa cécité avait achevé de le charmer. Avec elle, il ne se sentait pas être une bête curieuse, la jeune femme avait une grand-mère aveugle et le handicap lui était donc familier. La présence du chien avait fait le reste surtout quand Léon lui avait raconté ses péripéties avec le chocolat.

« Le cheukeula » comme elle disait encore maladroitement. Elle était venue dans l’hexagone parfaire son français, un de ses lointains ancêtres venait de Bretagne et elle avait eu envie de mieux connaître notre pays.

Il lui destinait donc une des boîtes enrubannées avec le secret espoir qu’il ne lui était pas indifférent. Il était encore jeune et lorsqu’on lui avait annoncé le caractère irréversible de la maladie qui affectait sa vue, il avait profité de la vie ne songeant qu’à se faire plaisir, voyageant en en prenant plein les yeux comme il disait avant que cela ne s’éteigne définitivement. Il aurait bien le temps d’avoir une vie pépère une fois devenu aveugle. Il avait ainsi visité nombre de pays, la plupart du temps seul, sac au dos, sachant que c’était la meilleure façon de rencontrer les gens et d’avoir de vrais échanges avec eux. Lucide, il savait qu’on ne le regarderait plus jamais pareil quand il aurait perdu la vue.

Il avait donc invité Mariike qui l’avait pressé de lui montrer ses souvenirs de voyage après qu’il lui eut brièvement parlé de son passé de baroudeur. Il avait conservé tout un arsenal d’objets qu’il aimait toucher pour se souvenir de l’intensité de ce qu’il avait vécu. Il avait ainsi sorti du placard son attirail d’explorateur, se disant que le côté Indiana Jones de son personnage l’impressionnerait : le sac à dos en toile usé, le chapeau de cuir poussiéreux, les chaussures de marche cabossées.

Mais il avait oublié une chose, il n’avait plus l’habitude que des objets inutiles soient sur son chemin…

Il sortit une jolie assiette du placard à vaisselle afin d’y déposer les chocolats de Serge. Lorsqu’il entendit le coup de sonnette, fébrile comme peut l’être un jeune amoureux transi, il fit tomber un chocolat sur le parquet, juste sous le nez de Léonard. (Léon lui avait donné l’habitude de se coucher sous la table afin de ne pas l’entraver dans ses déplacements du quotidien).

Le chien affolé par la vue et l’odeur du chocolat qu’il avait pris en horreur bondit précipitamment dans la pièce et fit tomber tout l’attirail que Léon avait précautionneusement sorti, envoyant valser le sac à dos encore chargé qui vint taper dans le matériel aligné contre le mur, faisant tomber les bâtons de marche au moment où Léon, par réaction instinctive, se précipitait d’un bond pour essayer de stopper son Léonard affolé. Le geste lui fut fatal, un bâton se planta en plein dans son cœur et il mourut sur le coup.

Ainsi fut résolue l’énigme de la mort de Léon. Ce récit fut la conclusion de l’enquête minutieuse qui en avait remonté la piste. Le salon étant assez éloigné de la porte d’entrée, Mariike était repartie en se disant qu’il avait dû oublier leur rendez-vous, sans plus. Ce sont les voisins de la cour d’en face qui, depuis leur balcon, le voyant gisant à terre et connaissant son handicap, avaient donné l’alerte.

Cette histoire rocambolesque aura soulevé beaucoup de questions, de supputations de la part de tous les protagonistes et somme toute cela fut une histoire bien ordinaire qui se termina de façon extraordinaire… comme l’aurait probablement souhaité Léon.

 

Serge Hénard inventa une bouchée chocolatée en souvenir de son ami qu’il nomma le Chocoléon. Celle-ci contribua à asseoir sa réputation bien au-delà de son quartier et il reçut même les honneurs de sa profession pour sa création

Mariike trouva son bonheur en France en épousant le fils de Pascal Moisanges. Lors de l’enquête, ils s’étaient rencontrés et, voyant ses difficultés, l’éducateur lui avait proposé des cours particuliers de français. Il n’a jamais repris de chien à dresser.

Et ce pauvre Léonard me direz-vous, qu’est-il advenu de lui ?

Après être retourné en stage de réadaptation pour être de nouveau attribué à un non-voyant, il a été jugé inapte et à été réformé, une sorte de mélancolie semblant l’avoir envahi profondément il n’avait plus goût à servir de maître.  Serge le chocolatier qui avait gardé un oeil sur lui, demanda à l’accueillir, ce qui lui fut accordé contre une donation à l’institut des chiens-guides ce dont il s’acquitta fort généreusement.

Léonard a retrouvé la joie de vivre et veille fièrement sur son nouveau maître lorsqu’il présente son plateau gourmand aux passants le samedi après-midi. Ils se rendent fréquemment sur la tombe de Léon.

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Gisèle

Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur.

Tandis que le médecin légiste, le docteur Saporta, se penchait sur le cadavre, le commissaire Dutilleul scrutait pensivement les traces de pieds nus et ensanglantés qui maculaient le plancher de la chambre. Son regard se porta ensuite vers la table de nuit. Un carton provenant sans doute d’une pâtisserie avait été éventré et vidé de son contenu. C’est alors qu’il leva les yeux vers l’armoire.

Flash back : trois jours auparavant.

