Sandwich (sept 2015)

Sujet :

Bonjour, pour reprendre dans la joie et la bonne humeur, je vous propose une consigne que j’appellerai « sandwich » : votre texte, de la longueur que vous souhaitez, sous la forme que vous souhaitez (prose, vers …), dans le style que vous souhaitez (sérieux, humoristique, orateur …) devra commencer par la phrase : « Je suis né(e) » et devra se terminer par celle-ci : « A mon enterrement, tous les animaux de la forêt suivaient tristement mon cercueil (ou suivirent, ont suivi, ou pourquoi pas suivront !!) »

Je rappelle bien sûr qu’il n’est absolument pas question de donner vos date et lieu de naissance et de parler de la personne que vous êtes réellement, mais de vous amuser à remplir ce « sandwich » de là où votre plume vous portera, l’imagination et le plaisir étant au pouvoir !!!!

Prêts, feu, partez !!! et bon amusement

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Jean  :

Je suis né donc je suis ! Et je sue pour savoir quoi écrire. Sans savoir comment ça s’est passé ! Et pourtant j’étais là, à ma naissance, parait-il, mais je ne m’en souviens pas. Probable que je pensais déjà à autre chose qu’à ces contingences mesquines de l’instant qui vous détournent des pensées profondes que l’on devrait avoir, au lieu de se laisser distraire par ce qui se passe de toute façon, sans que vous puissiez y faire quoi que ce soit.
Naitre ou ne pas naitre, là n’est pas la question à cet instant que chacun s’empresse d’oublier vite fait, quoi, un truc pas bien intéressant qu’il faut remiser dans les bas-fonds du subinconscient (non ! non ! y a pas de fautes). Peut-être même qu’à cet âge on est encore incapable de penser, de se souvenir. Nos neurones sont certes là, mais pas encore démarrés, quoi qu’en disent les chercheurs des neurosciences qui sont bien incapables de savoir si nous pensons réellement à la naissance : personne n’a pu le rapporter sérieusement. Pas vrai ? D’accord, nous crions, nous nous débattons, nous faisons pipi sur maman, comme tous les petits animaux, quoi ! Mais penser ? Plus j’y pense moins je pense qu’on pense à la naissance.
Alors ça commence quand, la pensée ? Démarrée par quoi ? Par les guili-guili prudents des parents effrayés de découvrir ce petit tas tout rouge qui pue, bave et hurle aux petits pois. Eux qui s’en faisaient une joie d’accueillir un beau bébé Cadum tout rose et qui sent bon. Quels hypocrites ils font alors de se récrier de bonheur : ce qu’il est beau ! Certains ajoutent vachement : tout le portrait de son père ! Toi, tu me la revaudras celle-là quand je verrai ton prochain rejeton à la maternité.
Voilà ! Voilà ! Bon, on va pas en faire tout un plat, non plus. Après tout je devais bien être quelque chose comme le vingt milliardième enfant en train de naitre. Un exploit, je vous dis pas ! Le père : J’aurais au moins fait quelque chose dans ma vie ! La mère : Si j’avais su que ça soye ça j’aurais pas venu !
Bon, assez disserté sur le début du machin-truc que certains appellent « la Vie ». Passons à la fin de l’aventure.
Ca va se passer comment ? Ben, à ce que je vois pour la plupart de mes congénères, ça va finir en eau de boudin. D’abord ça rouille un peu partout ! Ce qui était dur devient tout mou (pour les hommes comme pour les femmes) et ce qui était mou devient tout raide et tout frippé. Puis on freine, on freine, on freine et on se retrouve sur un grabat entouré de blouses blanches, roses ou vertes , chaussées de Croqs fluo, qui vous donnent la becquée et qui, pour se venger d’avoir tout salopé le plumard vous font une petite piquouse, histoire de leur foutre la paix pendant la fin du service. Un jour enfin, vous ne vous réveillez pas et tout refroidi, muni de toutes les onctions nécessaires et arrosé de larmes de crocodile, « A votre enterrement, tous les animaux de la forêt suivront tristement votre cercueil »,parti en fumée dans la cheminée du crématorium. Ainsi soit-il !

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Mimie :

Je suis née une nuit d’orage comme jamais il n’y en eut en Afrique, le vent soulevait et emportait tout, des paquets d’eau tombaient du ciel, le tonnerre éclatait dans la ville avec une violence phénoménale, les arbres étaient pliés en deux à tel point que les deux nids de mésanges cachés dans le mimosa et l’oranger du jardin tombèrent dans la mare, la chatte qui devait mettre bas fut tellement effrayée que ses petits vinrent au monde prématurément et qu’aussitôt elle s’enfuit de la maison en miaulant comme une désespérée, les abandonnant à leur triste sort. Une horreur donc, le ciel était en colère, en rage même, mais une fois que le plus fort de la crise fut passé, il commença à modérer ses ardeurs, les coups de tonnerre s’espacèrent peu à peu, le vent continua à souffler, mais de moins en moins violent, puis juste assez pour pousser les feuilles arrachées dans des coins, histoire de faciliter leur ramassage, la pluie devint également moins forte, jusqu’à se prendre pour de doux embruns.

Quand hommes et animaux remirent qui leur nez qui leur museau dehors, ils virent une lueur descendre du ciel, ils écarquillèrent leurs yeux pour mieux voir : ils virent une silhouette toute auréolée d’étoiles étincelantes, avec une robe faite de milliers de voiles, c’était une fée avec des cheveux longs, si longs qu’ils venaient caresser le sol quand elle se penchait. Elle virevolta dans les airs, emporta de sa baguette magique les oiseaux tombés du nid et les chatons abandonnés et pénétra dans la chambre où je venais de naître ; elle se pencha sur mon berceau et me chuchota ceci : « Mimie, tu as choisi de naître cette folle nuit : j’ai vu que le ciel était très en colère, j’ai eu peur qu’il ne détruise la terre entière, aussi ai-je décidé d’intervenir pour le calmer et de descendre sur terre pour venir en aide aux victimes. En voilà quelques unes que tu devras élever comme tes propres frères et sœurs ; je te les confie, prends-en grand soin. ». Et ce faisant, elle déposa dans mon berceau les oisillons et les chatons d’un geste ample de sa main diaphane. Puis elle disparut dans un tourbillon de poussière d’étoiles qui tomba sur le haut de l’armoire de ma chambre.

Les élever ne fut pas chose facile et cette responsabilité changea le cours de ma vie. J’étais bien jeune et inexpérimentée pour m’occuper de petits. De nombreuses fois j’appelai à l’aide la bonne fée, mais elle faisait la sourde oreille et restait muette. Et puis finalement je m’habituai, assumai la responsabilité de ma nichée avec de plus en plus de facilité, ils me donnaient tant d’amour, mes petits, j’étais devenue leur bonne fée.

Quand ils devinrent un peu plus grands, je commençai à les sortir un peu, pour leur apprendre la vie dehors, leur faire sentir le bon air de la nature et les ramener à leur milieu. Et alors c’était magique, tous les autres animaux s’approchaient, venaient voir les petits élevés par un bébé devenu mère adoptive à sa naissance ; et ô miracle je comprenais leur langage, ils me parlaient de leurs soucis, de leurs besoins et j’essayais d’y remédier avec mes moyens d’enfant. Un jour que les petits voletaient dans la maison, je les entendis qui se chamaillaient en haut de l’armoire, j’approchai, les chats aussi, qui grimpèrent et se joignirent à la mêlée. Je leur demandai ce qui se passait, ce qu’il y avait là-haut, mais personne ne me répondit. Je pris un tabouret, grimpai et là je découvris une baguette magique. Je me rappelai alors le moment où la fée avait disparu et avait semé cette poussière d’étoiles : elle s’était transformée en baguette magique !! La fée avait certainement pensé qu’elle me serait bien utile plus tard.

Et de fait cette baguette avait des pouvoirs, quand je lui demandais quelque chose pour autrui, elle l’accordait et cela se sut très vite. Désormais, dès que je sortais au jardin, une multitude d’animaux arrivait vers moi et me demandait d’intervenir pour mille choses : retrouver les noisettes cachées d’un écureuil affamé au plein cœur de l’hiver, réparer l’aile d’un oiseau qui avait reçu un coup de fusil, enlever une épine coincée dans la patte d’une biche. C’était magnifique de pouvoir aider tout les animaux ainsi, bien sûr cela me coupait des autres enfants car j’y passais beaucoup de temps, mais j’avais tant à faire et puis c’était si agréable d’avoir une hirondelle pour copine, un hérisson pour soupirant, un lapin pour grand frère.