Léon Morel referma soigneusement la porte de sa petite maison, bouclant méthodiquement les deux serrures grâce à l’énorme trousseau de clés qui ne quittait pas sa ceinture. Il vérifia également l’état des volets, toujours tenus hermétiquement clos et fit le tour de la propriété. Satisfait, il s’empara de ses bâtons de marche nordique et ajusta son sac à dos. Le clair soleil de février lui chauffait agréablement le dos.

La maison que lui avaient léguée ses parents se trouvait au fond d’une clairière entourée de gigantesques sapins noirs, à l’écart de la route qui menait au village de Montanges dans le Jura. Cela n’était pas pour déplaire à Léon, peu avide de contacts sociaux. Toutefois, deux ou trois fois par semaine, il lui fallait se ravitailler en vivres et en nouvelles.

Petit et chauve, légèrement bedonnant, la cinquantaine bien entamée, Léon n’avait rien d’un Adonis. De plus, un diabète bien installé et une hypertension mal jugulée l’obligeaient à s’astreindre à quelques efforts physiques. Au bout de trois quarts d’heure de marche, il aperçut le pré de son voisin Godebert. Les trois juments paissaient paisiblement mais le poulain s’approcha en caracolant de la barrière qui longeait la route et se mit à la suivre. Léon en profita pour le frapper violemment e son bâton et le petit, hennissant de douleur et tremblant, se réfugia auprès de sa mère.

Le village de Montanges se dessinait en contrebas de la vallée et sur le mur d’une ferme en ruine s’agitait une vieille affiche où l’on distinguait encore la silhouette d’une jolie jeune fille aux cheveux blonds. Les lettres dansaient :

« Sarah Donovan, anglaise, dix-huit ans, employée au pair à Saint Claude dans le Jura, a disparu du domicile de ses employeurs, depuis le soir du quinze novembre. Adresser tout rens… » Le reste de l’affiche, à laquelle Léon ne jeta qu’un coup d’œil distrait, avait disparu.

« Tiens, se dit Léon, il faudra tout de même que je passe à la bibliothèque. Pourvu que la grande bringue n’y soit pas… La « grande bringue » en question, c’était Mademoiselle Pratot, professeur de lettres classiques, qui, depuis sa retraite, s’était mise en tête de relever le niveau culturel de Montanges en général, et celui de Léon Morel, en particulier. Léon détestait cette vieille fille qui critiquait ouvertement ses lectures, en particulier les romans d’amour et de suspense, de la collection « Harlequin » qui faisait ses délices. Le dernier qu’il avait lu : «  Tentation Brésilienne », avait poussé pour lui les portes d’un monde fait de luxe, de glamour et de passion. Les hommes en particulier, virils, sexys, ombrageux et couverts de conquêtes féminines, le faisaient fantasmer. «  C’te vieille bique ! L’est jalouse, c’est sûr. »

Ses courses faites chez « Carrefour City » sur la place de l’église, Léon décida de s’offrir un petit extra et entra chez le pâtissier-chocolatier de la Grand-Rue. Oh ! Ce n’était pas Pierre Hermé naturellement, mais ses profiteroles au chocolat n’étaient pas à dédaigner.

Il ne lui restait plus qu’à acheter au magasin de la Presse le journal du jour, exposé dans la vitrine. Le titre d’un article en première page, avait attiré son regard : «  Nouveau rebondissement dans l’affaire Donovan. »Il lut la suite de l’article en troisième page : «  Sur la foi d’un témoignage, la police oriente maintenant ses recherches vers le sud du Jura et Bellegarde. »

Le temps fraichissait et Léon se mit en route : fermement appuyé sur ses bâtons, il parcourut lentement le trajet de retour. Il se sentait vidé de toute énergie et transpirait abondamment. Se trouvant en hypoglycémie, il croqua un morceau de sucre qu’il avait emporté en réserve. Enfin, après bien des efforts, il aperçut à travers les branches des sapins, le toit de son logis. Tout allait bien, il referma soigneusement la porte à clé et bientôt, il  se chauffa les mains au-dessus du poêle qui ronronnait.

Il prit un de ses bâtons de marche et se dirigea alors vers l’armoire de sa chambre, dont les deux battants, étroitement clos étaient liés par une serrure où il introduisit une clé prise sur son trousseau. Il pénétra ensuite dans l’armoire, écarta les cintres garnis de vêtements et dégagea une seconde porte dans le fond, qu’il ouvrit également avec une nouvelle clé. S’étant muni d’une lampe électrique, il descendit quelques marches et arriva dans une resserre étroite, basse de plafond, obscure et empuantie par des remugles viciés qui ne semblèrent pas le gêner.

Une forme s’agitait au fond, couchée sur un grabat sur lequel Léon dirigea sa lampe. Eblouie, la silhouette se cacha les yeux et se mit à geindre : hâve, les cheveux en broussailles, dépenaillée, couverte de vêtements sales et déchirés, elle n’avait plus forme humaine. De plus, un de ses poignets menotté était lié à un crochet fixé dans le mur.

Léon se mit à rire.