Et puis le téléphone africain fonctionnant, de loin en loin, de souris en éléphant, de boa en singe, de crocodile en fourmi rouge, des messages de plus en plus lointains me parvenaient ; je dus mettre à contribution mes chats et mes mésanges devenus adultes maintenant : c’étaient eux qui devaient écouter et trier tous les besoins et toutes les doléances et ma baguette magique résolvait tous les problèmes. Parfois nous devions nous concerter pour trouver des solutions équitables pour tout le monde : si les papillons voulaient pouvoir butiner sans se faire dévorer par les oiseaux, il fallait que je répartisse les uns sur un secteur, que je donne de quoi manger aux autres ailleurs, mais les fleurs qui ne recevaient plus la visite des papillons n’étaient plus pollinisées et les oiseaux n’auraient plus rien ensuite à manger, que de problèmes métaphysiques nous avons dû résoudre !!

Et puis un jour vint un message d’Amérique du Sud, nous mîmes du temps à le comprendre car je n’étais pas bilingue ni mes amis, aussi fallut-il aller contacter un rat qui vivait dans les calles d’un porte-container pour nous donner la traduction : ce n’étaient pas des animaux, mais une population indienne d’Amazonie qui nous envoyait un SOS ; leur vie en harmonie avec la nature leur permettait de communiquer avec les animaux et ils en avaient profité pour demander de l’aide à la « fée des animaux », c’est ainsi qu’on m’avait baptisée. Leur préoccupation était qu’on déforestait leurs terres à grands renforts de bulldozers et de tractopelles et ils étaient impuissants à se défendre. Je ne savais pas quoi faire, cela sortait de mon champ d’intervention habituelle et je réunis mes « enfants » pour leur demander leur avis ; nous arrivâmes à la conclusion que, pour tenter de résoudre ce problème, il fallait déjà l’appréhender dans sa globalité, aussi fut-il décidé que j’irais sur place rencontrer les protagonistes de cette affaire.

Aussitôt dit, aussitôt fait, je partis pour l’Amazonie d’un coup de baguette magique. Je fus accueillie par les habitants d’un village reculé qui n’aimaient qu’une seule couleur : le rouge. Ils m’expliquèrent qu’ils possédaient ces terres depuis des siècles et que peu à peu les blancs les leur grignotaient, ils reculaient, reculaient, mais leur territoire rapetissait d’année en année et ils ne trouvaient plus de quoi se nourrir, ni toutes les herbes pour se soigner et ils s’inquiétaient, non pas pour eux, mais pour leurs descendants qui n’arriveraient plus à vivre sur leurs terres ancestrales. Après les avoir bien écoutés, je décidai d’aller faire de même avec les sociétés qui finançaient ces travaux. Lorsque mes interlocuteurs comprirent que, bien que blanche, je prenais peu à peu fait et cause pour les peuplades indiennes, leurs sourires de façade s’effacèrent, certains me dirent qu’on ne pouvait arrêter le progrès, qu’on était au vingt et unième siècle et que quelques tribus analphabètes n’allaient pas empêcher le monde d’évoluer. Je les quittai pensive, cherchant comment rassembler et contenter deux mondes aussi différents. Je réfléchissais à tout cela en cherchant ma voiture sur le parking quand je tournai la tête vers le building où avait eu lieu la réunion, je cherchai le vingt et unième étage et au moment où je le localisai, je vis comme un éclat de lumière à la fenêtre de la réunion et sentis instantanément une douleur très vive dans ma poitirne ; je m’écroulai à terre, et vis mon chemisier rougir de plus en plus ; à mesure que la tache s’agrandissait, je perdais peu à peu conscience de ce qui m’entourait, du rouge du chemisier, ma pensée rejoignit les habits rouges de la peuplade indienne et c’est ainsi que je mourus à plusieurs milliers de kilomètres de chez moi, sur un parking, pas même entouré d’un seul animal qui me dise un mot de réconfort.

L’affaire fit grand bruit dans le monde des animaux. Lorsque j’arrivai au ciel, ma bonne fée me félicita pour le travail que j’avais accompli sur terre et me dit qu’en représaille de mon assassinat tous les insectes piqueurs du Brésil s’étaient donné la consigne de se jeter au visage de toute personne quittant le building où s’était tenue la réunion. J’étais déçue, très triste de n’avoir rien pu faire pour les peuplades d’Amazonie. Elle me dit que je ne pouvais pas changer les hommes et pour me consoler m’invita à m’asseoir avec elle sur un nuage pour regarder la terre en bas : c’était le jour de mes obsèques et ce que je vis me bouleversa : à mon enterrement, tous les animaux de la forêt suivaient tristement mon cercueil.

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Franck

Le gardien de la forêt

Je suis né dans un laboratoire de l’ancien temps. Enfin je suppose de ce que j’en ai compris. De quoi pouvons‐nous vraiment être sûrs de cette époque ancienne ? Même moi, qui ai été conçu pour vous transmettre connaissances et sagesses, ne peux être affirmatif. D’abord au sujet de ma nature. Suis-je un humain transformé ? Ou ai‐je été créé de toute pièce ? Les humains purent se modifier, pour le meilleur et le pire. Et le pire les détruisit quasiment tous. Cela parait inimaginable pour vous, humains de maintenant, descendants des survivants. Imaginez pouvoir remplacer votre peau par une version plus solide, qui ne vieillit jamais, comme la mienne, une sorte de bois souple verdâtre. Imaginez avoir des cheveux verts comme les miens. Imaginez ne pas avoir besoin de vous nourrir ni boire, comme moi. Imaginez que tout se répare et se renouvelle en vous, à une échelle infinitésimale, et vous gardez la même apparence et vitalité, pendant des millénaires, comme vous me voyez là devant vous. Mille fois que je vous répète que je ne suis pas un dieu, juste un intermédiaire entre les humains d’avant et de maintenant.
Non, les créatures qui nous attaquent ne sont pas des démons. Des humains transformés, des machines de guerre si efficaces qu’ils s’entretuèrent presque tous. Celui qui les commande non plus n’est pas un dieu. Un cerveau à la puissance démultiplié, un corps de métal souple devenu quasiment indestructible, une insatiable envie de puissance, une perte avec les sens et émotions humaines élémentaires, voilà ce qu’il est. Une créature certes puissante, inhumaine, mais cependant vulnérable. Ils ont réduit en esclavage presque tous les humains comme vous. Nous pourrions encore fuir plus profondément dans la forêt, comme nous l’avons déjà tant fait. Mais ils la détruisent, dans leur besoin de ressources pour tenter de reconstruire le monde d’avant. Face à la destruction en cours de leur monde, des anciens, pour transmettre sur des millénaires les connaissances et sagesses de leur époque, ont modifié certains arbres pour qu’ils les stockent et les transmettent à leur tour. Mais les arbres ne pensent pas, ne parlent pas. C’est là que j’interviens. Ils m’ont créé pour accéder à ces éléments stockés, à les digérer et à vous les transmettre oralement. Je ne suis qu’un intermédiaire. C’est à vous de comprendre ces connaissances, de les faire vôtres, de
faire vos choix. Je ne peux que retransmettre quelques causes de la catastrophe. Les arbres sacrés aux feuilles d’éventail doivent survivre, ils contiennent ces connaissances et sagesses. Mais ils sont menacés de destruction avec toute la forêt. Je vous montrerai comment les replanter, et vous pourrez aller les disperser plus loin.
Pourquoi les animaux me sont si familiers, si proches ? Pour eux, je fais partie de la forêt, comme les autres animaux. De génération en génération, ils m’ont toujours vu comme leur protecteur. Ah ! Vous ne voulez plus fuir ! Vous voulez stopper ce démon de métal ! Non ce n’est pas un démon, quoique ce soit tout comme. Son point faible ? Il a besoin d’énergie pour se maintenir en fonctionnement. Une sorte de métal, très dangereux s’il est manipulé sans précaution. Une solution serait de lui prendre sa réserve. Lui et ses humains n’ont pas encore la technologie pour en fabriquer de nouveau. Nous avons réussi. Nous nous sommes emparés de sa réserve d’énergie, enfin je m’en suis chargé grâce à la résistance physique de mon corps. Et il est mort, ainsi que ses sbires de l’ancien temps. Mes amis, si ! Si ! Vous êtes mes amis, les fonctions vitales de mon corps ont été corrompues par le métal si dangereux que nous avons dérobé. Je vais bientôt mourir. Réduisez mon corps en poudre, une pincée de cette poudre dans un verre de vin permettra à celui qui boira ce breuvage d’accéder
aux connaissances des arbres sacrés. Choisissez parmi vous le plus sage, le plus à même de recevoir et transmettre ces connaissances. Attention à rester peu de temps en contact avec l’arbre, l’immensité des connaissances est telle que cela peut rendre rapidement fou sans une absorption très progressive, sur plusieurs dizaines ou centaines de génération. Il sera prudent de diviser la poudre en cent, et de n’utiliser qu’un centième par génération.
Le village organisa une belle cérémonie funéraire. La tradition était d’enterrer les coprs. Ici, il n’était point question de dépouille, trop précieuse. Elle fut mise symboliquement dans un cercueil d’écorce et de mousse, et aussi à la suite des villageois, à mon enterrement, tous les animaux de la forêt suivaient tristement mon cercueil.