« Alors, la gueuse, on ne fait plus tant la fière maintenant. Tu vas, sans doute, être plus obéissante et, tiens, si tu es sage, tu auras du gâteau au chocolat ! Sinon, tu vois, c’est encore la trique qui va me servir ! »

La loque humaine qu’était devenue Sarah, se mit à hurler, semblable à une louve tapie sur son matelas et Léon exaspéré, tempêta :

« Oooh ! Arrête tes grimaces ! Tu me saoules ! Tiens, tu vois, je suis gentil, je vais te le chercher ce gâteau ! »

Il se mit alors à monter les marches, mais soudain, un vertige le prit, son corps se couvrit de sueur froide. Titubant, il entra dans sa chambre, perdit connaissance et tomba de tout son poids. Le bruit de sa chute retentit jusque dans la resserre et Sarah dressa l’oreille. Alors, chose inimaginable, elle détacha lentement son poignet de la menotte. Elle avait réussi à l’ouvrir grâce à une épingle à cheveux mais avec combien de peine et de douleurs. Elle se leva de son lit de souffrance, s’empara du bâton et grimpa péniblement les marches : Léon, par terre, au milieu de la chambre, n’était pas sorti de son coma diabétique.

Sarah éclata d’un rire hystérique : son bourreau était à terre, à sa merci ! Elle leva bien haut le bâton et de toutes ses forces décuplées par l’idée de vengeance, elle l’enfonça droit dans le cœur de Léon. Ensuite, étourdie, hébétée par l’effort et sanglotant, elle se mit à tourner en rond, cherchant comme une bête sauvage, une issue à sa prison. Pas de téléphone. Folle de désespoir, elle secoua la porte à se casser les poignets, attaqua de ses mains nues les volets crochetés, se heurtant aux murs et les bourrant de coups de poings : tout lui résistait et elle s’effondra en pleurs. Elle ignorait bien sûr, que sous le pull de Léon étendu à ses pieds, se cachait le  salvateur trousseau de clés. Avisant ensuite le paquet de profiteroles acheté par Léon, elle les engloutit sans retenue, se barbouillant de larmes et de chocolat.

Que faire ensuite ? Son cerveau, embrumé par les conditions de sa détention, le manque de nourriture et les sévices, ne réagissait plus. La lueur de folie s’était éteinte dans ses yeux : on n’y voyait plus que le néant de son indifférence. Tel un pantin sans ressort, elle se dirigea lentement vers l’armoire, descendit les marches, que, devenue nyctalope par obligation, elle voyait distinctement. Alors elle se coucha sur son matelas de martyre, tourna son visage vers le mur suintant d’humidité et les yeux dans le vague, elle se perdit dans son monde.

Le matin même.

Mademoiselle Pratot connaissait la maladie de Léon Morel, et s’était inquiétée de son absence. Les choses s’enchaînèrent très vite. La gendarmerie fut prévenue et le serrurier contacté n’étant pas venu à bout de toutes les serrures de la maison, on enfonça la porte. Tout Montanges assista à l’événement. Le groupe de personnes qui entourait le commissaire Dutilleul se bouscula pour pénétrer dans la maison avant que celui-ci d’un ton péremptoire n’arrête leur marche en avant :

«  Stop ! Ne pas brouiller les indices ! »

Seuls, les experts en recherches, masqués, vêtus de leur combinaison blanche étanche et suivis de leur matériel se mirent aussitôt à leur travail tandis que le médecin légiste, prenait la température du cadavre. Tout en inspectant les lieux, Dutilleul se tourna vers le médecin, attendant ses premières remarques :

«  La mort s’est produite, il y a plus de quarante-huit heures. Elle a dû être instantanée mais je ne pourrai vous en dire plus que lorsque j’aurai pratiqué l’autopsie. »

Dutilleul acquiesça distraitement tout en bourrant sa pipe : il était intrigué par l’armoire dont l’un des battants baillait largement….

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Hélène

Ni la serrure de la porte, ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur. Curieusement, la victime était entièrement vêtue de blanc de la tête aux pieds : elle portait des chaussures de toile habituellement réservées aux joueurs de tennis et un pantalon de lin écru. Le blanc immaculé de sa chemise et le veston léger en tweed beige clair créaient un contraste inattendu avec l’énorme tache de sang sur la poitrine.

Le jeune Augustin Mouffetard était perplexe. Les gendarmes avaient passé au peigne fin la chambre de Léon à deux reprises mais ils n’avaient relevé aucun indice susceptible d’aider les enquêteurs.  Aucune empreinte, pas de cheveux ni de traces suspectes n’avaient pu être relevés. L’affaire avait fait la une des journaux pendant plus d’une semaine avant de retomber dans l’oubli. Seul Augustin Mouffetard persistait à comprendre ce qui s’était passé. Il faut dire qu’il était inspecteur aux affaires criminelles à Montmartre, et qu’il était chargé à ce titre de l’enquête. Il était donc payé pour que ses neurones trouvent rapidement un coupable. Cette mission ne lui déplaisait pas. C’était sa première « vraie » enquête, celle qu’il devrait mener de A à Z. Ses chefs comptaient sur lui, et il n’en n’était pas peu fier.

Ce matin du mois de novembre, l’inspecteur Mouffetard avait décidé de retourner sur les lieux du crime. Le crachin qui recouvrait Paris s’insinuait partout, et quand il arriva rue Blanche, il était trempé. Il  n’était que 18 heures mais la nuit commençait déjà à s’engouffrer dans les ruelles. Quand il pénétra dans la chambre, Augustin constata qu’elle avait été rangée par la bonne. Celle-ci avait raconté aux enquêteurs que Léon menait une vie réglée comme du papier à musique. Agé de plus de cinquante ans, horloger et célibataire, il passait le plus clair de son temps dans sa boutique située dans une rue proche de la rue Blanche. Selon la bonne, c’était un homme discret, mais sympathique. Tous les dimanches, et suivant la saison, il se munissait d’un bouquet de fleurs ou de chocolats pour rendre visite à sa vieille mère. Comme la bonne, les enquêteurs n’avaient rien trouvé de remarquable dans la vie de Léon qui aurait pu expliquer le drame. La seule manie charmante qu’on avait relevé était son goût immodéré pour les randonnées dans les Alpes. D’ailleurs, le bâton avec lequel il avait trouvé la mort lui appartenait.