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Gisèle

Je suis né, il y a 350 ans. Plus précisément, je ne saurais le dire : cela me paraît si lointain et si proche à la fois !
J’étais alors, blotti douillettement, à l’ombre du feuillage tutélaire de ma mère, la reine des arbres et la Reine de la Forêt tout entière.
Ses frondaisons s’étalaient sur un large périmètre et nous protégeaient, mes frères et moi, de l’ardeur du soleil. Nos feuilles sortaient, une à une, dentelées et d’un vert tendre sur de nouveaux rameaux, tandis que nous haussions le col pour atteindre la lumière. Nuit après nuit, nous étions bercés par le chant des rossignols.
Pourtant, un jour, funeste entre tous, blanc de froidure et de neige, des bûcherons armés de cognées surgirent, menaçants et, tout de suite, s’attaquèrent à ma mère.
« Mes chers enfants, voici venue ma fin, hélas ! Les hommes ont besoin de mon bois, laissez moi vous dire un dernier adieu !
Oh mère ! Ne nous abandonne pas ! »
Et nous agitions nos rameaux tremblants de détresse. Devant nos yeux horrifiés, Mère, reine immortelle de la forêt, sous de nombreux coups de haches, s’abattit avec un craquement déchirant, ensevelissant sous sa masse, plusieurs d’entre mes frères. Puis, débitée en grumes et entreposée sur des chars, elle disparut à jamais à nos yeux, ne laissant sur terre que quelques branches, chargées encore de feuilles sèches et de glands.
Une large clairière, baignée de soleil, s’étalait maintenant à l’endroit où se tenait ma mère et nous dressions fièrement notre tête, cherchant à atteindre le ciel. J’étais le plus grand et le plus vigoureux et je me fortifiais de jour en jour.
Le temps passa, immuable et changeant, saison après saison, année après année. De tous mes frères, je fus le seul à survivre et j’occupais entièrement l’emplacement de ma mère.
Ne croyez pas que je souffrais de la solitude ! Je servais et je sers encore, d’abri à de nombreux locataires et amis qui peu à peu, se sont placés sous ma protection. Me penchant un peu, je distingue, sous mes racines, Monsieur Lactaire et Monsieur Cèpe qui montrent leur chapeau. Mam’selle Sitelle arpente diligemment mon écorce à la recherche d’insectes. Monsieur Pic martèle méthodiquement mon tronc. Un peu plus haut, une ouverture creusée à un embranchement permet à Madame Hulotte et à sa nichée de prospérer et de jouir d’un joli point de vue. Je n’oublie pas le concert, donné chaque printemps par Messieurs Merle, Bouvreuil, Verdier et par Mesdames Fauvette, Alouette, Linotte et Mésange ! De même, chaque automne, Monsieur Sanglier et sa famille viennent nous rendre visite, à la recherche de mes fruits. Tout ce petit monde me fête, m’enchante, me distrait, me met également à contribution. J’ai ma place sur terre et, qui sait ? Peut-être, un jour, serai-je à mon tour, le Roi de la Forêt ?
Pourtant, comme ma mère et mes frères, je suis mortel et je pressens venir ma fin.
Les bûcherons, bien qu’ayant remplacé leurs haches par des tronçonneuses, s’acharnent toujours sur mes semblables et je les sens approcher de jour en jour.
Lorsque ce jour surviendra, peut-être qu’à mon enterrement, tous les animaux de la forêt suivront, tristement, mon cercueil.

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Hélène

« Je suis née parmi les coucous et les jacinthes des bois, par un matin de printemps sec et lumineux. Lorsque j’ai poussé mon premier cri, les bavardages de la pie, les trilles du rossignol, les coassements du crapaud, et même le vrombissement des mouches ont brusquement cessé.
Mes parents qui vivaient déjà ici, sous ce chêne, ont décidé de m’appeller « Goâa », ce qui veut dire dans notre langue « celle qui dérange les bêtes».
Toute petite, à l’aide de brindilles, de bisous et de mon intuition, j’aimais secourir les animaux blessés : escargots à la coquille brisée, lézard à la queue arrachée…
Je devais avoir à peine cent ans quand il est devenu évident que ma vocation était de soigner et de guérir les animaux. C’est ainsi que je suis parvenue à réparer la langue d’un serpent qui avait trop sifflé, à recoller les épines d’un porc-épic trop curieux, et contre toute attente, j’ai pu sauver de l’asphyxie une famille entière de truites arc en ciel qui s’étaient heureusement échappées du seau d’un pêcheur distrait.
C’est pendant ces chaudes journées d’été, avec l’aide de ma grand-mère Thu-Ya –ce qui signifie «petite mère des plantes » – que j’ai commencé à récolter des plantes médicinales. L’automne venu, avec ces plantes je préparais des potions, des sirops et des onguents que je conservais soigneusement dans des petits pots.
L’année de mes deux cent dix ans, au mois d’octobre, j’ai ainsi récolté beaucoup de baies de cynorrhodon, cette baie que les humains appellent aussi vulgairement gratte-cul. J’ai décidé d’en faire du sirop. Je m’étais installée dans mon atelier creusé dans le tronc de mon chêne. A travers la vitre entr’ouverte, j’aperçevais les glands et les feuilles brunes qui brillaient au soleil. La mixture de baies et de miel commençait à bouillir et à prendre une jolie couleur orangée ; son odeur acidulée et sucrée me rappelait des soirées d’hiver avec mes parents, pendant lesquelles je jouais avec nos souris apprivoisées. Nous aimions alors siroter de la tisane de cynorrhodon.
Ma rêverie fut brusquement interrompue par la vue de petits insectes verdâtres, qui voletaient tout autour de moi. Certains d’entre eux, à bout de course, se noyaient dans mon sirop ; d’autres allaient se briser le corps contre mon miroir. Grâce à leurs ailes en dentelles, je reconnus qu’il s’agissait d’éphémères. Poussée par la curiosité, je recherchai quelques renseignements sur ces insectes discrets dans l’un de mes ouvrages préférés d’entomologie, le Dialoghi sopra la curiosa Origine di molti Insetti de Antonio Vallisneri.
J’appris qu’ils étaient apparus il y a environ 300 millions d’années ; qu’ils faisaient partie des plus anciens insectes ailés de la planète encore vivants. Mais chez toutes les espèces, l’adulte ne vit le plus souvent que quelques heures. Quel paradoxe ! vaincre les épreuves de l’évolution mais ne vivre en contrepartie que quelques instants…Je ressentis une grande mélancolie en songeant à leur existence si brève.

C’est à partir de ce jour-là que je décidai de consacrer toutes mes heures à mieux comprendre la vie et le comportement de ces insectes. Mon but était de rallonger leur espérance de vie. Ma grand-mère était très dubitative. Elle ne comprenait pas le sens de ma recherche. Après de nombreux essais passés à tester des fumets, des tisanes de plantes et de minéraux sur des élevages d’Éphéméroptères, je commençai à me décourager. L’hiver se terminait et j’avais à peine réussi à rallonger leur vie de quelques secondes…bref, c’était un échec.

Un beau matin du mois d’avril, alors que la brume peinait à disparaître des clairières, un jeune voyageur frappa à ma porte. Perdu dans les bois depuis quelques jours, il recherchait l’hospitalité. Il disait s’appeler Phytacus et qu’il revenait, d’un « long et fabuleux voyage ». J’étais intriguée, mais je sentais qu’il était épuisé. Je préférai ne pas le questionner davantage. Je lui préparai un repas à base de champignons, de farine de chataîgnes et de mûres. Il me remercia, avala son repas d’une traite et se coucha.
Lorsqu’il se réveilla, il m’expliqua qu’il avait traversé la Grande Bleue au péril de sa vie, à bord d’un vaisseau plus petit qu’une bogue de chataîgner. Durant son voyage, il avait découvert le désert, un concept que je ne connaissais pas. « C’est un paysage minéral, ayant un aspect dénudé, sans présence humaine ou végétale réellement importante. Aucun arbre ne parvient à s’y développer…» …difficile de m’imaginer un pays sans arbres et sans humains, moi qui ai vécu toute ma vie dans les forêts septentrionales à essayer d’échapper au regard des hommes.
Phytacus passa quelques jours chez moi ; pour me remercier de mon hospitalité, il m’offrit un petit sac contenant des extraits d’une plante du désert : « c’est de l’extrait d’éphémérophyte », m’expliqua Phytacus, « c’est une plante rare, qui accomplit tout son cycle de vie en quelques jours, pendant la période des pluies» ajouta-t il.
Dès le départ de mon hôte, j’eus soudain une idée. Je décidai de m’enfermer dans mon atelier et je me remis à mes recherches. Après quelques essais, le miracle se produisit : mixé à de la poudre d’armoise, l’extrait d’éphémérophyte rallongeait la vie des éphémères…ils vivaient maintenant plusieurs années !
Après ces premiers essais, Phytacus revint me voir et il devint mon ami ; Il se rendit régulièrement dans le désert, et grâce à lui j’avais toujours un stock d’extrait d’éphémérophyte. Cette plante me permit de rallonger de plusieurs siècles la vie des mammifères de la forêt comme les sangliers, les loups et les ours ; les lapins et les hérissons vivaient maintenant plus de cinquante ans, les oiseaux comme les passereaux ou les rapaces une trentaine d’années….les insectes et les batraciens avaient une longévité moindre mais il n’était pas rare de rencontrer une coccinelle âgée de dix ou vingt ans.
Pour que ma potion agisse, il suffisait simplement que l’animal en ingère un centième de son poids un soir de pleine lune, et ce une seule fois dans sa vie. Ensuite l’animal se desséchait comme une pomme trop mûre, rapetissait en poussant de petits cris plaintifs. Quelques instants plus tard, il revenait à une vie qui était rallongée de dix à cent fois sa vie antérieure. Ses caractéristiques de longévité se transmettaient ensuite à sa descendance.
Le jour de mes cinq cents ans, des animaux m’offrirent un magnifique cadeau, un éphéméride perpétuel, c’est à dire un grimoire contenant les grands événements annuels de la forêt. J’en rêvais depuis quelques siècles ! J’étais très touchée et je les remerciai chaleureusement.