En entrant dans la chambre, Augustin ne remarqua rien de spécial. Perplexe, il s’assit dans le fauteuil voltaire, et contempla longuement le plancher, perdu dans ses pensées. Soudain, il fut attiré par quelques bestioles qui fuyaient la lumière de la lampe à pétrole et qui se glissaient dans les rainures du parquet. Il se pencha et murmura :

  • Hé, les cafards … si vous pouviez me dire quel est le salopard qui a … si …

Il s’arrêta brusquement de parler. Au travers des rainures, il avait aperçu une autre lumière, comme si une pièce située sous la chambre était éclairée alors qu’on était au rez-de chaussée.

« Bon sang ! » s’écria l’inspecteur. « Ces idiots n’ont pas vérifié le sol  ! Et dire qu’ils m’ont certifié qu’il n’y avait pas de cave ! »

Tout excité, Augustin retira son manteau et son chapeau, et en s’aidant du tisonnier, il commença à tirer sur les planches. Stupéfait, il découvrit qu’une trappe avait été aménagée, qui permettait d’accéder à un escalier de pierres. La lumière qu’avait vue Augustin provenait d’une lampe accrochée au mur. Elle diffusait une douce lueur qui ne semblait pas perturber les cafards.

Augustin ne réfléchit pas : il s’engouffra dans l’escalier. Il était persuadé qu’il était sur le point de trouver les réponses à ses multiples questions.

 

Il comprit vite que l’appartement de Léon était relié aux catacombes de Paris. Lorsqu’il eut atteint le bas des escaliers, il arriva à un premier carrefour. Il hésita : sa raison lui dictait qu’il valait mieux remonter pour aller chercher du renfort, tandis que son instinct le poussait à continuer l’exploration. C’est alors qu’il entendit des cris, suivis d’un brouhaha.

« Ben dis donc, il s’en passe des choses ici … on se croirait à la finale d’un match de boxe … moi qui croyais qu’y avait que des morts dans les catacombes ! » L’arme au poing et tous ses sens aux aguets, Augustin décida alors de suivre son instinct en poursuivant son exploration. Il s’engouffra dans le tunnel de droite puisque les cris semblaient venir de ce côté.

Il ne le regretta pas. Il déboucha très vite dans une salle vivement éclairée où étaient réunis une dizaine d’hommes. Augustin se cacha derrière une colonne, en espérant que personne ne l’avait vu. Il remarqua très vite que tous ces gens étaient vêtus de blanc. Ils portaient également une espèce de cagoule blanche de forme triangulaire.

«  Qu’est-ce que c’est que ces rigolos ? » pensa Augustin. « Des amateurs de blanc ? des buveurs de Champagne ? En tous cas, vu que ce pov’ Léon portait le même genre de tenue, m’étonnerait pas que ces bonhommes aient queq’chose à voir avec le meurtre ! »

C’est alors que sur une estrade l’un des hommes se mit à psalmodier des paroles inintelligibles, en tenant un bâton de ski. Augustin supposa qu’il était le chef de cette curieuse bande. L’homme se mit ensuite à réciter, d’un air grave, accompagné de tous ses complices  :

« O ! Etoile des neiges ! O mon cœur amoureux ! Mont Blanc adoré ! Montre-nous la voie ! »

Il accompagna son discours de gestes mystérieux et lents à l’aide de son bâton de ski. Il poursuivit :

« Notre camarade Léon n’a pas trouvé la voie des cimes, et c’est pour cela que nous avons dû mettre fin à ses jours. Il n’avait atteint que 1750 mètres d’altitude alors que son carma l’enjoignait d’atteindre 2000 mètres dès l’été dernier ! Paix à son âme !

L’assemblée acclama ces paroles. Augustin n’en croyait pas ses yeux ! « Me voilà dans de beaux draps … une secte ! Et pas n’importe laquelle ! On dirait bien qu’ils sont tous adorateurs de la montagne truc muche ! Va falloir que j’appelle mes gars à la rescousse !

Soudain, un individu de petite taille, ligoté et sans cagoule, fut hissé sans ménagements sur l’estrade. La lumière l’éblouissait. Augustin constata qu’il avait un œil au beurre noir et que ses vêtements étaient déchirés.