Bien sûr, j’ai essayé ma potion sur moi-même et sur mes amis proches ; peut-être en raison de notre longévité exceptionnelle, ou peut être parce que nous sommes des êtres conscients de l’issue de notre vie, ma potion n’a eu aucun effet. J’ai cessé d’herboriser et de récolter des plantes autour de mes huit cents ans ; je n’ai plus préparé de remèdes ni quitté mon chêne vers mes neuf cents ans, et comme ma mère, j’ai définitivement quitté la forêt sous forme corporelle autour de mes mille ans.
A mon enterrement, tous les animaux de la forêt ont suivi tristement mon cercueil. »

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Corinne :

Je suis né suite à une chute vertigineuse et à un atterrissage moelleux sur un tapis mordoré un beau jour de septembre. Vert, coiffé de ma calotte de nouveau-né et séparé de mon géniteur, j’ai patienté gentiment à ses pieds. Devenu brun et dégarni, il a fallu attendre le printemps suivant pour que le berceau qui m’avait accueilli me serve de fumure nourricière dans le creux de terre où je m’étais réfugié. Je suis un rescapé. Nombre de mes congénères finissent croqués par les gros nez grognons fouisseurs de terre qui vivent alentour.

Dans la quiétude de mon carré de feuillus, j’ai tout d’abord laissé s’ériger une petite antenne frêle que j’ai, afin d’assurer ma croissance, aussitôt gratifiée de quelque verdure dentelée à son extrémité. J’ai eu la chance d’être protégé par des broussailles s’érigeant fières et dissuasives tenant à distance les petites bouches voraces et ruminantes des hôtes cervidés de ces bois.

Au fil des saisons qui s’égrenaient, je me suis épanoui étendant de branche en branche ma puissance végétale. Mère-terre me donnait tout le loisir d’installer mes racines en elle, me permettant ainsi d’y puiser sa force minérale tandis que père-soleil caressait langoureusement mon feuillage de ses rayons alchimiques bienfaisants. Il en fut ainsi pendant de très très longues années. J’ai vu disparaître autour de moi mes vieux compagnons, naître les petits qui vont prendre la relève, j’ai à mon tour nourri la terre de mes feuilles, les animaux de mes fruits, servi de grattoir aux grognons, d’auberge à une flopée de quadrupèdes poilus dans le berceau de mes racines affleurantes, de suspensoir à quantité de nichées ailées piaffantes, d’aire de jeu à nombre d’insectes chatouilleurs, de couveuse à moult champignons, d’hôte parfait aux mousses et aux lichens.

A une époque, mon allure royale et la puissance que je dégageais ont même attiré les hommes et leurs cérémonies intrigantes. Je fut paré, vénéré, béni, étreint, caressé, embrassé, j’ai reçu les doléances, soigné, réparé les coeurs brisés, été le témoin d’amours naissantes, de querelles, de vies frémissantes ou s’évanouissant. Mais aussi de leur folie avide et destructrice.

Voici ce que fut ma vie, être, seulement être… jusqu’à ce qu’on décide pour moi qu’il n’en serait plus vraiment ainsi. Un beau matin de printemps alors que je m’apprêtais à glander comme je l’avais si bien fait jusque là, deux bipèdes armés, musclés et décidés m’attaquèrent furieusement à la hache. Leur roi était mort et seul un roi de la forêt pouvait honorer cet homme si bon en devenant sa dernière demeure.

Hé bien soit. Je fus ainsi transformé en sarcophage végétal afin d’accueillir sa dépouille.

J’assistais une dernière fois à un de ces drôles de rituels d’adieux dont les hommes ont le secret avant d’être ramené cérémonieusement dans ma chère forêt de Broceliande. J’appris ainsi que leur vénéré roi était un sage, un druide respecté qui avait beaucoup officié à la faveur de mes branches auspicieuses et il avait demandé, sentant son souffle de vie bientôt s’éteindre, à être enseveli parmi ses frères de la terre qui lui avaient tant donné. Ainsi fut fait et, sans le moindre étonnement d’aucune âme en présence, à mon enterrement, tous les animaux de la forêt suivaient tristement mon cercueil.

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Johanna

 

Je suis née à l’aube, par une journée ensoleillée. Mon histoire démarrait comme un conte de fée …

J’ai grandi dans l’eau des glaciers puis des rivières. Ramassée par des mains joueuses, j’ai pris corps dans un petit atelier situé à Brandome à deux pas de la forêt. Il m’a métamorphosée. Au lever et au coucher du soleil, il m’astiquait pour que je brille puis me lisait des poèmes dont il était l’auteur. Il m’avait touvé un joli emplacement à l’orée du bois. J’aimais de cette place observer les écureuils, les rapaces, écouter le chant des merles.

Un matin, j’ai senti le sol trembler. Il creusait profond. Un nouveau décor s’offrit à moi : sur mon îlot, relié au bord par un petit pont, au milieu d’un étang, j’étais entouré de nénuphars, de fleurs des champs, de pensées, de capucines, de clématites, de chèvrefeuille, de jasmin … mmm j’embaumais !

Dans ce jardin à la Monet, les touristes ne cessaient d’affluer. J’étais sur toutes les photos des visiteurs chinois. J’en retirais une certaine fierté à l’idée de me sentir aussi connue que la Tour Eiffel ! Je ne m’étais jamais vu dans un miroir. Je devinais mon portrait dans le regard et les dires des visiteurs : je percevais que les gens se baissaient pour être à ma hauteur, j’étais donc en position allongée, regard fixant l’horizon. J’étais au toucher douce et froide. Mon attitude apaisait les gens, ils s’asseyaient en face de moi ou à côté et se laissaient aller à des rêveries. A la nuit tombée, les animaux de la forêt me rendaient visite. Je me réchauffais à leur contact, me sentais ainsi plus vivante.

Les années passant, les mots doux de l’artiste s’étaient envolés, comme son âme. Le jour de sa mort m’a rendue mélancolique. L’horizon que je fixais devint trouble. La chaleur des corps endormis contre moi ne suffisaient plus à m’animer. La vie défilait devant moi, je ne percevais plus les couleurs, les odeurs …

Une cérémonie a eu lieu en hommage à l’Artiste et son oeuvre. Il m’a fait le plus beau des cadeaux, celui de m’emmener avec lui au jardin de l’au delà. J’ai su ce jour là à quel point il tenait à moi, sa muse. J’étais émue de voir aussi qu’à mon enterrement tous les animaux de la forêt suivaient tristement mon cercueil.

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Lucette

 »Je suis née, tout de bleu vêtue, tout allait m’arriver sans que j’aie à dégager le moindre effort ! Un PARADIS cette TERRA, Ecouter Regarder Sniffer Picorer M’empiffrer Me fondre dans le décor Taper du pied Bouder Crier Me réjouir de tout, avoir aussi peur du rien, d’être rien pour toi, être tout aussi contente d’être rien que cette goutte de rosée posée sur ce brin d’herbe au bord de la mare aux canards, en plein milieu de la forêt, la mare aux rats d’eau qui emplissaient ce lieu de sagesse magique, de bruitages mystérieux, la mare aux libellules princesses délicates toute de bleu vêtues.  La mare aux grenouilles, yen a mare, j’m barre, j’veux paques tut’ marres

Eux c’est mes pot’es, car jamais au rendez-vous de la marre, aucun n’fut absent, sauf si accident , alors pas d’enterrement, car jamaison ne l’oublie.

Les gens zont rien compris, faulait con m’enterra, alors, là, là, ils sont tous viendus, mais zon rien comprenus d’écouter ces gens qui ont fait qu’à …. mon enterrement, tous les animaux de la forêt suivaient tristement mon cercueil. »

 

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