Le chef de la secte s’égosilla :

« Mont Blanc adoré ! Hier, la neige est tombée ici, à Paris, ce qui veut dire que tu nous demandes un sacrifice ! Et c’est pour cela que nous sommes tous réunis, O mes frères des Sommets ! Ce soir, nous allons offrir la vie d’Armand au Mont de tous les Monts,  AU MONT BLAAAAAANC ! »

En hurlant, le chef de la secte s’approcha dangereusement du pauvre Armand qui, visiblement, ne comprenait pas les  raisons pour lesquelles on l’avait convié à cette charmante réunion. Augustin supposa qu’il avait été drogué. Le chef empoigna Armand. L’un de ses comparses lui tendit un piolet d’alpiniste. Augustin comprit rapidement que la bande n’avait aucunement l’intention d’accomplir un quelconque exploit d’escalade avec cet engin. Il tira un coup de feu en l’air. Les hommes encagoulés stoppèrent leurs gestes. Augustin, malin comme un renard, joua le tout pour le tout :

« Vous êtes cernés, rendez-vous ! »

 

A ces mots, la bande fut prise de panique. Augustin se précipita sur le chef de la bande, le menotta en quelques secondes, et s’écria :

« Personne ne bouge, sinon je tire sur les roubignolles de votre grand chambellan ! »

Mais les tristes individus ne furent pas émus par cette menace. Tandis que certains se précipitaient vers d’hypothétiques issues de secours, d’autres éteignaient les lampes à pétrole. La  confusion régna.

Augustin en avait vu d’autres. Tout en empoignant fermement son prisonnier, il remonta à la surface, par le même chemin qu’il avait emprunté à l’aller.

Quand il arriva dans la chambre, l’obscurité régnait. Il ne vit pas la bonne s’approcher de lui. Il reçut un coup violent sur la tête et s’évanouit.

Ce coup de tisonnier mit fin à la carrière héroïque d’Augustin. A son réveil, tout avait disparu : le chef encagoulé et la bonne s’étaient volatilisés, la trappe était scellée, et quand – sur l’insistance d’Augustin – la police parvint tant bien que mal à l’ouvrir, elle ne trouva rien dans les sombres tunnels, qui menaient juste à une cave très banale. Si la bonne n’avait pas disparu et la bosse d’Augustin sur son crâne n’avait pas enflé, on aurait pu croire que le jeune homme avait affabulé.

Bien entendu, on ne retrouva jamais les adorateurs du Mont Blanc. Augustin passa le reste de sa carrière à se creuser les méninges pour tenter d’en retrouver des traces, dans la neige des massifs des Alpes, ou ailleurs … mais en vain !

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Jean

Fichtre ! Ça ne va pas être facile, se dit Bruno que la police avait dépêché sur les lieux en tant qu’inspecteur principal. A son arrivée, la police scientifique finissait ses analyses. Des empreintes avaient été relevées mais toutes de Léon, la victime présumée. Victime car il était invraisemblable qu’il se soit suicidé avec ce bâton de marche, qu’aucun voisin ne lui connaissait aux dires des gendarmes qui les avaient questionnés. Bruno se fit répéter pour la énième fois que les gendarmes avaient été alertés par ces mêmes voisins qui étaient intrigués par les volets fermés depuis plusieurs jours, alors que Léon ne partait jamais longtemps sans les prévenir, et qu’il ne répondait ni sur son fixe ni sur son portable. Les gendarmes avaient trouvé porte close et avaient dû la forcer avec l’aide d’un serrurier, la clé étant restée à l’intérieur. Pas de traces de lutte. Pas de traces de vol. Le visage de Léon reflétait une immense surprise. Vêtu d’un jean et d’un polo noirs il gisait dans cette flaque de sang séché qui tachait aussi ses vêtements. La table était mise comme si Léon allait prendre son repas du soir, simple repas froid égayé d’un litre de rouge. Aucun désordre dans la chambre voisine ni dans les dépendances de la petite maison où Léon vivait veuf depuis peu, retraité calme et agréable. Le voisin le plus proche, pâtissier de son état, était très affecté : Léon était devenu son ami, toujours serviable, toujours le mot pour rire. Il rendait de menus services à toute sa famille, les dépannait au besoin et appréciait beaucoup ses gâteaux au chocolat. Il jouait volontiers avec leur chien Miro qui avait contribué à les alerter en gémissant curieusement autour de la maison. Léon était ancien professeur de lettres classiques et donnait quelques cours complémentaire aux enfants qui ne brillaient guère dans cette discipline.

Bruno renvoya les voisins et les gendarmes et s’assit près de la trace à la craie laissée autour du cadavre, emporté pour autopsie. C’était bien sa veine. Alors qu’il pensait pouvoir prendre quelques jours de congé pour rendre visite à ses enfants parisiens il allait devoir rester à Mâcon, petite ville pourrie dans laquelle sa fin de carrière policière l’avait amené à son grand regret, lui le parisien de naissance et de cœur. Pour la première fois, rien, pas le moindre indice, pas le moindre petit bout de ficelle à tirer. Que faire ? Il savait bien qu’il ne serait jamais le Sherlock Holmes qu’il avait pensé incarner en entrant dans la police. Avant de déchanter rapidement dans des tâches médiocres, des filatures épuisantes, les observations méprisantes de ses supérieurs, toujours à lui faire remarquer la pauvreté de ses rapports et les faibles résultats de ses enquêtes laborieuses. Pourtant depuis son dernier avancement il avait élucidé les affaires qui lui avaient été confiées et transmis aux juges des coupables convenables qu’ils avaient pu condamner sans remords excessifs. Mais là, l’affaire se présentait vraiment très mal et Bruno entendait déjà les grondements du procureur qui n’allait pas manquer de lui reprocher de n’avoir rien à dire à la conférence de presse qu’il allait devoir tenir rapidement. Dans une ville comme Mâcon un professeur même retraité ne peut pas être embroché ainsi sans que les habitants n’exigent des pistes sérieuses permettant de trouver rapidement le coupable. Surtout que Léon avait eu la triste idée de s’inscrire à l’Académie et avait donné des conférences remarquées à la Médiathèque et à la MJC, sur Lamartine, le grand homme local qui trônait en face de la Mairie. Mais Lamartine n’y était probablement pour rien et ne lui serait d’aucun secours en la circonstance.

Bruno se mit à rêver d’un bon petit repas avec ses enfants dans un bistrot près des Halles qu’ils affectionnaient particulièrement, autour d’un délicieux pied de cochon. Il se voyait écouter l’orgue de St Eustache qui faisait vibrer les énormes colonnes de l’édifice ainsi que ses entrailles digérant la merveilleuse cochonnaille. Puis en quelques pas dans la foule bigarrée il humait l’air de la Seine le long du quai de la Mégisserie.

Cette longue rêverie lui donna l’envie d’aller prendre son repas, à deux pas de là, à la Tête de Lard sur le quai Bouchacourt qui longe la Saône, maigre consolation à son regret parisien. En traversant le Pont de Saint Laurent, il lui vint une idée. Pourquoi un bâton de marche ? Qui pouvait , sans le surprendre, venir voir Léon chez lui, muni d’un bâton de marche, trucider Léon, puis refermer la porte de l’intérieur et disparaitre , ni vu , ni connu. Il prit conscience subitement qu’une énorme erreur avait été commise au cours de l’arrivée des gendarmes et pendant le temps de sa courte enquête. Mais c’est bon sang, bien sûr ! L’affaire semblait curieuse mais rien ne bousculait les gendarmes, le médecin, les voisins et lui-même. Tous avaient procédé calmement comme si rien ne pressait, en déroulant la procédure obligatoire mais sans zèle, plusieurs jours après le crime.

Et si le criminel s’était caché dans la maison en attendant que l’on découvre le crime, pour sortir de sa cachette une fois tous les enquêteurs sortis. Bruno avait quitté la maison sans même fermer la porte à clé, ayant simplement enjambé la banderole rouge posée devant l’entrée. Il y avait moins de 5 minutes de cela. Il prit son portable et appela la gendarmerie demandant qu’en urgence on vienne cerner la maison de Léon, puis il se précipita vers elle. A son arrivée plusieurs gendarmes étaient déjà disposés tout autour. Bruno et le brigadier, revolvers au poing, s’approchèrent prudemment de la porte puis pénétrèrent dans la maison. A leur suite les gendarmes se précipitèrent pour la fouiller et, tout simplement sous le lit, découvrirent un homme affolé auquel ils passèrent les menottes.

Le procureur arriva illico sur les lieux et procéda lui-même à l’interrogatoire de l’individu qui se révéla être le beau-frère de Léon. Un homme intelligent mais parano qui s’était mis en tête que le suicide de sa sœur bien aimée était imputable à Léon. Il avait imaginé ce scénario espérant pouvoir repartir à Bruxelles où il vivait, sans être inquiété pour son meurtre.

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Mimie

« Ni la serrure de la porte ni les volets ni les fenêtres n’avaient été fracturés, personne n’avait un double de la clé et pourtant Léon gisait dans une mare de sang, un bâton de marche planté en plein cœur. »

C’est ce qui était noté dans le rapport du commissaire qui constata mon décès. Je reconnais que j’étais un grand rêveur, du genre à imaginer une vie idéale plutôt que de chercher à la vivre. J’avais cinquante ans, j’étais toujours célibataire car je n’avais malheureusement pas encore rencontré la douce compagne qui me donnerait de magnifiques bébés roses. J’avais par contre de nombreux neveux et nièces avec qui je partageais de grands moments de jeux où s’exprimaient l’amour et la patience infinis du papa qui sommeillait au fond de moi. Ma maison était entourée d’un parc arboré que ma mère et moi avions transformé au fil des ans en magnifique jardin anglais. Depuis son décès, je continuais avec un plaisir teinté de nostalgie ce travail de mise en valeur des végétaux les plus graphiques et de composition de scènes fleuries et minérales qui nous passionnaient tant. Récemment j’avais décidé pour le plus grand plaisir de mes neveux et nièces de construire avec quelques planches de bois un château miniature dans une partie abandonnée du parc. Les fillettes avaient adoré y jouer mais les garçons s’étaient moqués d’elles en disant que c’était un « truc de filles » et qu’elles se prenaient pour des princesses. Cela m’avait chagriné et j’en parlai à Maxence, mon ancien professeur de lettres classiques et ami, qui venait régulièrement à la maison prendre le thé et parler littérature. Toujours enseignant dans l’âme, Maxence me proposa d’y faire jouer aux garçons une scène des trois mousquetaires. Je trouvai l’idée excellente et en profitai pour relire Alexandre Dumas ; j’achetai des épées en plastique et attendit le mercredi suivant que viennent les enfants. Ce fut un franc succès, mes neveux s’en donnèrent à cœur joie tandis que mes nièces jouaient les dames de la cour. Il faut dire que Maxence avait animé l’atelier théâtre du lycée pendant toute sa carrière et qu’il était venu pour l’occasion lire à haute voix quelques scènes du livre et coacher filles et garçons sur leurs rôles respectifs. En fin d’après-midi, les enfants repartirent encore tout excités chez leurs parents, Maxence s’en retourna chez lui et moi, je me retrouvai seul, plus seul que d’habitude après cet après-midi si bien rempli qui m’avait donné l’impression d’être l’heureux père d’une famille nombreuse.

Oui j’étais seul dans la vie, j’en pris vraiment conscience ce soir-là. Je ne pus fermer l’œil de la nuit et réfléchis. Au matin j’avais pris une grave décision, ayant compris qu’il était trop tard pour fonder cette grande famille pleine de rires et d’enfants qui me manquait tant ; je choisis de joindre l’utile à l’agréable en accueillant une jeune fille au pair ; elle apporterait un peu de vie dans ma grande maison et me permettrait ainsi qu’à mes neveux et nièces de nous initier à l’anglais. C’était jeudi, le jour où habituellement Maxence venait jouer aux échecs. Je lui parlai de mon idée qui lui plut tout de suite, lui-même avait perdu son épouse peu de temps après leur mariage, sans même qu’elle ait eu le temps de lui donner un seul enfant, et il savait ce qu’était une vie de solitude. Aussitôt dit aussitôt fait, je contactai une association franco-anglaise ad hoc et un mois et demi plus tard Camilla arrivait avec une grosse valise à roulettes, une besace fuchsia à franges de cuir et une petite cage. Elle était charmante, anglaise mais charmante, elle sut facilement trouver sa place au sein de la maison, auprès de mes neveux et nièces et elle conquit Maxence par sa connaissance des grands écrivains français. Un petit bémol de ma part pour ce qui concernait Charles qu’elle m’avait présenté dès son arrivée en le sortant de sa cage. C’était un rat, il était blanc et elle le promenait en le plaçant sur son épaule. Je n’aimais pas trop ces bestioles et je lui demandai de ne le laisser en liberté que dans sa chambre, mais peu à peu je m’habituai à lui et je permis à Camilla de le sortir à la condition qu’elle le portât sur elle.

Ainsi allait la vie, gaie, animée, avec un brin d’exotisme d’outre-Manche ; tout le monde avait adopté Camilla et Charles comme s’ils vivaient là depuis des années. Arriva la période de Pâques où habituellement je recevais mes frères et sœurs et organisais une chasse aux œufs dans le parc pour les enfants. Mais cette fois-ci j’avais prévu d’innover : j’avais décidé de faire fabriquer par un pâtissier-chocolatier une réplique en chocolat du château du parc ; l’artisan fit un travail exceptionnel en insérant même des personnages aux fenêtres et sur la tour de guet. Compte tenu de la taille de l’ouvrage, nous décidâmes lors de la livraison et des derniers assemblages de l’installer dans la bibliothèque car c’était là qu’il y avait le moins de mobilier. J’étais ennuyé car Camilla ne pourrait pas participer à la fête : elle avait prévu de longue date d’aller aux sports d’hiver dans les Alpes et elle m’avait demandé si je voulais bien garder Charles pendant sa semaine de congés. Comme je m’étais finalement habitué à sa présence sage sur l’épaule de Camilla, j’acceptai en me disant que mes neveux et nièces seraient ravis de lui donner des petits morceaux du château lorsque je déclarerais la « chasse au chocolat » ouverte.

La veille de Pâques, avant d’aller me coucher, je pensai qu’il serait peut-être plus prudent d’arrêter les radiateurs de la bibliothèque ; j’entrai, imaginai à l’avance la joie des enfants lorsqu’ils découvriraient ma surprise, je restai un moment à admirer l’ouvrage, les créneaux rehaussés de chocolat blanc, le drapeau qui flottait, le pont-levis que le chocolatier avait ajouté car il n’y en avait pas dans le mini-château du parc. J’étais aux anges, quand soudain un léger bruit attira mon attention, je prêtai d’avantage l’oreille, oui il y avait bien un bruit, de quoi je ne saurais dire, je n’arrivais pas plus à cerner d’où il venait. Je sortis de la pièce, le bruit s’entendait moins, il venait donc bien de la bibliothèque, je rentrai et m’efforçai de mieux le localiser, oui, il venait du château, j’avançai, écoutai plus attentivement et levai les yeux en direction du bruit : je découvris Charles en train de grignoter la porte située après le pont levis. Mon sang ne fit qu’un tour, je criai et fis de grands gestes pour le chasser, j’y parvins, sauf que Charles grimpa sur la tour de guet, c’était à plus de deux mètres de hauteur, impossible de l’attraper ; de plus il s’était mis à la ronger !!! J’attrapai l’escabeau qui me servait à atteindre les livres situés sur le dernier rayon et tentai la manière douce en appelant Charles en anglais et avec tendresse comme le faisait Camilla, rien n’y fit, il me regardait en inclinant la tête puis se remettait à grignoter le château !! Je décidai d’être plus malin que lui qui m’ignorait superbement, voire se moquait de moi : j’avais souvent vu Camilla lui donner comme gâterie un petit cube de comté ; aussi je fonçai dans la cuisine. Je revins avec la part prévue pour le plateau de fromages du lendemain. J’appelai Charles en lui tendant la main sur laquelle j’avais posé bien à plat, comme pour les chevaux, le « french cheese ». Charles le repéra tout de suite, mais depuis sa position en surplomb, il n’arrivait pas à l’atteindre ; comme il n’avait pas l’idée de descendre, je montai sur les premiers degrés de l’échelle, il était toujours trop loin. Je ne savais plus quoi faire, je n’allais tout de même pas le laisser gâcher ma surprise de Pâques ; j’eus une meilleure idée, géniale à mon avis : je pris le bâton de marche qui était dans le porte-parapluie de l’entrée, plantai sur la pointe un morceau de comté et le lui tendis. Oh oh, Charles sembla de plus en plus intéressé, son museau et ses moustaches remuaient avec une excitation non dissimulée, mais hélas c’était encore hors de sa portée ; je repris l’escabeau, grimpai jusqu’au dessus, m’étirai pour tendre de la main gauche le bâton avec le petit morceau de comté piqué au bout et de la droite le restant du fromage. Je pensais bien qu’une fois que Charles aurait grignoté le cube, il trottinerait le long du bâton pour venir s’attaquer à la part de roi qui l’attendait, et là je pourrais l’attraper facilement. J’avais bien anticipé car c’est ce qu’il fit : il grignota le morceau embroché, puis chemina le long du bâton pour aller sur ma main droite ; jusque là tout se passait comme prévu, je m’apprêtais à lâcher le bâton pour attraper l’animal de ma main gauche quand le téléphone sonna ; je pensai instantanément que ce devait être Camilla qui me confirmait, comme je le lui avais demandé, qu’elle était bien arrivée à Avoriaz tandis que dans la même fraction de seconde Charles réagissait à la sonnerie en prenant peur et en me mordant avant de détaler. De surprise ou de douleur ou des deux je perdis l’équilibre, tombai de l’échelle sur le château dont l’aile est céda sous mon poids tandis que mon corps terminait sa course folle en venant se planter sur le pic de ce brave bâton, compagnon de longue date que je chérissais pour m’avoir tant de fois lors de mes randonnées préservé d’une mauvaise chute. Je mourus heureusement sur le coup, les narines pleines d’un mélange de sucré-salé, finalement très anglais.

 

admin

8 mai 2017

Quelques citations que j’aime : les plus récentes sont en tête de cette rubrique

Marcel Proust : Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à voir avec de nouveaux yeux.

Oscar Wilde : La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit.

Confucius : Je ne cherche pas à connaître les réponses, je cherche à comprendre les questions.

Léonard Cohen : There is a crack in everything, thats’s how the light gets in ( Il y a une fissure en toute chose, c’est ainsi que passe la lumière)

Michel-Ange : J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer.

Lao Tseu : Il n’y a point de chemin vers le bonheur, le bonheur est le chemin.

George Sand : Les papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature était en veine d’invention et de fécondité.

Mark Twain : Rien ne peut résister à l’assaut du rire.

Antoine de Saint-Exupéry – Le petit prince : On ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux.

Victor Hugo : Le style est comme le cristal, la pureté fait son éclat

Proverbe brésilien : Le bonheur n’est pas une destination, mais une manière de voyager.

Confucius : On a deux vies. La deuxième commence le jour où l’on réalise qu’on en a juste une.

Nietzsche : Chaque homme cache en lui un enfant qui veut jouer.

Confucius : Notre plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de nous relever chaque fois.

Lao Tseu : La nature fait les choses sans se presser, et pourtant tout est accompli.

Henri Bergson : L’art de l’écrivain consiste surtout à nous faire oublier qu’il emploie des mots.

Laurent Gounelle – Dieu voyage toujours incognito : Quand, dans la vie, on s’arrange pour se tenir éloigné de tout ce qui nous fait peur, on s’empêche de découvrir que la plupart de nos peurs sont des créations de notre esprit.

George Orwell – La ferme des animaux : Tous les animaux sont égaux, mais il y a des animaux plus égaux que d’autres.

Coluche : Tous les champignons sont comestibles ! Certains une fois seulement !

Christophe Fauré – psychiatre : Nos symptômes sont souvent des recherches de solutions qui n’ont pas abouti.

Frédéric Dard :Définition du mot regret : Si j’avais su que je l’aimais autant, je l’aurais aimée encore davantage.

Oscar Wilde : Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais.

Proverbe chinois : Vous ne pouvez empêcher les oiseaux de chagrin de survoler vos têtes, mais vous pouvez les empêcher d’y construire leur nid.

Joann Sfar : Chaque matin, il t’appartient de décider : soit rien n’est grave, soit tout est grave.

J W von Goethe : On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin.

Will Cuppy : La forme même des pyramides d’Egypte montre que déjà les ouvriers avaient tendance à en faire de moins en moins.

Virgile : On peut parce que l’on croit pouvoir.

Mark Twain : Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.

Sénèque : Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.

Jean Yanne : Je serais à la place des agriculteurs qui déposent du fumier devant les Mco, je me méfierais parce que les gérants vont finir par croire qu’il s’agit d’une livraison.

Proverbe turc : Pour l’amour d’une rose, le jardinier devient l’esclave de mille épines.

Richard Wagner : La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots.

Epicure : Hâtons-nous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne.

Sénèque : La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre comment danser sous la pluie.

Sénèque : En suivant le chemin qui s’appelle plus tard, nous arrivons sur la place qui s’appelle jamais.

Sénèque : Ce n’est pas que nous disposions de très peu de temps, c’est plutôt que nous en perdons beaucoup.

Proverbe arabe : Même si vous n’êtes pas le soleil, ce n’est pas une raison pour être un nuage.

Confucius : La joie est en tout, il faut savoir l’extraire.